Dans toute la première partie de l’histoire de l’aviation, les pilotes s’entretuaient quasi-exclusivement avec des mitrailleuses qui furent, par la suite, rejointes par des canons automatiques (une mitrailleuse de calibre supérieur et pouvant tirer des munitions explosives).
Au-delà de ce constat, on peut s’interroger sur la possibilité de caractériser plus précisément la puissance et l’efficacité de l’armement des chasseurs français, par rapport à celui de leurs adversaires ou alliés.
Diverses mesures ont été proposées pour mesurer la puissance de l’armement d’un avion. Par définition, ces mesures ne peuvent constituer que des approximations, privilégiant telle ou telle caractéristique des projectiles envoyés en direction d’une cible. Cette définition de la puissance présente deux défauts comme mesure de l’effet destructeur d’un armement.
D’une part, elle surestime l’impact de la vitesse d’impact sur les dégâts causés à la plupart des structures d’avion ; d’autre part, elle méconnait la contribution spécifique de projectiles incendiaires ou explosifs.
Combinant des effets d’ordre très différents, les mesures proposées par Williams & Gustin et Pilawskii sont à considérer comme des approximations fragiles, qui ne peuvent donner que des ordres de grandeur.
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Les armes référencées sont la mitrailleuse MAC 34/39 de 7.5, la Browning anglaise de 7.7, la 7.92 allemande, la MAC de 11 mm, la MG131 de 13 mm, la Browning M2 de 12.7, la Browning-FN Herstall de 13.2, le MG-FF de 20 mm, ainsi que deux munitions pour HS404 de 20 mm.
La puissance de chaque arme, en kilowatts, est calculée comme indiquée ci-dessus, ainsi que les mesures d’efficacité, la première dite de base, pour des projectiles inertes, la seconde, dite corrigée, en tirant des projectiles explosifs ou incendiaires.
Le tableau 2 mobilise ces résultats pour calculer des indicateurs de la puissance et de l’efficacité de l’armement de différents chasseurs de 1939.
Deux appareils uchroniques sont introduits pour illustrer l’impact potentiel de l’adoption d’une mitrailleuse lourde dans la chasse française.
La puissance résulte de la simple sommation des mesures par arme du tableau1. L’efficacité dite de base correspond à l’utilisation de projectiles inertes, l’efficacité dite corrigée à l’utilisation de projectiles explosifs ou incendiaires.
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Les résultats relatifs aux appareils français paraissent impressionnants : Le Morane 406 lui-même bénéficie d’un avantage de 32 à 57% sur les Hurricane ou Spitfire et de 22 à 44% sur un Me 109E ne disposant pas d’obus à fort contenu d’explosif et la marge d’avantage du Bloch 152 sur les chasseurs anglais dépasse 100%.
Ces résultats traduisent le gain de puissance que le canon Hispano conférait aux chasseurs français, dans la mesure du moins où les conditions de fonctionnement et d’utilisation de cette arme permettaient d’exploiter cet atout potentiel.
L’expérience des combats devait inverser ce classement.
Les espoirs placés dans le canon Hispano ont été rapidement déçus, comme l’écrivait, dès le 3 février 1940, le général Tétu, commandant de la ZOAE de l’est : « le canon ne parait pas avoir donné les résultats attendus, tout au moins en chasse d’armée.
Il peut être conservé s’il est monté dans l’axe du moteur »[5]. L’avantage conféré aux projectiles explosifs peut se trouver annulé si ces projectiles n’explosent pas, ou explosent trop tôt, à l’extérieur de la structure touchée à l’impact, qui se trouve criblée d’éclats sans pouvoir de pénétration.
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Comme nous l’avons vu précédemment, ces mesures théoriques doivent être confrontées à d’autres facteurs, à commencer par la fiabilité et la régularité de son fonctionnement, par l’abondance et la régularité de son alimentation en munitions, par la qualité des organes de visée et de pointage et enfin, last but not least, par le niveau d’entrainement des pilotes non seulement au pilotage en général, mais plus particulièrement au tir aérien, une dimension souvent sacrifiée de leur formation.
Ce n’est pas par hasard que le GC I/5 a obtenu le meilleur score de tous les groupes français en 1939-1940.
La seconde raison d’envisager des mitrailleuses de gros calibres devait déboucher sur un véritable défi technique.
Alors que les Allemands mettaient en ligne de premiers avions blindés, des bombardiers Gotha, le général Pershing, commandant des forces américaines en Europe, exige que la mitrailleuse lourde en développement par Browning possède une munition aussi puissante[7]: c’est à son insistance que la célèbre mitrailleuse de 12.7 mm -ou 0.5 inch- devra sa redoutable efficacité.
Les manufactures nationales de Châtellerault et Saint-Etienne retiennent d’abord un calibre de 13.5 mm, avec des résultats qui, en 1929, laissent encore à désirer.
En 1929, l’ingénieur général Reibel présente à la Commission de Versailles à la fois une version améliorée de la 13.5 de MAC et une nouvelle arme de 11 mm tirant une munition puissante.
A défaut d’une solution acceptable du côté des manufactures nationales, c’est à la société Hotchkiss, forte des loyaux services rendus par sa mitrailleuse d’infanterie pendant la Grande Guerre que l’on se tourne pour doter la cavalerie et la DAT ( Défense aérienne du Territoire) d’une mitrailleuse lourde en calibre 13.2.
De ce fait, le développement des 13.5 est abandonné, mais la MAC poursuit la mise au point de sa mitrailleuse de 11 mm[8].
On note toutefois que cette arme ne reçoit qu’un rôle annexe, ou conditionnel : « dans la mesure où l’efficacité de projectiles légers aura été reconnue insuffisante (balles incendiaires, perforation de blindages par exemple) ».
Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que ce ne soit qu’au printemps 1939 que la MAC mle 38 de 11 mm soit soumise à des essais approfondis.
Si son fonctionnement appelle encore quelques améliorations, la cartouche doit être sérieusement renforcée : « la poussée donnée à l’arme en vue d’obtenir une cadence de 1000 c/mn environ est trop grande pour la résistance offerte par les bourrelets des étuis »[11].
Faute de temps, et d’une priorité perçue pour ce type d’arme, la mise au point nécessaire ne sera jamais effectuée.
Si le manque d’énergie et de continuité affectait alors de nombreux programmes, il traduisait en l’espèce la faible priorité attachée aux mitrailleuses lourdes, dont l’adoption demeurait bien hypothétique : « L’Armée de l’Air disposant d’une mitrailleuse légère parfaitement au point et d’un canon léger de 20 mm, la nécessité de la mise en service d’une arme de calibre intermédiaire ne s’est jamais imposée, avant la guerre, d’une façon évidente : les études d’armement étaient cependant poursuivies, particulièrement dans le calibre 13.2, mais aucune étude d’installation sur avion n’avait encore été commencée.
Au surplus, l’arme adoptée n’était pas encore définie : 11mm, Hotchkiss 13.2 mm, ou même Browning 13.2 fabriquée par Herstall »[13].
La mitrailleuse Hotchkiss en calibre 13.2 mm, adoptée par la DAT, la cavalerie et la Marine Nationale avait fait l’objet d’une adaptation à cadence accélérée proposée à l’Armée de l’Air.
« A la déclaration de guerre, un prototype avait effectué des tirs très satisfaisants, mais il restait à réaliser une bande souple permettant son installation sur avion »[14].
Il ne semble pas que les essais de cette mitrailleuse, devenue MLS, pour Manufacture de Levallois, après la nationalisation de ce département d’Hotchkiss, aient été poussés très loin.
A défaut d’avoir pu remplacer le Mèle 1914 de8 mm comme arme réglementaire de l’infanterie, il n’apparaissait pas possible de consacrer la capacité des ateliers de Levallois à un autre programme de fabrication.
En l’absence donc d’une solution nationale, la mitrailleuse Browning qui devait équiper massivement l’US Air Corps était proposée à l’Armée de l’Air par la Fabrique Nationale d’Herstall, filiale de Colt dans la banlieue de Liège.
Produisant déjà la Browning en calibre 12.7 (et de 12.65 pour la Belgique), cette société l’avait aussi adaptée à la munition française de 13.2.
Un rapport d’Octobre 1937 annonce qu’un exemplaire doit en être présenté pour essai au début de 1938[15].
Le 31 Octobre 1938, confronté au retard prévisible dans la sortie des canons Hispano, « l’Ingénieur général Lemoine demande alors au général Keller s’il peut accepter, à la place de canons, des mitrailleuses de 13 mm qui tirent 750 coups/minute.
Le général Keller répond que cette mitrailleuse ne possède pas de balles explosives. L’IG Lemoine en convient, mais il fait connaître que la mitrailleuse Herstall possède une telle munition et tire 1000 coups/minute»[16].
L’idée est alors de réserver les canons Hispano à l’équipement des Morane 406, où les canons sont montés pour tirer dans l’axe de l’hélice, en remplaçant par des Browning les canons d’aile prévus sur les chasseurs Bloch.
Vu les retards pris par la production de chasseurs et en conservant en service les HS9 au fonctionnement problématique, la production d’Hispano devait s’avérer suffisante.
Un autre besoin de remplacement était lié à l’utilisation de moteurs excluant le montage de canons dans l’axe.
Le 27 Janvier 1939, une note au Ministre enfonce le clou, en considérant que, du fait de la défaillance du HS 404 dans son état actuel, « le remplacement au moins provisoire, peut-être prolongé, des canons 404 est à envisager.
Or Herstall a présenté une 13.2 qui se révèle comme une excellente arme à la suite des premiers essais encourageants.
La maison Herstall qui, elle, tient ses engagements et dispose dès à présent d’un outillage puissant et au point pourrait fabriquer un nombre important de ces armes, avec 1000 cartouches explosives par arme, le complément des cartouches pouvant être fourni par la DFA.
La solution ci-dessus consiste évidemment à opposer à Hispano une concurrence étrangère.
On envisagea un moment d’armer de 4 13.2 le Dewoitine 521, version du 520 à moteur Merlin, qui ne fut pas suivi[19].
En revanche, lorsqu’en 1940 était prévu la production du chasseur Arsenal VG 32 à moteur Allison, seul un armement de 6 mitrailleuses de 7.5 fut envisagé.
Les services compétents renoncent également à voir les P 36 achetés aux États-Unis garder la mitrailleuse lourde de capot équipant réglementairement les exemplaires adoptés par l’Air Corps, une erreur que souligne l’anecdote suivante: Recevant en Janvier 1940 Amaury de La Grange, sénateur en mission, le commandant Murtin, du groupe 1/5, groupe d’élite équipé de P36, « estime qu’il serait urgent d’envisager l’adoption de mitrailleuses lourdes.
Le pilote Clark de la maison Curtiss lui a parlé d’une mitrailleuse de 12.6 [sic] à monter sur avion»[20].
Nombreux impacts de balles sur ce Heinkel 111abattu pendant la Bataille d’Angleterre, source: H.
Cette impuissance relative était certes limitée sur les chasseurs anglais par le nombre des armes, mais les photos de Junker, Heinkel ou autres Dornier criblés de balles et pourtant restés assez contrôlables pour un atterrissage de fortune, attestent bien des limites de ce type d’armement.
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