Si la chanson est reconnue depuis longtemps comme un écho des opinions populaires, voire comme un instrument de ralliement derrière une cause, dans le cas de la Palestine elle joue un rôle supplémentaire.
Ce n’est pas un mystère : l’entreprise de colonisation du territoire palestinien s’est très tôt accompagnée d’une colonisation culturelle qui a entravé, menacé de disparition, voire totalement nié la culture palestinienne.
Dans un tel contexte, les chansons palestiniennes, ou même celles qui « parlent de Palestine », en plus de participer à la lutte proprement dite, constituent en elles-mêmes des actes de résistance, des « preuves de vie », des preuves de créativité d’une population qui ne se laisse pas détruire.
L’article qui fait autorité sur l’histoire récente de la Palestine à travers la musique est celui de Joseph Massad, publié en anglais en 2003.
Comme le signale Massad, dès la Nakba (la catastrophe) de 1948, des chansons populaires expriment les sentiments des artistes vis-à-vis de la Palestine, faisant écho à ceux des populations arabes.
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C’est particulièrement le cas des voisins libanais et égyptiens, comme en témoignent ces deux premières chansons : Ya Zayer Mahda Issa (Oh visiteur du berceau de Jésus), dont on dit qu’elle a été chantée par la toute jeune Najah Salam (Liban, 1948), et Filastin (Palestine), composée et chantée entre autres par Mohammed Abdel Wahab (Égypte, 1949).
Abdel Wahab est un compositeur et interprète égyptien qui a révolutionné la musique arabe dans les années 1930 et qui, après la guerre de Suez en 1956, a mis en musique de nombreux textes politisés de poètes égyptiens.
Le président égyptien Gamal Abdel Nasser étant alors devenu le héros du monde arabe, mais aussi l’espoir du peuple palestinien, il est chanté par un Abdel Wahab qui joue sur le sens du mot Nasser (le victorieux).
Paradoxalement, et comme le signale Joseph Massad, l’engouement d’Abdel Wahab pour le mouvement nationaliste arabe contraste avec celui qu’il exprime en faveur d’instruments et d’arrangements musicaux très occidentaux, souvent symphoniques, parfois militaires, qui vont durablement influencer tout le Moyen Orient.
À Birzeit, dans la partie de la Palestine qui n’est pas encore occupée, Kamal Nasser écrit de nombreux poèmes, dont certains seront mis en musique par les frères Ahmad et Mohammad Fleifel.
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Au Liban, c’est aussi dans les années 1950 que les frères Assy et Mansour Rahbani rencontrent la jeune chanteuse Fairuz.
Assy l’épouse et les deux frères composent pour elle des chansons qui vont faire connaître la musique libanaise dans le monde entier et faire de Fairuz la plus grande star arabe depuis Oum Kalthoum.
Bien que différents de ceux de la musique d’Abdel Wahab, les arrangements musicaux des frères Rahbani sont également très influencés par la musique classique occidentale et dominés par les violons.
Leur premier album qui porte sur le sujet de la Palestine est Rajioun (Nous reviendrons), dont la première édition date de 1957 (et non pas de 1967 comme l’écrit Massad dans son article).
La défaite des armées arabes en 1967 et l’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de Gaza par l’armée israélienne, vécues comme de véritables tragédies, vont être une nouvelle source d’inspiration.
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En Égypte, Abdel Halim Hafez chante Al-Massih, c’est-à-dire le Messie, dont la trahison est mise sur le compte des Juifs, métaphore de l’occupation de Jérusalem qui, selon Massad, lui sera souvent reprochée par la suite.
Au Liban, les frères Rahbani continuent leur riche production de chansons consacrées à la Palestine, principalement chantées par Fairuz.
On retrouve dans leur célèbre album Al-Quds Fil Bal (Jérusalem dans mon cœur), le thème du retour, mais cette fois-ci conjugué au futur (Sanarjiou Yawman : Nous retournerons un jour), et qui semble maintenant moins proche : « des nuées d’oiseaux reviendront alors que nous restons ici ».
Les villes perdues sont nommées, comme Bissane, Yaffa (chantée aussi par Joseph Azar) ou Jérusalem, à travers des chansons comme Al-Quds al-Atiqah (La vieille ville de Jérusalem) ou Zahrat al-Madain (La fleur des villes).
