Les pleurs accompagnent le nouveau-né lors de sa venue au monde, mais que disent-ils de notre humanité ? Attention, sujet sensible. Pas évident d’en parler. Dans ces moments, on semble toucher à ce qu’il y a de plus intime en nous : soudain, devant un trop-plein d’émotion, nous pleurons.
Si les larmes sont un thème difficile, voire tabou, c’est qu’elles sont d’emblée associées à des situations de bouleversement existentiel, de la rupture amoureuse au deuil d’un proche. Mais même dans des circonstances moins dramatiques, lorsque nous pleurons au cinéma par exemple, il y a toujours une sorte de surprise, peut-être de malaise dans les larmes ; car elles nous submergent, échappent à notre contrôle, nous rendent comme étrangers à nous-mêmes.
Et cette fragilité qui envahit notre être ne se laisse pas facilement accepter - qui n’a jamais été tenté de dire à une personne, chère ou non, qui « craque » devant nous : « bon, maintenant, ça suffit, ressaisis-toi ! »… Sombrer dans le misérabilisme, le pathos, est un écueil qui guette à la fois celui qui pleure et celui qui cherche le sens des larmes.
Jean-Louis Chrétien : Il y a les larmes que l’on verse seul, dans l’intimité d’une chambre, que nous ayons librement choisi ce retrait ou que cette solitude soit subie, sans épaule sur laquelle s’appuyer, et qui sont les plus amères. Il y a par ailleurs les larmes en présence d’autrui, dans la rencontre, qu’elles viennent d’emblée ou qu’elles brisent notre voix dans la parole, jusqu’à la rendre impossible dans les sanglots, et parfois nous faire honte : elles en appellent directement à autrui. Il y a enfin les larmes que nous versons en public, mais comme sans y penser, et sans chercher de consolation, dans une commémoration, un enterrement, un concert, etc. Seules les secondes relèvent du dialogue et de l’interaction directe. Ce sont des situations distinctes.
La diversité des motifs est immense : de la douleur physique à la colère, voire à la rage, de la déception à la honte, de la culpabilité à l’envie, de la compassion au chantage affectif. Mais selon moi, il n’y a que deux types de larmes pures, en ce sens que ce qui s’y montre ne peut pas s’exprimer autrement que par elles, et qui donc révèlent le sens propre, insubstituable des larmes, comme réponse à un événement. Ce sont d’abord les larmes du deuil au sens large d’une perte irrémédiable, celle d’un être aimé, d’un lieu détruit, d’une profession, d’un espoir collectif, d’une cause qui orientait notre vie, ou l’échec et la perdition de ceux qui nous sont chers. Et par ailleurs, les larmes de joie, trop méconnues quand on parle de ce thème, dans la gratitude, la guérison, la délivrance, l’amour, où l’inespéré survient.
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Pour comprendre l’humanité profonde des larmes, il faut partir de cette indivision première : les larmes sont en puissance des contraires - la plus haute joie, la plus profonde détresse.
Michaël Fœssel : Qu’est-ce que pleurer veut dire ? Toutes les possibilités que vous venez d’évoquer me semblent présenter un point commun : qu’elles soient de tristesse ou de joie, les larmes marquent une rupture dans l’ordre ordinaire de l’expérience. Tout se passe comme si le sujet, et le monde avec lui, basculait dans un inconnu. Secoué, notre corps ne réagit pas comme il le fait habituellement, ne semble plus obéir à notre volonté.
Ce visage que je croyais si bien connaître se crispe, se déforme et acquiert une expressivité inédite. Les larmes sont une figure de l’exception. Pour comprendre leur signification, on peut reprendre une métaphore courante. On dit communément des larmes qu’elles « montent », puis qu’elles « coulent ». Qu’elles montent indique qu’elles viennent des profondeurs invisibles du moi. Qu’elles coulent témoigne de ce qu’elles sont visibles, pour moi et pour autrui. Ainsi, les larmes sont la manifestation extérieure d’une intériorité. Elles rendent un sentiment aussi observable qu’indubitable - sans pleurs, une souffrance intime pourrait passer inaperçue. C’est là la puissance expressive des larmes.
On est presque tenté de dire qu’elles sont la meilleure preuve de l’union de l’âme et du corps, une sorte de contre-exemple du dualisme qui les sépare. Elles sont la trace physique de ce qui se produit en moi et qui est plus grand, plus fort que moi. Pleurer se substitue à la parole, c’est un discours spontané lorsqu’il n’y a pas de mot pour dire ce que l’on ressent sur le moment.
Les larmes peuvent être un plus en politique. Pendant ses huit années de présidence, Obama a pleuré plusieurs fois en public. En janvier 2016, les larmes coulaient sur ses joues tandis qu'il se remémorait la tuerie de l'école primaire Sandy Hook et annonçait des mesures pour encadrer l'accès aux armes à feu. Début janvier, il a sorti son mouchoir en rendant hommage à son épouse et à ses filles lors de son discours d'adieu à Chicago.
