L’histoire du rock est parsemée d’anecdotes trash et de destins hors normes. Peu d'histoires surpassent la folie du parcours de Varg Vikernes et du groupe Mayhem. Sur fond de néonazisme, d’incendies d’églises, de suicide, de meurtres et de rumeurs de cannibalisme, ce monument de la scène black metal et dark ambient norvégienne est entré tragiquement dans l’histoire un soir de 1991.
Il existe une légende à base de cannibalisme, de rites vikings et de collier de morceaux de crâne que les amateurs de black metal et tous ceux qui aiment se donner le frisson racontent volontiers. Elle met en scène l'un des groupes fondateurs du genre, et aussi l'un des plus sulfureux du monde : Mayhem, du terme anglais signifiant « désordre », « chaos » ou encore « mutilation ».
Initialement formé par Øystein Aarseth (connu sous le nom d'Euronymous), le bassiste Jørn Stubberud (dit Necrobutcher), et le batteur Kjetil Manheim, le groupe se fait remarquer à la fin des années 1980 avec une première démo, « Pure Fucking Armageddon » (1986) et un EP, Deathcrush (1987). « Les pionniers du black metal cherchent alors à produire la musique la plus radicale possible », souligne l'universitaire Bastien Lesage, spécialiste de philosophie contemporaine, mais aussi des origines du black metal dans les pays slaves.
Influencés par des groupes tels que Celtic Frost, Black Sabbath, Slayer ou encore Venom - le nom du groupe est d'ailleurs inspiré de la chanson « Mayhem with Mercy » de Venom -, ces musiciens recherchent l'excès dans le son (riffs de guitare hurlants, cris gutturaux, rythme tourmenté…) et dans l'esthétique.
Leur « griffe » visuelle, ils la forgent particulièrement à partir de 1988, quand un nouveau musicien entre dans le groupe en remplacement de Maniac, un chanteur recruté en 1987, mais interné en hôpital psychiatrique en 1987, à la suite d'une tentative de suicide. L'homme qui construit le mythe Mayhem se fait appeler Dead (plus simple à retenir que son nom de baptême - même s'il a certainement renié le sacrement chrétien - Per Yngve Ohlin).
Lire aussi: Black et Decker : Analyse du nettoyeur haute pression
La raison de ce choix de pseudonyme ? Le garçon, né en 1969 près de Stockholm, est persuadé d'être un cadavre ambulant. Le musicien de black metal Stian « Occultus » Johansen, qui l'a côtoyé, dira de lui : « Il ne se considérait pas comme un humain, il se voyait plutôt comme une créature d'un autre monde ; il disait ressentir son sang se congeler dans ses veines, qu'il était mort. Voilà pourquoi il a emprunté le nom de Dead. »
Et Dead va marquer de sa glaciale et sanglante empreinte l'aura du groupe Mayhem. Sous son influence, les textes du groupe deviennent plus crus que jamais, exaltant la souffrance, les tortures extrêmes, la mort, les « démons volant dans le ciel » et Satan à toutes les sauces.
Sur scène, chocs visuels et imagerie gore créent une ambiance malsaine : le groupe empale des têtes de cochon, et Dead se scarifie « parfois gravement, au point de ne pas pouvoir finir un concert », explique Bastien Lesage. Dès 1988, le chanteur Maniac est remplacé par Dead, qui amène avec lui un culte du gore, pouvant aller jusqu’à se mutiler au couteau et arborer des carcasses d’animaux sur scène.
Alors que le groupe gagne en notoriété, ses membres emménagent en 1990 dans une maison perdue dans les bois, afin de se concentrer sur l’écriture de leur premier album De Mysteriis Dom Sathanas. En 1990, le groupe fait l'acquisition d'une vieille maison au cœur de la forêt norvégienne (mais non loin de la capitale, Oslo, afin de pouvoir facilement donner des concerts).
