La disponibilité des armes à feu constitue un problème majeur aux États-Unis.
Aux États-Unis, ce pays de tous les records… Mais il y a un record dont les habitants aimeraient se passer : celui du nombre de fusillades de masse qui, chaque année, emportent les vies d’innocents qui étaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Cette dernière tuerie de masse prend des airs de simple statistique alors que les drames s’enchaînent semaines après semaines. Nous sommes à la moitié de l’année 2022, et plus de 200 tueries de masse ont déjà eu lieu aux États-Unis selon l’observatoire Gun Violence Archive. 27 écoles ont été la cible d’une attaque à main armée au cours des 6 derniers mois seulement… C’est plus d’une école attaquée par semaine. Les chiffres ne mentent pas. Ils sont même en constante augmentation. La problématique est réelle et ne peut-être camouflée par quelques pirouettes sémantiques.
Si la population réclame plus de contrôle sur la circulation des armes dans le pays depuis des années, les mouvements « Pro-Gun » soutenu par la NRA, puissant lobby en faveur des armes, s’activent dans les médias américains à coup de slogans fallacieux. En parallèle, le très puissant lobby américain de l’armement, voguant sur une culture de la liberté totale couplée à un historique guerrier, « conspire » en haute sphère à ce que le port d’armes reste un droit fondamental dans de nombreux États, usant de tous les subterfuges intellectuels. Il faut l’avouer, l’enjeu économique est colossal. Fatiguée par ce lobbying s’appuyant sur un vide argumentatif, Rolling Stone avait « débunké » en 2015, lors d’un précédent drame, quatre de ces idées préconçues qui circulent sur les réseaux sociaux, y compris francophones, pour justifier le libre port des armes à feu.
Les États-Unis vivent avec un niveau d’armement civil hors norme et des fusillades de masse qui rythment l’actualité. Le débat américain sur les armes à feu se joue autant sur l’ampleur des tueries de masses que sur le nombre d’armes en circulation. Il y a environ deux armes à feu par adulte aux États-Unis.
1. « Les armes ne tuent pas les gens. C’est probablement l’argument le plus courant chez les pro-armes. Il ressort à chaque tuerie de masse pour défendre l’objet ayant permis à des individus dangereux de commettre leur crime avec un maximum de dégâts. L’arme ne serait qu’un simple outil au même titre qu’un marteau ou une pelle. En pratique, il s’agit d’un sophisme séduisant mais totalement fallacieux, comme l’explique la journaliste : « Cet argument est fantastique pour ceux qui ne savent pas faire la différence entre un mort et une douzaine de morts. Il est vrai, un meurtrier pourrait tuer une personne ou deux avec un couteau avant d’être arrêté. Ainsi, la question n’est pas de déterminer si la haine existe dans le cœur de telle ou telle personne (ce qui semble inévitable dans toutes les sociétés), mais bien d’éviter d’offrir un accès facile à l’expression meurtrière de cette haine à un instant T. En effet, si chacun peut admettre que la culture américaine et l’éducation jouent un rôle important dans ces tueries de masse, il n’est pas raisonnable de croire qu’on puisse changer par magie cette culture, alors que le contrôle des armes peut-être un choix immédiat et simple à appliquer. La solution concrète, rationnelle et immédiate est donc bien de limiter l’accès aux armes les plus meurtrières comme le font des pays pacifistes comme le Japon. Une solution qui prévient concrètement des décès inutiles en limitant immédiatement le potentiel meurtrier des âmes perturbées. On imagine ainsi mal un lycéen, sous le coup d’une colère ou d’une frustration, tuer 20 « camarades » avec une simple belle ou son cartable. C’est bien l’arme à feu qui rend la tuerie de masse possible. Si ce n’était vraiment qu’une question d’individu, de psychologie, et pas d’armement, pourquoi ne pas aller au bout du raisonnement ? Si on devait pousser la comparaison encore plus loin, au risque de faire soi-même une exagération hasardeuse, faudrait-il mettre à disposition de tous les citoyens des armes nucléaires en espérant que personne ne l’utilise ? À partir de quel moment une arme devient-elle à ce point dangereuse qu’elle ne devrait pas, au nom de la sécurité de tous, être entre les mains des badauds ? N’est-ce précisément pas le cas pour un certain nombre d’armes à haute cadence de tir, souvent utilisées dans ces massacres ?