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"Les pleurs sont liés à une expérience émotionnelle intense. Il est clair qu'Obama éprouvait une émotion importante à ces moments-là. Et il n'a pas eu peur de le montrer", déclare à l'AFP Lauren Bylsma, professeur adjoint au département de psychiatrie de Pittsburgh, auteur de plusieurs études sur les larmes."Sur le plan du caractère, le fait de pleurer est associé à des personnalités qui ont beaucoup d'empathie", ajoute-t-elle.
"Pleurer peut montrer une forme de vulnérabilité que certains sont susceptibles de percevoir comme une faiblesse. Mais ne pas se sentir gêné par sa vulnérabilité peut aussi être considéré comme une force", relève LaurenBylsma."Certaines recherches suggèrent qu'un homme qui pleure est souvent perçu comme plus amical, plus proche et digne de confiance qu'un homme qui ne pleure pas", souligne la jeune femme.
Encore faut-il que les pleurs soient sincères. "Les gens savent très bien faire la différence entre de vraies larmes et des larmes simulées", note Judi James. Tout dépend aussi de la cause. "Si les larmes sont provoquées par de l'apitoiement sur soi-même ou par de la colère, les gens n'apprécieront pas", ajoute-t-elle.
Obama sait aussi toucher par ses mots et faire pleurer les autres. Depuis la tuerie dans un lycée de Parkland en Floride, qui rappelons-le a fait pas moins de 17 morts le 14 février dernier, chacun est allé de son propre commentaire sur internet. Face à l’horreur de cette nouvelle tuerie de masse dans une école aux pays de l’Oncle Sam, la culture des armes fait une nouvelle fois débat.
Dans un discours qui a fait le tour du monde, Emma Gonsalez déclare « A tous les hommes politiques ayant reçu des dons de la NRA, Honte à vous. Si [Donald Trump] me dit en face que c’était une terrible tragédie (…) et qu’on ne peut rien y faire, je lui demanderai combien il a touché de la National Rifle Association. Je le sais: 30 millions de dollars« .
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Si tout le monde pointe naturellement la vente libre d’armes à feu aux États-Unis et la NRA, le bouc émissaire de la Maison Blanche n’est autre que les jeux vidéo. En effet, Donald Trump et son entourage doivent agir face à la colère des Américains. Toutefois, il est hors de question de toucher la puissante NRA proche de Donald Trump et de plusieurs politiques. Dans un déni total (ou pas) Donald Trump accuse les jeux vidéo d’influencer en mal les jeunes.
Vous l’avez compris, si Donald Trump avait l’occasion de faire la différence, il reste sur la même ligne que ses prédécesseurs. Au lieu de s’attaquer véritablement à la NRA sans conteste le véritable responsable - on voit déjà venir le troll avec son commentaire « le responsable c’est celui qui appuie sur la gâchette » et on lui répond « si seulement c’était aussi simple » - la maison blanche joue la carte de l’hypocrisie et s’attaque à la première industrie culturelle, le jeu vidéo, qui est réduite à Call of Duty.
Afin de comprendre ce contexte, je vous propose de revenir quelques années en arrière avec une analyse du documentaire de Michael Moore, Bowling for Columbine. En effet, cette interview du chanteur par Michael Moore m’a profondément marqué a sa sortie en 2002. A cette époque il y avait un réel décalage entre ce que nous « vendaient » les médias sur le chanteur et la lucidité de ce dernier. Vous allez voir que les propos de Marilyn Manson n’ont jamais autant été d’actualité.
Dans Bowling for Columbine, le réalisateur Michael Moore fait le constat que les Américains aiment les armes et qu’elles font partie de la culture américaine. Moore montre ensuite que les détenteurs d’armes à feu sont de toutes sortes : de simples particuliers, des adolescents déboussolés, des personnes potentiellement dangereuses… Mais l’État détient aussi des armes, des armes de guerre, ce qui amène Michael Moore à se demander s’il y a un lien entre la violence exercée par l’État, les guerres menées par les États-Unis, et la violence individuelle ?
Les médias pointent la violence à la TV, dans les jeux vidéo, dans les chansons de Marilyn Manson ou du rappeur Eminem. Mais dans d’autres pays, cette violence est aussi à la portée des enfants, mais il y a moins de violence dans les actes. L’hypothèse que soutient Michael Moore est la suivante : c’est la culture de la peur dans le contexte de l’après 11 septembre 2001, qui est entretenue par les médias qui fait la différence entre les États-Unis et les autres pays.