Entre les membres de Mayhem, il y a souvent de l'eau dans le gaz. Le leader du groupe, Euronymous, et le chanteur Dead se livrent à des disputes d'anthologie, qui se finissent souvent par des départs nocturnes de l'un ou l'autre des musiciens, excédés, des coups de fusil tirés en l'air et même, raconte un membre du groupe, un coup de couteau.
Lire aussi: Caractéristiques du Fusil Black Ops
C'est dans cette ambiance sépulcrale que Dead tire sa révérence en 1991. Le jeune homme de 22 ans, Per Yngve Ohlin dans le civil, s’ouvre les veines des poignets ainsi que la gorge et se tire une cartouche de fusil dans la tête, alors qu’il est seul dans la maison. À côté de lui, il laisse un mot : « Excusez pour le sang. »
« Désolé pour tout le sang », écrit-il dans sa lettre de suicide, avant de s'ouvrir les veines, puis de se tirer une balle dans la tête. Les membres de son groupe le trouvent chez lui, mort. Mais avant que l’enregistrement ne soit achevé, ce dernier se suicide, le 8 avril 1991.
Lorsqu’il découvre le corps de son pote en rentrant, Euronymous a le réflexe, franchement malsain, de prendre une photo de la scène. Ont-ils vraiment, comme leur leader Euronymous le prétendra par la suite, mangé des morceaux de son cerveau, répandu sur le sol, au gré d'un rite cannibale inspiré par la tradition viking ? Ont-ils, ainsi qu'ils le raconteront, ramassé des morceaux de son crâne pour en faire des colliers, qu'ils offrent ensuite aux éléments les plus « purs » (comprendre : les plus extrêmes) de la scène black metal en Norvège ?
Plus tard, celle-ci fuitera et sera utilisée par des fans pour la pochette de l’album bootleg (non autorisé par le groupe) Dawn of the Black Hearts, ce qui en fait l’une des covers les plus difficilement regardables, toutes musiques confondues. Selon la légende, les autres membres du groupe se seraient adonnés à des rites vikings, comprenant notamment l’ingurgitation de bouts de la cervelle de Dead. Nous sommes ici face à une rumeur, mais celle-ci est tenace.
« Je pense que la plupart de ces détails sordides sont faux, juge Bastien Lesage. Tout d'abord car on ne pollue pas impunément la scène d'une mort violente. Qu'ils aient fait quelque chose autour de ce cadavre avant d'appeler la police : c'est tout à fait possible, la photographie du cadavre qui illustre la pochette d'un de leurs bootlegs l'atteste. Mais le ragoût de cervelle et les colliers de bouts de crâne, je pense que cela participe d'un folklore qu'ils avaient tout intérêt à cultiver pour gagner en crédibilité dans le milieu du black metal. »
Lire aussi: Utilisation du pistolet Eclair Black Ops
Entre le suicide de Dead et les rumeurs de cannibalisme qui l'entourent, la dimension sulfureuse du groupe prend du galon. Mais le pire est à venir. Euronymous ouvre un magasin de black metal, Helevete (« enfer », en norvégien) à Oslo. C'est là que gravitent à la fois la scène black metal norvégienne, mais aussi l'Inner Black Circle, organisation à tendance nationaliste et satanique, considérée comme une secte, impliquée dans une cinquantaine d'incendies d'églises chrétiennes en Norvège entre 1992 et 1996, mais aussi dans l'assassinat homophobe de Magne Andreassen.
L'homme aurait fait des avances à Faust, le batteur du groupe Emperor, qui le poignarde à 37 reprises, lui assène de violents coups sur la tête, puis déclare n'avoir « aucun remords » au moment de son procès - qui lui vaudra 14 ans de prison, peine qui sera réduite à 9 ans.
« Il faut faire la part des choses, quand on s'intéresse au mouvement du black metal norvégien des années 1990. Je pense que la plupart de leurs membres brûlaient des églises comme les rappeurs français taguaient des murs, ou comme les membres de la scène hip-hop américaine s'asticotaient entre ceux de la côte est et ceux de la côte ouest. C'est évidemment très grave, mais c'était avant tout du folklore, un signe de reconnaissance », estime Bastien Lesage.