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2. L’énonciation peut sembler convaincante. La solution miraculeuse se trouverait dans l’armement de tout le monde, avec de potentiels « bons gars » dans le lot. Ceux-ci, ne quittant plus leur arme, y compris les instituteurs en classe, ils seraient en mesure de tuer « les méchants » dans un « happy ending » digne d’un mauvais films Netflix. Tout ce beau monde semble avoir oublié l’adage : les cimetières sont remplis de héros. « Si vous regardez le monde réel, vous verrez que, loin d’être notre seul espoir, les bons gars avec des fusils ne sont d’aucune aide. Aucune fusillade dans les 30 dernières années n’a été arrêtée par un civil armé. En 1982, un civil armé a tué avec succès un terroriste, mais seulement après qu’il ait commis son crime. Et ce n’est pas qu’on manque d’armes. Il y a autant d’armes que de gens dans ce pays. Un tiers des habitants sont armés. Même quand des fusillades se produisent dans des zones armées, où des civils armés sont à proximité, ce scénario d’autodéfense ne fonctionne tout simplement pas », précise Amanda Marcotte. Pour cause, les USA sont déjà le pays où on trouve le plus d’individus armés dans le monde entier. Pour cause, nous ne vivons pas dans un film hollywoodien et la réalité en cas de fusillade est infiniment plus tragique. Les civils n’ont généralement ni l’expérience ni le savoir-faire pour gérer une situation de stress où leur vie et celle des autres sont en jeu. Dès lors, de nouveaux échanges de tirs en pleine fusillade ajoutent du tragique au tragique et de la confusion à une situation déjà confuse.
3. Après chaque fusillade, les opposants au contrôle des armes à feu aiment évoquer le problème des soins de santé mentale, qui sont clairement insuffisants aux USA, pour détourner la question sur un problème humain. S’il est vrai que la prise en charge des malades est insuffisante dans le pays, rien n’indique que les Républicains (la droite réactionnaire américaine) ne souhaitent s’attaquer politiquement à cette question. C’est même généralement l’inverse, la politique d’Obama (Démocrate) en matière de sécurité sociale fut vivement critiquée par les Républicains qui préconisent la loi implacable du marché. Donald Trump était d’ailleurs revenu sur toutes les avancées sociales de son prédécesseur, abandonnant les individus à leurs problèmes personnels et économies. À nouveau, la vente d’armes de guerre est évacuée du débat pour tenter de reporter la responsabilité sur le caractère humain donc individuel, comme dans le cas du premier argument. Sauf qu’en pratique, la question de la santé mentale reste vague, comme l’explique la journaliste. Tout le monde à sa petite idée de ce qu’est un psychopathe, mais dans la réalité, comment anticiper de tels comportements ? « Quel est exactement le plan ? Rassembler tout le monde avec un problème de santé mentale et les enfermer ? Cela équivaut à 1 Américain sur 5, la grande majorité d’entre eux n’ayant aucune tendance violente. » Ainsi, ce déplacement du débat vers le « malade » pourrait être une porte d’entrée vers des lois liberticides et sécuritaires vivant chaque personne jugée « anormale » sans vraiment pouvoir régler le problème. « Aurons-nous une sorte de vaste registre de santé mentale ? Par ailleurs, les données montrent qu’à peine 23% des tireurs répertoriés avaient un problème mental avéré. 77% des forcenés étaient donc « normaux » aux yeux de la société. La nature humaine étant complexe, il n’y a aucun moyen fiable de savoir qui, demain, peut prendre une arme et réaliser un massacre. Il en va de même pour les meurtres.
