C’est l’une des plus belles réussites industrielles de Saint-Étienne (Loire). Jadis renommée « Armeville » du temps de la Révolution française, Saint-Étienne est depuis considérée comme la capitale tricolore de l’armurerie.
Dès le XIIIe siècle, les rives du Furan étaient le théâtre d'activités liées à la fabrication d'armes. Arbalétriers, javelinaires et arquebusiers exploitaient les ressources naturelles de la région - la force hydraulique de la rivière, la chaleur du charbon et le grès pour les meules - pour exercer leur art. C'est dans le quartier des Rives, dans la "bonne vallée du fer", près de Valbenoîte, que se situent les premières traces de cette activité artisanale.
L'intérêt de François Ier pour l'armurerie stéphanoise en 1531 marque un tournant. Soucieux d'améliorer l'armement de ses troupes, le roi encourage le développement de cette industrie locale. Louis XIV poursuit cette dynamique, contribuant à l'organisation et à la structuration de la production d'armes à Saint-Étienne.
Il semblerait que des forgerons se soient installés très tôt dans cette région favorisée par la présence d'un bassin houiller et par les eaux du Furan qui permettaient la trempe du fer. Cependant, c'est sous le règne de François Ier qu'apparurent les premières industries (arbalètes, fers de lance, couteaux, armes à feu).
« Les statuts et règlements pour les maîtres fourbisseurs de Saint-Étienne de Furens, pays de Forestz » portent seulement la date de 1658 et ont été compilés d'après ceux d'autres villes. Cela ne signifie nullement un regain d'activité, mais plutôt un désir général d'organiser les professions jusque-là libres.
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La manufacture d'armes de Saint-Étienne ne porta ce nom qu'à partir de 1764, mais certains historiens estiment que la compagnie Dalliez, formée sous les auspices de Colbert, organisait dès 1664-1669 la fabrication du matériel de guerre pour le compte de l'État.
En 1669, on compte cinquante canonniers et six cents armuriers à Saint-Étienne. À la fin du XVIIe siècle, il y a sur le Furan quatre-vingts moulins pour la fabrication de canons, de lances, d'épées et de couteaux. De quatre à cinq mille ouvriers sont employés dans les diverses fabriques.
Entre 1764 et 1789 les entreprises sont réunies dans une seule société à laquelle le roi accorde le monopole de droit, avec des privilèges considérables pour la manufacture comme pour les ouvriers qui la composent.
Fondée en 1820 à Saint-Étienne, Verney-Carron est l'une des plus anciennes maisons armurières françaises encore en activité. Un bicentenaire qui ne passe pas inaperçu en ville. En cette fin d’année, l’armurier Verney-Carron célèbre ses 200 ans.
Depuis plus de deux siècles, elle incarne l'excellence française au service des chasseurs. Dès ses débuts, Verney-Carron s'est distinguée par la qualité de ses armes et son esprit d'innovation.
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« Saint-Étienne était historiquement un endroit où l’on fabriquait des armes parce qu’il y avait tout sur place : les matières premières, l’eau pour tremper les armes », racontent Guillaume et Jean Verney-Carron, respectivement directeur général et président de la société éponyme qui emploie 77 personnes.
« Notre coeur d’activité, c’est l’arme de chasse. Nous en vendons 7000 par an. Malgré la crise du Covid-19, le marché se porte plutôt bien grâce au dynamisme de l’export et une filière de formation à l’affût de nouveaux talents.
Verney-Carron est spécialisée dans la vente d’armes pour la chasse, qui représente 60% de son activité. « Si auparavant la chasse était réservée aux nobles, la pratique s’est démocratisée après la révolution et les Français restent attachés à cette tradition » souligne Guillaume Verney-Carron.
« Les chasseurs sont les premiers jardiniers de France ! Depuis les années 1990, l’entreprise s’est diversifiée dans la sécurité et les armes de défense non-létales, comme le fameux Flashball®, conçu dans les ateliers stéphanois.
