La guerre menée par la Russie en Ukraine a remis sur le devant de la scène médiatique l’industrie d’armement.
Les États rivalisent dans les annonces d’augmentation de leurs dépenses militaires pour tenter de rassurer leurs opinions publiques inquiètes.
Nouvelle course aux armements ou poursuite d’une politique ancienne ?
Les questions de production et de transferts d’armement ne peuvent pas être isolées du contexte global de la mondialisation et du type de société dans laquelle nous vivons et agissons.
De plus, pour les analyser, il est nécessaire de s’inscrire dans le temps long, car la durée de vie des armes se compte souvent en décennies, depuis la prise de décision de la fabrication à l’utilisation sur le terrain, puis à la mise à la casse.
Lire aussi: Guide de la vente d'armes entre particuliers
Les armes sont au carrefour de plusieurs enjeux contradictoires - industriels, politiques, commerciaux, syndicaux, médiatiques, etc. - , qui reflètent l’organisation du monde et l’état des rapports de force entre les nations.
C’est d’ailleurs pourquoi il s’agit d’un domaine particulièrement opaque.
En effet, il n’existe pas véritablement de définition commune au niveau international permettant d’avoir de réels outils de mesures et de comparaisons du secteur militaire au plan mondial.
Du coup, nous disposons seulement d’estimations construites à partir des données fournies par les États eux-mêmes.
Les données utilisées proviennent du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute).
Lire aussi: Armes à Feu : Vente et Loi
Ce centre de recherche indépendant créé par le Parlement suédois en 1966, établit des bases de données qui sont les plus fiables et utilisées par une grande majorité de chercheurs et chercheuses.
En 2021, le total des dépenses militaires mondiales est estimé à 2 113 milliards de dollars.
Ce montant correspond à l’ensemble des dépenses publiques effectuées par les États pour leurs forces armées et les activités militaires qu’elles conduisent, y compris les salaires et les avantages sociaux, les frais de fonctionnement, les achats de matériel militaire et d’armes, les infrastructures militaires, la recherche et développement, l’administration centrale, le commandement et le soutien, etc.
Ces dernières sont très inégalement réparties entre les différents États de la planète et concentrées entre quelques grands acteurs de la scène internationale.
En effet, les États-Unis représentent à eux seuls 38 % des dépenses militaires.
Lire aussi: Armes à feu : ce que dit la loi
En 2021, le Top 10 des pays concentrent 75 % des dépenses militaires mondiales.
La production d’armement proprement dite, constitue environ un quart des dépenses militaires mondiales.
En 2020, elle représentait 531 milliards de dollars, selon le SIPRI qui a créé en 1989 une base de données sur l’industrie d’armement.
Il publie chaque année le Top 100 des entreprises qui recense les revenus de celles-ci issus des ventes de biens et de services à caractère militaires à des clients du secteur militaire, nationaux et étrangers.
Nous ne disposons pas encore des données pour 2021.
La production d’armes a augmenté en 2020 de 1,3 % en terme réels, alors même que l’économie mondiale s’est contractée de 3,1 % à cause de la pandémie du Covid-19 qui a entraîné des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement et des retards de livraison pour nombre d’entreprises.
Les entreprises américaines représentent 54 % du total du Top 100, avec un montant de 285 milliards de dollars.
Et comme le montre le graphique de la répartition par pays, la France occupe la 5e place.
La production d’armement par les États est avant tout pour leur propre armée.
Seule une partie fait l’objet d’exportation vers un autre pays : les armements dits conventionnels, à distinguer des armes de destruction massive (nucléaire, chimique et biologique), dont les exportations sont interdites par différents textes internationaux.
De plus, il existe une importante zone grise en matière d’armement, qui échappe à toute visibilité.
Ce sont nombre de composants à double usage, civil et militaire, ainsi que toute une partie du matériel dit de sécurité, servant au maintien de l’ordre, à la surveillance et au contrôle des populations.
Face à l’impossibilité d’obtenir des données fiables, le SIPRI se garde bien de diffuser des montants financiers des transferts d’armes internationaux.
| Pays | Pourcentage du total |
|---|---|
| États-Unis | 54% |
| Chine | 13% |
| Royaume-Uni | 7% |
| Russie | 5% |
| France | 4% |
À souligner dans cet état des lieux, la spécificité des armes nucléaires dont seul un nombre limité d’États en sont dotés, suite à l’entrée en vigueur en 1970 du Traité de non-prolifération (TNP).