4. La question de la constitution est évidemment centrale aux États-Unis. Objet de tous les patriotismes, elle se définit comme « loi suprême du pays » et promet prospérité et liberté au peuple. Dans le monde, c’est l’une, sinon la plus ancienne constitution qui soit encore appliquée. Vingt-sept amendements la constituent, dont un, tout particulièrement, qui pose polémique depuis longtemps : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. » (Deuxième amendement de la Constitution des États-Unis). Mais entre Républicains et Démocrates, les interprétations de la constitution sont nombreuses. Selon l’interprétation la plus raisonnable, la précision d’une « milice organisée » ne signifie pas que chaque individu a droit à une arme sur lui. Pour la journaliste, le débat ne se situe pas là, mais dans le contexte temporel : « Voici le bon moment pour rappeler à tous que le deuxième amendement a été écrit par des esclavagistes avant que nous ayons l’électricité, et ne concernait pas les armes que les meurtriers peuvent acheter aujourd’hui. » Elle précise enfin que les amoureux de cet amendement (écrit en 1791) peuvent également se sentir libres de vivre avec une perruque poudrée, de déféquer dans un pot de chambre tout en essayant de survivre avec ce qu’ils arriveront à tuer grâce à un fusil du 18e siècle. Car les armes de l’époque sont diamétralement différentes de celles d’aujourd’hui. Les fondateurs n’avaient aucun moyen de s’imaginer que, 200 ans plus tard, il serait possible de s’acheter une arme automatique à haute cadence de tir au coin de la rue.
Malgré la succession de fusillades, nombre d’élus refusent d’agir. Certains refusent l’idée de laisser de tels engins de mort à la portée du premier venu. Tel est le cas de la Coalition Against Gun Violence (Coalition contre les violences par armes à feu), une organisation basée à Santa Barbara (Californie) et dont l’objectif est de « réduire le risque d’homicide, suicide et accidents mortels ».
Depuis 2014, cette association organise, en partenariat avec les Democratic Women et d’autres mouvements, une matinée de collecte d’armes à feu intitulée Gun Buyback. « Cette opération se tient une fois par an, explique Catherine Swysen, coordinatrice de l’événement qui s’est tenu samedi dernier. Beaucoup de personnes ont des armes chez elles et ne s’en servent pas. Mais ces armes restent dangereuses. Et, parfois, sous le coup d’une colère, d’une dispute ou de l’alcool, elles peuvent entraîner des catastrophes. »
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L’organisation « Coalition Against Gun Violence » se charge de donner l’argent aux particuliers, une fois l’arme déposée. Les armes collectées sont enregistrées et désarmées par la police de Santa Barbara, avant d’être envoyées à Los Angeles pour destruction.
Afin de mettre en confiance les détenteurs d’un fusil ou d’un pistolet, l’association tient à respecter leur anonymat. « Lorsque les personnes se présentent au volant de leur véhicule, nous ne demandons pas de pièce d’identité ni de certificat pour les armes. La seule chose qui nous intéresse est de pouvoir retirer ces armes de la circulation. Il faut gagner la confiance de ces gens qui font l’effort de nous les confier. Nous ne sommes pas là pour leur faire la leçon ni mener une enquête. » En échange de toute arme à feu, les « donneurs » reçoivent la somme de 100 dollars, voire de 200 dollars pour un fusil d’assaut. « Les gens peuvent venir avec plusieurs armes, mais ils ne peuvent percevoir plus de 300 dollars. » Des montants versés par la Coalition Against Gun Violence, grâce aux fonds obtenus tout au long de l’année par le biais d’opérations de collectes, de dons privés ou publics.
Présent pour assister l’association, le SBPD (Santa Barbara Police Department) se charge quant à lui de récupérer les armes, de les répertorier, puis de les transférer par la suite vers un centre spécialisé à Los Angeles, afin qu’elles y soient détruites.
