Le 24 février 2003, la gastronomie française était endeuillée par la mort tragique du chef Bernard Loiseau, qui s'est suicidé à l'âge de 52 ans. Cet événement a suscité une onde de choc et a rapidement été suivi de nombreuses interrogations et polémiques.
Immédiatement après le drame, une grande partie de la profession a pointé du doigt les guides Michelin et Gault et Millau, les accusant d'avoir précipité la fin de Bernard Loiseau. À l'instar du chef Paul Bocuse, beaucoup avaient pointé la responsabilité du prestigieux guide gastronomique Gault et Millau, qui lui avait abaissé sa note de 19/20 à 17/20 quelques semaines plus tôt.
Le guide Michelin avait également été mis en cause pour avoir soi-disant menacé le chef de lui retirer sa troisième étoile. Une polémique balayée d'un revers de la main par les responsables du guide, qui avaient assuré à l'AFP que la liste des trois étoiles avait été publiée bien avant la mort du restaurateur et que de ce fait, il savait qu'il conserverait ses titres.
“Votre appréciation aura coûté la vie d'un homme !” lance Paul Bocuse dans les médias. C’est tout un système en réalité qui est tenu pour responsable de la mort de l’un des chefs français les plus talentueux au monde. Un système qui contraint des cuisiniers, des artistes, à devenir chefs d’entreprise, un système qui ajoute à la pression des horaires, aux difficultés du métier, un culte de la performance, une guerre des étoiles.
En réalité, le passionné de cuisine souffrait de bipolarité. C'est ce qu'explique sa veuve Dominique dans les colonnes de Gala. Alors qu'elle vient de sortir son livre La revanche d'une femme, Dominique Loiseau a accepté de répondre à quelques questions concernant son époux disparu.
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Lorsque Gala lui demande si elle en veut à son défunt mari de l'avoir abandonnée, elle répond ainsi : "C'est une question délicate. Dans les premières heures qui ont suivi sa disparition, ma première pensée a été : 'Bernard tu ne verras pas tes enfants grandir.' Ensuite, je dois vous dire que je ne savais pas qu'il était bipolaire. Il y a vingt-cinq ans, on ne parlait pas de cela (...) Cela ne m'obsède pas, mais je me suis demandée pourquoi on n'avait rien vu venir", a-t-elle confié au magazine.
Il y a dix-sept ans, le chef français mondialement connu mettait fin à ses jours à Saulieu, en Côte-d’Or. Hyperactif, anxieux, dépressif... Le journaliste et écrivain Philippe Labro a été un des premiers à percevoir les failles du chef triplement étoilé Bernard Loiseau dont il a été un ami proche : "Vous avez affaire à la fois à un homme actif, énergique, talentueux réussi… et derrière ce masque, cette allure, il y a l’anxiété, l’inquiétude, la certitude, le doute. Or, le doute est la porte ouverte à la dépression, et il y a toujours eu ça chez lui.
Le cuisinier mondialement connu de Saulieu, en Côte-d’Or, connaît chaque hiver des épisodes dépressifs. les angoisses se font plus fortes, plus oppressantes : "Un jour, il avait plein de projets, puis, le lendemain, il menait totalement en doute ces mêmes projets, témoigne son épouse Dominique, et mère de ses trois enfants, qui lui a succédé à la tête de ses affaires après son suicide le 24 février 2003 d’un coup de fusil de chasse.
Il y avait l’euphorie et ensuite l’inquiétude. "Depuis, je sais qu’il était en fait bipolaire… Mais la bipolarité, il y a trente ans, on ne la connaissait pas", affirme aujourd’hui cette ancienne journaliste, titulaire d’une maîtrise de biochimie-microbiologie.
Dix ans après le drame, L'Express a publié fin janvier une enquête dans laquelle l'hebdomadaire affirme que "le rôle joué par Michelin aurait pesé lourd dans ce suicide spectaculaire". Dominique Loiseau, la veuve du maestro des fourneaux, a décidé de sortir de son silence pour rétablir la vérité. Dans un entretien exclusif au Point.fr, elle révèle l'élément déclencheur qui a déstabilisé Bernard Loiseau trois semaines avant sa disparition.