Qualifiées à tort « d’armes politique » ou « d’armes de non-emploi », elles font l’objet d’un traitement spécifique.
Or elles jouent un rôle important dans le développement du complexe militaro-industriel, ne serait-ce que du fait de leur coût de fabrication.
De plus, elles tirent l’industrie militaire vers le haut, en raison de l’exigence technologique et de sûreté qu’elles nécessitent.
Seuls 9 États en disposent : les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni et France), qui à l’époque avaient effectué un essai nucléaire et se sont alors engagés à négocier un désarmement nucléaire ; et quatre autres qui ont refusé d’adhérer au TNP (Israël, Inde, Pakistan et Corée du Nord).
À souligner que suite à leur adhésion au TNP, 284 États (sur les 293 membres de l’ONU) ont renoncé à fabriquer de telles armes ; une arme nucléaire qui permet aux États qui la possèdent de bénéficier d’un instrument de puissance supplémentaire vis-à-vis de ceux qui ne l’ont pas.
Ce tableau à grands traits du poids des armes ne doit pas nous faire oublier que le poids du militaire n’est pas seulement une question de pourcentage du budget ou de quantité de matériel militaire vendu ; d’autres éléments doivent être pris en compte.
Notamment celui de son impact écologique, jamais mesuré et pris en compte dans le cadre du réchauffement climatique.
Or les forces armées et l’industrie d’armement sont largement émettrices de gaz à effet de serre.
Selon un rapport publié en 2020 à l’occasion de la Cop26, « le Département de la Défense des États-Unis a émis en 2017 des émissions de CO2 supérieures à celles d’un pays tel que la Suède (10 millions d’habitants) ».
Où pour prendre le secteur militaro-industriel britannique, comparable à celui de la France, il « émet chaque année plus de gaz à effet de serre que soixante pays individuels, comme l’Ouganda (45 millions d’habitants) ».
L’Accord de Paris, adopté en 2015 lors de la Cop21, qui est toujours évoqué comme un tournant dans la lutte contre le réchauffement climatique, laisse aux gouvernements le soin de décider s’il faut ou non assigner un objectif de réduction à leurs forces armées.
Résultat : les armées et les industries d’armement prennent effectivement en compte la problématique du réchauffement climatique.
Mais pas pour réduire leur impact climatique - ou seulement à la marge, avec quelques panneaux solaires pour fournir l’électricité aux casernes !
France : vers une « économie de guerre » Si on établissait un ratio par habitant, les Français·es se retrouveraient facilement aux premières places dans les différents palmarès, que ce soit en termes de dépenses militaires ou de transferts d’armement.
Une situation qui perdure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la mise en place de la Ve République, laquelle s’est appuyée sur son industrie militaire et le nucléaire militaire et civil pour assurer son développement économique (« notre » niveau de vie) et sa place dans le monde.
« Un pays qui n’a pas d’industrie de défense est amputé » avait d’ailleurs souligné Jean-Yves le Drian, dès 2012, lors de sa première conférence de presse en tant que ministre de la Défense !
C’est pourquoi - d’abord comme ministre de la Défense lors de la présidence de François Hollande et ensuite comme ministre des Affaires étrangères lors de la première présidence d’Emmanuel Macron -, il n’a eu de cesse de développer les exportations d’armements, avec un certain succès d’un point de vue financier redonnant à la France sa troisième place sur les palmarès des exportations qu’elle avait perdue.
Avec comme contrepartie que la France s’est retrouvée impliquée dans les principaux conflits, tout particulièrement au Moyen-Orient, que ce soit en Égypte ou au Yémen comme fournisseur des principaux protagonistes de la coalition arabe conduite par l’Arabie saoudite.
Lors de son allocution aux armées, le 13 juillet 2022, le président Emmanuel Macron a annoncé une nouvelle amplification de l’effort d’investissement en leur faveur.
Dans la loi de programmation militaire 2019-2025, il était déjà prévu de porter le budget de l’Armée française à 50 milliards d’euros dès 2025 (alors qu’il est de 41 milliards en 2022).
Un montant qui ne regroupe pas l’ensemble des dépenses militaires de la France, dont certaines sont camouflées à l’intérieur d’autres budgets, comme ceux de l’industrie, de la recherche, etc.
Pour cela, il a avancé d’un an la préparation de la nouvelle loi de programmation, pour mettre en place cette « économie de guerre », qu’il justifie en s’appuyant sur la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine « pour mieux assurer notre capacité à faire face à la perspective du retour possible d’un affrontement de haute intensité ».