« Même si nous ne posons aucune question aux personnes qui se présentent, nous relevons tout de même les numéros de série des armes, afin de savoir si elles sont répertoriées, explique le lieutenant Aaron Baker. Nous pouvons ainsi savoir si elles ont été achetées légalement et, dans ce cas, elles partent directement à la destruction. Mais si leur origine est inconnue ou si elles sont déclarées volées, nous les gardons un peu plus longtemps, afin de les remettre à leur propriétaire légal ou pour en savoir davantage sur leur provenance. »
« Depuis le lancement en 2014, nous avons collecté 1 407 armes à feu, poursuit Catherine Swysen, avocate d’origine bruxelloise, installée à Santa Barbara depuis 1986. À ceci il faut ajouter des milliers de munitions. Une centaine d’armes de poing ont été collectées en l’espace d’une matinée. Depuis le lancement de l’opération « Gun Buyback » en 2014, plus de 1 400 armes à feu ont été mises hors-service. Samedi dernier, ce sont ainsi 158 « donneurs » qui se sont présentés au Gun Buyback, pour une collecte totale de 127 fusils et carabines, 106 armes de poing, mais aussi cinq fusils d’assaut à grande capacité. « Nous avons même eu des armes de la Seconde Guerre mondiale, souligne le lieutenant Baker. Les personnes avaient des profils très différents aussi bien des très jeunes que des seniors. Leur motivation était souvent la même. Ils avaient peur d’un accident domestique. »
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Autant d’armes à feu qui ne constitueront désormais plus une menace pour la communauté.
Moins d’un mois après la fusillade de masse dans l’école d’Uvalde, au Texas, en mai 2022, où dix-neuf enfants et deux enseignants avaient trouvé la mort, soit le massacre le plus meurtrier depuis celui de l’école de Newton, dans le Connecticut, en 2012, le Congrès américain avait adopté une loi de contrôle des armes à feu, tandis que le même jour la Cour suprême rendait un arrêt foncièrement partisan renforçant le droit au port d’armes.
Samedi 25 juin, le président américain, Joe Biden, a signé une nouvelle loi encadrant l’achat des armes. « Bien [qu’elle] n’englobe pas tout ce que je veux, elle comprend des mesures que je réclame depuis longtemps et qui vont sauver des vies », a-t-il déclaré à la Maison Blanche avant de s’envoler pour l’Europe.
La législation, soutenue par des membres des partis démocrate et républicain, a été adoptée par le Sénat jeudi et par la Chambre des représentants vendredi. Elle instaure de nouvelles limitations sur les armes et consacre 13 milliards de dollars à la santé mentale et à la sécurité dans les écoles. « Nous avons adopté la première loi marquante en trente ans sur la sécurité liée aux armes », avait déclaré le chef de la majorité au Sénat, le démocrate Chuck Schumer, se félicitant que la Chambre haute ait « fait quelque chose que beaucoup pensaient impossible il y a encore quelques semaines ».
M. McConnell avait estimé que cette loi rendrait les Etats-Unis plus sûrs « sans que [le] pays soit moins libre ».
Aussitôt le texte dévoilé, la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes, avait exprimé son opposition au texte, jugeant au contraire qu’il pourrait être utilisé pour « restreindre les achats d’armes légales ».
Il veut aussi renforcer la vérification des antécédents judiciaires et psychologiques pour les acheteurs d’armes âgés de 18 à 21 ans et instaurer un meilleur contrôle de la vente illégale d’armes et le financement de programmes consacrés à la santé mentale. Mais les mesures proposées restent très loin de ce que voulait M. Biden, comme l’interdiction des fusils d’assaut.
Aux Etats-Unis, les fabricants d’armes en ont produit plus de 139 millions à destination du commerce sur les vingt dernières années (dont 11,3 millions pour l’année 2020), selon un rapport du ministère de la justice publié le 17 mai.
| Période | Nombre d'armes |
|---|---|
| 20 années | 139 |
| Année 2020 | 11.3 |
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