Enfin, on trouve également quelques chansons plus combatives, comme Sayfun fal-Yuchhar (Une épée doit être brandie).
Le poète palestinien Mahmoud Darwich dira plus tard des frères Rahbani qu’à cette époque, ils étaient les véritables auteurs des hymnes nationaux palestiniens, des chansons de référence et des motivations pour aller de l’avant.
À la défaite succède la militarisation de la résistance palestinienne, symbolisée par la bataille de Karameh en 1968, et les chansons s’en ressentent.
Ainsi, les Rahbani écrivent une comédie musicale, Jibal al-Sawan (Les montagnes de silex), qui appelle à la révolte.
Ce sont également les débuts des enfants terribles de la chanson égyptienne, le chanteur Cheikh Imam et l’auteur Ahmed Fouad Najm, avec par exemple Ya Falastiniyun (Oh Palestiniens) : « Oh Palestiniens, je veux venir et être avec vous, les armes à la main ».
Au-delà des textes de Najm qui appellent à la lutte armée, qui osent même s’attaquer à la figure de Nasser, et qui leur vaudront de nombreux séjours en prison, la musique de Cheikh Imam est également révolutionnaire par son utilisation d’un instrument arabe, le oud (luth), mais aussi de gammes et de rythmes arabes classiques.
Quant à Abdel Wahab, il compose sa fameuse Asbaha al-Ana indi Bunduqiyyah (Maintenant je me suis procuré un fusil), sur un poème du Syrien Nizar Kabbani qui résonne avec Ya Falastiniyun : « Maintenant je me suis procuré un fusil, emmenez-moi avec vous en Palestine ».
Paradoxalement, il faut attendre la guerre des six jours et le renouveau de l’OLP pour voir se diffuser des chansons révolutionnaires interprétées par les Palestiniens eux-mêmes.
À la chanson traditionnelle palestinienne qui tenait lieu d’hymne national depuis les années 1930, Mawtini (Ma Patrie), succède Biladi (Mon Pays), beaucoup plus combative et à la gloire des Fedayin, les résistants palestiniens.
On dit d’ailleurs qu’à cette époque, une chanson est composée après chaque opération militaire palestinienne.
Émanant de groupes d’anonymes exilés ou réfugiés, tel que Al-Firqah al-Markaziyyah, affilié à l’OLP, leurs titres sont on ne peut plus explicites : Ana Samid (Je résiste) ; Fidaiyyeh (Fedayin) ; Al-Assifa (La tempête, nom donné à la branche armée du Fatah) ou, tout simplement, Kalachnikov.
Leurs paroles sont en dialecte palestinien et leurs musiques sont militaires, comme on peut s’y attendre, mais on y retrouve également des instruments traditionnels tels que le oud ou le kanoun.
En Syrie, un groupe de Palestiniens en exil fonde en 1977 le groupe Al Ashikin qui simplifie aussi les rythmes complexes de la musique classique pour composer des ritournelles populaires sur des poèmes palestiniens de Tawfiq Ziad, Mahmoud Darwich ou Samih el Qasim, mais aussi des chansons historiques comme cette Men Sejen Akka (De la prison de Saint Jean d’Acre) qui décrit la pendaison de trois héros palestiniens des émeutes contre les sionistes en 1929 en Palestine.
Avec les exploits de l’OLP, et le demi-succès de la guerre de Kippour en 1973, la popularité de la Palestine s’étend dans le monde arabe, comme en témoignent deux chansons simplement appelées Filastin (Palestine), écrites par deux groupes marocains, Jil Jilala et Nass El Ghiwane, ou Falastini (Palestinien), par l’Irakien Jaafar Hassan.
Au Liban, où s’est réfugiée l’OLP, et en pleine guerre civile, une nouvelle génération de chanteurs libanais fait son apparition, qui met en musique des poèmes palestiniens.
En 1976, Ahmad Kaabour transforme Ounadikom (Je vous appelle), du poète et homme politique palestinien Tawfiq Ziad, en un hymne militant.
Il est également, avec George Qurmuz, le premier à chanter le poème de Mahmoud Darwich Bitaqat Hawiyyah (Carte d’identité), aussi connu sous le nom de Sajjil Ana Arabi (Inscris, je suis Arabe).