Si l’armurerie fabrique des armes en série, elle dispose toujours d’un atelier de fabrication d’armes sur-mesure par sept artisans-armuriers. « Nous co-construisons l’arme avec nos clients qui viennent se faire plaisir, c’est l’arme d’une vie pour certains » indique Guillaume Verney-Carron.
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Pour réaliser ces armes sur-mesure, Verney-Carron fait appel à de nombreux savoir-faire spécifiques. « Ils sont détenus par des artisans qui, historiquement, ont toujours travaillé de chez eux, comme les monteurs à bois, les quadrilleurs, etc. Au sein des ateliers, pas de travail à la chaîne, la polyvalence est de mise.
Et la maîtrise de savoir-faire historiques n’empêche pas l’innovation. L’entreprise travaille avec les acteurs locaux pour intégrer de nouvelles technologies dans les process, même si certaines techniques ancestrales restent difficiles à faire évoluer. « Rien ne remplace l’œil et la dextérité de l’homme » affirme Guillaume.
Au XXIe siècle, Verney-Carron a élargi son expertise au-delà de la chasse, donnant naissance à Lebel, une marque dédiée aux forces de l'ordre, aux unités militaires et aux acteurs de la sécurité. Aujourd'hui, Verney-Carron continue de faire vivre une tradition bicentenaire tout en se tournant vers l'avenir.
Maurice Forissier, originaire de Craintilleux, est un grand spécialiste de l'arme, et en particulier de l'arme stéphanoise. Après avoir obtenu son CAP d'armurier-équipeur à l'École nationale professionnelle Étienne Mimard de Saint-Étienne, il a travaillé chez Verney-Carron puis chez Plotton et Barret.
Bien qu'il n'ait pas particulièrement apprécié exercer le métier en lui-même, il est passionné par l'histoire de l'arme et par toutes les techniques, l'ingéniosité fabuleuse, toutes les pratiques artisanales et les conceptions artistiques corrélatives de leur fabrication.
Historien et muséologue de l'arme, il a contribué à mettre en place un Brevet des Métiers d'Art en Armurerie au Lycée Fourneyron, où il enseigne actuellement. En 1989, il a fait entrer l'Armurerie à l'Université grâce à différents diplômes obtenus, dont un titre de Docteur en Cultures et Civilisations du Monde Occidental.
Il écrit régulièrement des articles dans des revues spécialisées et est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages consacrés à l'arme.
Au milieu du XXe siècle, Saint-Étienne comptait jusqu'à 250 fabricants d'armes locaux. La ville bénéficiait de la présence de toutes les matières premières nécessaires à la fabrication des armes : bois, charbon de bois, fer, acier et houille.
Cependant, à partir des années 1950, la récession économique a entraîné la fermeture de nombreuses maisons et la reconversion de l'industrie, qui s'est positionnée exclusivement sur une fabrication de qualité.
En 1998, Maurice Forissier recensait une trentaine d'armuriers, fabricants, réparateurs, revendeurs et distributeurs dans la région stéphanoise. Certaines entreprises ont depuis fermé boutique, tandis que d'autres se sont rapprochées pour mutualiser leurs compétences et leurs productions.
Si la mine conserve à Saint-Étienne des signes encore visibles de sa gloire passée, le souvenir des anciens ateliers d'armuriers est beaucoup plus ténu, caché dans les arrières cours, invisible pour le passant non averti.
Jean-Baptiste Bouillet réalisa pour le dey d'Alger une arquebuse que Louis XV préféra garder pour lui. Jean-Claude Tissot (1811-1899) fut un graveur sur armes de grand talent. C'est rue Tissot et rue de L'Épreuve qu'était situé le Banc d'Épreuve, construit par Léon Lamaizière, abandonné en 1988 et démoli en 1992.
Au n°21 de la rue Henri Barbusse, une sculpture en relief signée Joseph Lamberton marque l'emplacement des anciens ateliers Zavaterro, fondés en 1880. Dans cette même rue, un arc d'acier pointe sa flèche vers Chavanelle, rappelant le jeu de l'arc, le grand jeu traditionnel stéphanois.