L'enregistrement de l’album passe alors en stand-by. Parallèlement, Euronymous a monté un magasin de disques orienté black metal à Oslo, dans lequel se retrouvent toute la florissante scène locale et bon nombre de partisans de l’Inner Circle. Au sein de ce groupe, il y a Varg Vikernes, aussi connu sous le nom de son projet solo : Burzum (qui signifie « ténèbres » dans le noir parler de Sauron, langue inventée par J. R. R. Tolkien dans Le Seigneur des anneaux). Il publie son premier album éponyme en 1992, marqué par une esthétique black metal, et se lie d’amitié avec les membres endeuillés de Mayhem, jusqu’à intégrer la formation en remplacement du bassiste Necrobutcher. Mais les choses n’iront pas mieux pour autant.
L'Inner Circle compte parmi ses membres un certain Varg Vikernes, dit Burzum, musicien de la scène black metal qui livre ses performances en solo. Après la mort de Dead, il est recruté comme bassiste au sein de Mayhem. Dans la mouvance black metal, Vikernes est considéré comme un vrai radical. « Son idéologie est mouvante, difficile à appréhender, juge Bastien Lesage. Il n'est pas vraiment néonazi, mais plutôt proche d'un paganisme nordique ancien, une sous-branche de l'idéologie nationale-socialiste ancrée dans le mythe du retour à la nature, et à géométrie variable au gré des différentes époques de la vie de Vikernes. »
Le groupe achève l’enregistrement de De Mysteriis Dom Sathanas, sur lequel joue donc Varg Vikernes. Mais ce dernier continue, en parallèle, à enregistrer des albums sous le nom de Burzum, tirant de plus en plus sur le dark ambient. Le 11 août 1993, il assassine Euronymous de 23 coups de couteau au dos, au cou et à la tête.
Dans cette affaire encore, le flou est maître. Jalousie de la réussite d'Euronymous sur la scène metal ? Motivations financières, liées aux dettes du leader de Mayhem ?
Arrêté le 19 août 1993 à Bergen, Vikernes affirme, pour sa part, que le musicien avait prévu de le torturer à mort devant une caméra, et que son geste relève de la légitime défense. Mais la police trouve 150 kg d'explosifs et 3 000 cartouches de munitions dans sa maison. On le soupçonnera de vouloir faire exploser la maison Blitz, siège du mouvement anarchiste et communiste d'Oslo, ou la cathédrale Nidaros. Pour sa défense, Vikernes affirme que ces munitions sont destinées à le protéger en cas d'attaque soviétique ou américaine pendant la guerre froide…
Le 16 mai 1994, la sentence tombe. Vikernes est condamné à la peine la plus lourde en Norvège : 21 ans de prison, pour le meurtre d'Euronymous, l'incendie de trois églises et la détention d'explosifs. Le jour de la sentence, deux églises sont incendiées en Norvège en signe de soutien.
L'album De Mysteriis Dom Sathanas, signé Mayhem, qui sort la même année, devient culte. Le groupe parvient à continuer d'exister et à se renouveler malgré l'assassinat de son leader. Il se reforme autour du batteur de Hellhammer, du chanteur Maniac, sorti d'hôpital psychiatrique, et du bassiste Necrobutcher.
Après De Mysteriis Dom Sathanas, on devra à Mayhem les albums Grand Declaration of War (2000), Chimera (2004), Ordo Ad Chao (2007), Esoteric Warfare (2014) et Daemon (2019), ainsi que 8 albums live, plusieurs démos, bootlegs et compilations. « Le groupe reste très important dans le black metal, car à chaque album, Mayhem redéfinit ce courant musical », explique Bastien Lesage.