L’autre chanteur libanais qui fait alors ses débuts sur le devant de la scène est Marcel Khalife, qui mettra en musique de nombreux poèmes de Darwich tels que Jawaz al-Safar (Le Passeport), Rita wa al-Bunduqiyyah (Rita et le fusil), Ila Ummi (À ma mère), voire l’opéra Ahmed al-Arabi (Ahmed l’Arabe).
En 1985 il transformera à son tour le poème Ana Amchi (Je marche debout), de Samih al-Qasim, en un hymne politique : « je marche debout avec une branche d’olivier dans la main et mon propre cercueil sur l’épaule ».
Sans se démarquer complètement de l’occidentalisation de la musique, Marcel Khalife et cette nouvelle génération de musiciens tentent de nouvelles formes de métissage entre musiques arabes classiques et modernes, en particulier en remettant au premier plan le oud arabe, dont Khalife est un virtuose, tout en gardant l’accompagnement par un orchestre classique.
Le succès de Khalife, en termes de ventes d’albums et de places de concerts, contribuera à diffuser massivement le thème de la Palestine dans la culture populaire du monde arabe, mais aussi du reste du monde.
En concert, il dédiera systématiquement aux prisonniers palestiniens sa ritournelle populaire Asfour (Un oiseau), chantée en général par Oumayma Al-Khalil, et qui évoque un oiseau blessé qui s’est enfui de sa cage, allégorie de la liberté.
Après 25 ans d’occupation, la cause palestinienne a fait le tour du monde et commence à influencer des artistes des quatre coins de la planète.
On commence ainsi à trouver des allusions à la Palestine, souvent assez brèves, dans des chansons du Jamaïcain Peter Tosh, de l’Américain Ray Charles, de l’Anglais Elvis Costello ou des Français Renaud, Francis Cabrel, Niagara ou Zebda. « l’histoire cruelle et véridique d’Ibrahim avec ses frères, élevé dans la misère, dans les bombes et dans la guerre. Palestine, quel est ton crime ?
En Palestine, on commence à rencontrer des textes plus complexes, souvent écrits par des poètes palestiniens, qui ne sont pas exempts d’une actualité politique mais qui s’enrichissent de la vie au quotidien sous une occupation qui dure.
C’est le cas du groupe Sabreen de Jérusalem qui, dans les années 1980, mettra en musique Hubb ala al-Tariqah al-Filastiniyyah (L’amour à la palestinienne) de Abed al-Latif Akel, mais aussi Dukhan al-Barakin (La fumée des volcans) de Samih al-Qasim, ou An Ensan (À propos d’un homme) de Mahmoud Darwich.
Les paroles alternent entre arabe classique et dialecte palestinien, et la musique combine parfois des chants folkloriques palestiniens et du jazz, mélangeant des instruments traditionnels et modernes.
Après la première guerre du Golfe et les accords d’Oslo de 1993, le « processus de paix » annonce une ère nouvelle, certains croient la paix proche et le groupe Sabreen sort un album intitulé Jay al-Hamam (Les colombes arrivent).
Par un phénomène peu abordé dans l’historiographie récente, la normalisation d’Israël conduit également à l’ouverture de ses frontières aux artistes du monde entier.
Pour la première fois, Tel Aviv est incluse dans les villes des tournées des grands artistes européens ou nord-américains, trop contents de trouver là un nouveau public et un nouveau marché.
L’illusion d’un « nouvel ordre mondial » et ses conséquences au Moyen-Orient se manifeste également par l’enregistrement de plusieurs morceaux interprétés par des collectifs de chanteurs arabes, un peu à l’image de We Are The World.
Mais le rêve se transforme vite en cauchemar : en 1996 avec le bombardement israélien de la ville de Qana au Liban qui fait plus de 100 morts ; en 2000 avec la deuxième Intifada, symbolisée par les assassinats commis par l’armée israélienne et retransmis à la télévision du jeune Fares Odeh, connu pour sa photographie lançant des pierres à un char, et de l’encore plus jeune Mohammed al-Durah, dans les bras de son père ; avec les événements du 11 septembre 2001 ; avec les nouvelles guerres en Afghanistan et en Irak.
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