Manson : « Quand j’étais ados on s’évadait dans la musique. C’était la seule chose qui ne portait pas de jugement. Un disque ne vous engueule pas sur votre façon de vous habiller. C’est réconfortant. Je comprends parfaitement pourquoi on s’en prend à moi. Parce que c’est facile de me montrer à la télévision, parce que je suis un symbole de la peur, parce que je représente ce que le monde redoute, parce que je fais et je dis ce que je veux.
Les deux thèmes soulevaient par cette tragédie ont été la violence dans la culture populaire et le contrôle des armes. Et ça tombé à pique que ces deux sujets ressurgissent juste avant l’élection. On oubliait Monica Lewinsky, on oubliait que le Président balançait des bombes à l’étranger, mais c’est moi qui suit le méchant, parce que je chante du Rock’N’Roll. Qui a le plus d’influence, le Président ou moi ? J’aimerais dire que c’est moi, mais c’est le Président.
Moore : « Vous savez que c’est le jour de la tuerie que les États-Unis ont lâché le plus de Bombes au Kosovo ?
Manson : « Je sais et je trouve invraisemblable que l’on est jamais dit que le Président avait pu influencer ce comportement violent. Mais les médias veulent construire de la peur et ils ne peuvent pas avec ça. Quand vous regardez la télé, les journaux télévisés, on vous gave de peur. Les inondations, le SIDA, le meurtre, puis envoie la publicité, achetez Acura, achetez Colgate, si tu as mauvaise halaine on ne te parle pas, si tu as de l’acné les nanas ne baisent pas avec toi. Ce n’est qu’une campagne de peur et de consommation. Je crois que tout est basé sur cette idée. Si on fou la trouille aux gens, ils consommeront. Je crois que tout se résume à cette idée très simple.
Moore : « Si vous parleriez aux lycéens de Columbine, vous leur direz quoi ?
Manson : « Je ne dirais rien, j’écouterais ce qu’ils ont à dire, ce que personne n’a fait.
L’arme à feu est avant tout un objet culturel aux États-Unis où il existe des foires aux armes. Il existe des foires d’armes où la vente de ces dernières se fait librement, échappant à toutes régulations.
Le 2ème amendement de la constitution des États-Unis de 1787 dit de manière très explicite que le droit au port d’armes est permis, mais dans le cadre d’une milice. Mais les conséquences de cet accès facile aux armes causent de nombreuses fusillades au pays de l’Oncle Sam. Le taux d’homicide par balle est très élevé aux États-Unis, le plus fort taux d’homicide au monde par rapport au Canada et à la France.
Il y a aussi la NRA, une association à but non lucratif crée en 1871, qui a pour credo « Rien ne vaut un honnête homme armé contre un criminel armé » - prône la multiplication des armes à feu. Le « gun right » fait partie intégrante de la constitution US, dans le 2nd amendement.
Il existe tout de même des lois visant à régulariser et contrôler la circulation de ces dernières. Chaque États se doit de respecter la constitution et donc de laisser libre les citoyens de posséder une arme. Cependant ils ont chacun leurs lois sur leur contrôle. Notamment dans la nécessité ou non de posséder un permis de port d’arme, et leurs conditions d’obtention, ainsi que la reconnaissance ou non de ces permis d’un état a un autre.
Le premier État à avoir instauré une loi visant à contrôler les armes est l’État de New York en 1911 (loi Sullivan). Toutefois son efficacité est limitée par le trafic des États voisins. En 1994, le président Bill Clinton fait passer une loi, la loi Brady, visant à interdire la commercialisation des fusils d’assaut. Pour obtenir l’accord du Sénat, Clinton accepte le compromis qui limite l’application de la restriction sur 10 ans.
Pourquoi certains sont-ils plus sujets aux larmes que d’autres, et pourquoi jugeons-nous différemment ces pleurs selon la personne, l’époque ou la région ?
Je le reconnais sans hésitation : je suis une vraie madeleine. C’est sans doute pour ça que la scène de la “mare de larmes” dans Alice au pays des merveilles a toujours parlé à mon imaginaire. Après être tombée dans le terrier du lapin, Alice se retrouve dans une longue salle avec une minuscule porte derrière laquelle se trouve un magnifique jardin. Pour y entrer, elle boit un peu de potion qui la fait rapetisser et un petit gâteau qui la fait devenir gigantesque, mais le jardin reste inaccessible. Par pure frustration, elle éclate dans ce qui doit être la plus humide crise de larmes de toute la littérature. Se forme alors une mare de larmes où - après avoir de nouveau rétréci - elle tombe aussitôt.
Ce qui fait fondre Alice en larmes, c’est un mélange de colère et d’impuissance. Cela constitue plus souvent une raison de pleurer chez les femmes que chez les hommes, selon l’expert ès larmes Ad Vingerhoets. De façon générale, les femmes pleurent dantage.
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