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Selon Dominique Loiseau, "la descente aux enfers" s'est réellement produite environ trois semaines avant sa mort. Elle explique que Bernard a été ébranlé début février 2003 par un article de François Simon, le journaliste du Figaro, qui se targuait avant la sortie du Michelin de souligner que Bernard risquait de perdre sa troisième étoile.
Le Figaro avait annoncé que Bernard Loiseau était "légitimement menacé" par le Michelin. Ce mot "légitimement", Bernard ne l'a jamais compris, et surtout jamais accepté. Il s'est demandé comment un journaliste du Figaro pouvait bien affirmer ça.
S’ensuivront quelques nouveaux rebondissements, dont la réponse à Patrice Bertin publiée par François-Régis Gaudry sur son blog "Et toque !", puis une courte accalmie. Car un mois après la publication du papier de L’Express, la veuve de Bernard Loiseau, Dominique, relance la polémique en publiant un droit de réponse sur le site de son groupe - elle avait préalablement envoyé une demande de publication à L’Express, qui a lui a été refusée.
Le 7 mars, elle accorde une interview à Thibaut Danancher du Point dans laquelle elle dénonce l’attitude du journaliste qui aurait caché à la famille ses véritables intentions. "L’article [de L’Express] veut monter en épingle un entretien que Bernard et moi avions eu en novembre 2002 avec Derek Brow (…) Le directeur du Michelin ne nous avait pas ménagés. Mais à aucun moment il n’a été question d’enlever la troisième étoile", martèle celle-ci. Et d’insister sur le fait que le chef savait qu’il avait conservé ses macarons avant de mettre fin à ses jours.
Quelques heures après la publication de cet article, le critique gastronomique du Figaro, François Simon, réagit dans un billet sur son blog et sur le site du quotidien. Présenté comme celui qui a inspiré le personnage d’Anton Ego dans le film Ratatouille, il avait été personnellement mis en cause à l’époque du drame, pour les critiques qu’il avait pu formuler dans les pages du quotidien à l’égard de Loiseau.
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Chroniqueur au Point, Thibaut Danancher ne partage pas cet avis. "Pas plus que le Michelin ne peut enfiler le costume de l’assassin pour justifier le drame qui est arrivé à Bernard Loiseau, François Simon ne peut en porter la culpabilité", écrit-il dès le 24 janvier.
Dans sa chronique "A première vue", Patrice Bertin revient ainsi sur ce qu’il qualifie de "guéguerre des hebdos". Le journaliste fustige alors "une certaine dérive journalistique consistant à toujours chercher le 'pourquoi' des choses. Avec les suicides, il faut se contenter du comment".
Lors des obsèques de Bernard, le 28 février, sa femme Dominique, et ses trois enfants, Bérangère, Bastien et Blanche, ont montré dignité et courage, malgré leur peine immense. Près de 3 000 personnes s’étaient rassemblées à Saulieu pour un dernier adieu au grand chef. Dans l’assistance, des confrères, comme Paul Bocuse, Marc Veyrat et Pierre Troisgros, des célébrités et des anonymes.
La famille Loiseau entend prouver au monde que le génie du maître est encore bien vivant. Dominique Loiseau poursuit l'œuvre de son mari, en maintenant les standards élevés de l'établissement et en faisant perdurer son esprit.
«Le clan Loiseau devant sa maison de Saulieu, le 2 mars: (de g. à dr.), Bastien, 11 ans, Dominique, Bérangère, 13 ans, et Blanche, 6 ans.
| Élément | Description |
|---|---|
| Date du décès | 24 février 2003 |
| Cause officielle | Suicide par arme à feu |
| Âge au décès | 52 ans |
| Causes évoquées | Pression des guides gastronomiques, bipolarité, article critique du Figaro |
| Réaction de la veuve | Démenti des menaces du Michelin, révélation de la bipolarité, critique de l'article du Figaro |
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