Quid de Varg Vikernes ? Le redoutable metalleux purgera 15 ans sur les 21 ans de sa peine, avant d'être libéré en 2009. Son séjour dans différentes prisons norvégiennes, dont plusieurs de haute sécurité, sera mouvementé. L'homme écrit des livres - dont la plupart consacrés à la mythologie nordique et à ses convictions sur la pureté de la race norvégienne -, enregistre deux albums sur synthétiseur, seul instrument à sa disposition en prison, et tente de s'évader à plusieurs reprises, réussissant une fois - les policiers qui le retrouveront exhumeront de sa planque une vaste quantité d'armes, d'explosifs, de matériel militaire et informatique…
Après sa sortie de prison, Varg Vikernes poursuit sa carrière musicale, sortant cinq albums entre 2010 et 2015. Avec sa femme, française, il s'installe en Corrèze. À la tête d'une grande famille, il est désormais adepte du survivalisme. La police le surveille étroitement : des soupçons de terrorisme pèsent sur lui, de même que des accusations de provocation à la haine raciale et d'apologie de crimes de guerre à la suite de billets publiés sur son blog.
Faut-il avoir peur de Varg Vikernes ? La question n'est pas infondée. Faut-il pour autant faire des amateurs de black metal de dangereux satanistes ou des néonazis ? « J'estime qu'aujourd'hui, entre 85 et 90 % des amateurs de black metal écoutent cette musique, parmi d'autres courants extrêmes [death, sludge, hardcore…] pour des raisons esthétiques, et pour leurs effets cathartiques », dit Bastien Lesage.
Mais, ajoute-t-il, « il existe, notamment en France, surtout dans le Sud, à Toulon par exemple, une scène très confidentielle de black metal dite NS [national-socialiste], assez blacklistée par le reste de la scène française, et composée de groupes aux noms assez aisément identifiables [Kristallnacht, par exemple….]. Par son côté retour à la nature, il existe également toute une scène écologiste [comme le groupe américain très populaire Wolves in the Throne Room] ».
Le spécialiste cite également des groupes à visées purement expérimentales, hybridant le black metal des origines avec des formes musicales variées, allant du jazz au drone en passant par des techniques de composition issues de la musique classique. Quant à l'idéologie des groupes, elle aussi s'est largement hybridée, s'ouvrant, pour certains groupes de black metal, à l'extrême gauche : « J'ai même entendu parler d'un groupe dont les paroles tournent exclusivement autour de la Commune de Paris ! » conclut l'universitaire.
Quand le black metal prend son essor au début des années 1990 en Norvège, il ressemble à un cri de rupture. Directement issu de l’extrême, héritier du thrash et du death metal (Venom, Bathory comme premiers jalons), il va pourtant rapidement s’affirmer comme un phénomène à part : sonorité froide, voix criarde, tempos furieux, thèmes occultes, antimondialistes voire antireligieux.
L’universalité du black metal ne se résume pas à sa posture contre le "mainstream". C’est son insistance sur l’authenticité, le DIY (do it yourself) et la recherche d'une esthétique sonore / visuelle en décalage qui en fait un langage idéal pour s’approprier, dénoncer, réinventer.
Le black metal aura servi de révélateur et de caisse de résonance, partout où un besoin d’affirmation, de mémoire ou d’émancipation s’exprime face à la norme. Aujourd’hui, cette histoire continue d’évoluer. Des artistes kenyans aux collectifs queer sud-américains, en passant par les hybridations avec d’autres musiques contestataires, le black metal reste une arme sonore de transformation, agissant comme autant de braises sous la cendre d’une culture mondialisée en mutation.
| Date | Événement |
|---|---|
| 1984 | Fondation de Mayhem à Oslo. |
| 1988 | Dead remplace Maniac comme chanteur. |
| 1990 | Mayhem emménage dans une maison dans les bois. |
| 8 avril 1991 | Suicide de Dead. |
| 1992-1996 | Incendies d'églises par l'Inner Circle. |
| 11 août 1993 | Varg Vikernes assassine Euronymous. |
| 1994 | Sortie de l'album "De Mysteriis Dom Sathanas". Condamnation de Varg Vikernes à 21 ans de prison. |
| 2009 | Libération de Varg Vikernes. |
tags: #black #metal #noir #a #fusil #histoire