Malgré ces quelques vestiges, il est difficile de trouver des enseignes et des plaques faisant allusion à la fabrication d'armes. Une survivante, noircie, dont l'inscription "armes" et "réparation" est à peine visible, se trouve rue de la Mulatière, qui regroupait autrefois le plus grand nombre d'ateliers.
L'origine de l'épreuve à Saint-Étienne remonte au XVIIe siècle, avec la fabrication des armes de guerre que le pouvoir royal confie à des entrepreneurs et artisans stéphanois. En 1665, Louis XIV établit un magasin royal des armes à la Bastille, dirigé par Maximilien Titon, qui se voit confier le privilège de l'approvisionnement des armées royales.
Les entrepreneurs stéphanois doivent alors s'assurer de la qualité des armes qu'ils expédient à Paris. En 1743, l'existence d'un Banc d'Épreuve installé par Pierre Girard "au gué du Chavanelet dans le quartier de l'Heurton" est attestée.
Le poinçon d'épreuve, constitué des palmes croisées symbole du martyr de Saint-Étienne, est une véritable garantie de confiance entre le vendeur et l'acheteur. Après la Révolution, l'épreuve est rétablie en 1797 à la demande des armuriers, qui y voient un argument technique et commercial incontournable.
En 1856, la gestion de l'épreuve est confiée à la chambre de commerce et d'industrie de Saint-Étienne. Un nouveau Banc d'Épreuve est construit rue Jean-Claude Tissot entre 1903 et 1908. En 1910, une commission internationale se réunit pour normaliser l'épreuve des armes, donnant naissance à la Commission Internationale Permanente des armes à feu (CIP).
En 1988, le Banc d'Épreuve s'installe dans ses locaux actuels, 5 rue de Méons, dans la ZI de Molina Nord. Aujourd'hui, il est le seul Banc d'Épreuve de France et joue un rôle essentiel dans le contrôle de la qualité et de la sécurité des armes.
Saint-Étienne abrite le seul lycée des métiers de l'armurerie, le lycée Benoit Fourneyron. Il forme ses élèves au CAP, au Bac professionnel armurier et au brevet des métiers d'art.
En cette rentrée, trois jeunes apprentis armuriers ont ainsi intégré l’entreprise Verney-Carron. « Je suis né à Saint-Étienne. Mon grand-père avait un fusil Verney-Carron qui est une marque connue dans le monde », se réjouit Arthur Gential, des étoiles plein les yeux.
Lorsque l’opportunité d’apprendre le métier d’armurier s’est présentée, le jeune homme de 19 ans n’a pas hésité. « C’est un métier manuel et historique, exactement ce que je recherchais. Dans trois ans, il sera titulaire d’un BMA (Brevet des métiers d’art) et sait déjà que les offres d’emploi ne manqueront pas.
« Que ce soit chez nous, chez les armuriers revendeurs ou dans les grands ministères comme la Défense, par exemple, ce sont des profils recherchés. Il y a environ 10 offres pour un armurier », confirme Guillaume Verney-Carron.
La fierté des descendants de Claude Verney et Antoinette Carron est aussi d’avoir su maintenir des savoir-faire disparus par ailleurs. « La transmission est un élément très important, souligne Jean Verney-Carron, président du directoire. Nous avons toujours accueilli des apprentis. Nous en avons encore aujourd’hui une petite dizaine, dont deux en école d’armurerie. »
| Période | Événements Marquants |
|---|---|
| XIIIe siècle | Début des activités liées à la fabrication d'armes sur les rives du Furan |
| XVIe siècle | Intérêt de François Ier pour l'armurerie stéphanoise |
| XVIIe siècle | Louis XIV contribue à l'organisation de la production d'armes |
| 1820 | Fondation de Verney-Carron |
| Milieu du XXe siècle | Apogée de l'industrie armurière avec 250 fabricants locaux |
| Années 1950 | Récession économique et fermeture de nombreuses entreprises |
| Aujourd'hui | Saint-Étienne reste un centre important de l'armurerie française, avec des entreprises comme Verney-Carron et un enseignement spécialisé au lycée Benoit Fourneyron |
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