Strasbourg, 12 janvier 2019. Lilian Le Page, 15 ans, venait tout fier d'acheter la veste qu'il portait sur lui. Il ne faisait même pas partie de la manifestation, et quand bien même ?
Alexandre Lepage est en colère. "Mon fils mesure 1,86 m. Qu'on ne me dise pas qu'on a tiré dans les jambes !" Lilian affirme qu'il était en ville pour faire des courses. Sa mère a apporté lundi aux enquêteurs un ticket de caisse en attestant lors du dépôt de plainte. "Avec ses étrennes de Noël, il était venu s'acheter le blouson noir North Face qu'il a sur les photos. Le même que son frère... " se lamente Alexandre Lepage.
"Je me pose beaucoup de questions" explique ce père de famille de 51 ans. "Qui a tiré ? Cette personne a-t-elle paniqué ? Est-elle bien formée ?". Lilan a été entendu par des inspecteurs dans la journée de lundi. "Il a répondu par écrit, explique son père. Il ne peut toujours pas parler. Il a été blessé à la machoire, mais à quelques centimètres près, c'était l'oeil, ou pire, et il perdait la vie.
Selon son père, Lilian va peut-être pouvoir sortir de l'hôpital vendredi. Mais il va devoir garder les broches pendant six semaines, et tout ce temps-là, il devra manger avec une paille. "C'est un enfant très dynamique, plein d'énergie. Il garde le moral mais son année scolaire est compromise. J'espère qu'il va être pris en charge rapidement, avec des cours à domicile par exemple. Mais surtout, il faut que ces violences s'arrêtent.
Une année compromise. Après 5 jours d'hospitalisation, le verdict est tombé : son œil droit ne recouvrera pas la vision. Le gilet jaune compte porter plainte.
Lire aussi: Retour sur l'affaire Benalla
Alexandre Lepage et ses enfants se retrouvent au Sénégal deux ou trois fois par an, lors des vacances scolaires. "D'habitude, j'ai peur quand ils viennent en Afrique, comme par exemple quand je bossais au Cameroun, avec Boko Haram pas loin. Et là, mon fils se fait dégommer au centre commercial des Halles de Strasbourg ! Faut vraiment que cette arme soit interdite !"
De nombreuses questions se posent sur les engins utilisés par les forces de l'ordre dans les manifestations. Abusivement appelés "Flash-Ball", il s'agit en réalité de LBD 40, lanceurs de balle de défense, de plus longue portée que les Flash-Ball et dotés d'un viseur plus précis.
"Il n'était pas du tout mêlé à ça. Lilian, c'est le degré zéro de l'engagement politique, il est en seconde, il ne sait pas encore ce qu'il veut faire de sa vie. L'enquête doit aussi permettre de vérifier que l'adolescent blessé ne faisait pas partie des manifestants.
"Pour moi, il n'y a pas de doute : cet acte a été fait de manière volontaire. C'est une abberation totale, ces armes ont les mêmes viseurs que les Famas, il faut les interdire. On dit que ce sont des armes non létales, mais elles peuvent être létales quand elles sont tirées à moins de 5 mètres. Pour moi, ce ne sont plus des armes anti-émeute, ce sont des armes d'attaque."
Le gilet jaune blessé lors de la manifestation du samedi 23 mars 2019 à Charleville-Mézières a perdu son œil. Responsable départemental du parti « Les Patriotes » dans les Ardennes, cet homme de 49 ans assure avoir toujours défilé pacifiquement. Il en est sûr : sa blessure provient des forces de l'ordre. « Un tir de flash-ball ou une grenade de désencerclement ».
Lire aussi: Armurerie Saint Alexandre : ce qu'en pensent les clients
Comme c'est régulièrement le cas depuis le 17 novembre 2018, la manifestation des gilets jaunes du 23 maris est le théâtre de dégradations et de confrontations avec les forces de l'ordre. Rue Forest, 16h30, gendarmes et policiers protègent l'avenue Jean-Jaurès qui conduit au commissariat.
Olivier Fostier ne voit pas d'où provient le tir qui le blesse, mais il est certain que les forces de l'ordre en sont l'auteur. «Un habitant à sa fenêtre a pris à partie des manifestants qui, apparemment, l'ont insulté. Peut-être que les policiers cherchaient à disperser ce groupe », témoigne le gilet jaune blessé. Lui assure avoir toujours défilé pacifiquement, sans se livrer à un quelconque délit.
Il est ensuite évacué vers le CHU de Reims où il restera hospitalisé 5 jours. Le gilet jaune se retrouve mutilé à vie : « L'oeil droit est fichu et plusieurs opérations auront lieu pour éviter un affaissement de la face car l'os qui soutient l'orbite est fracturé ».
Ancien militaire, Olivier Fostier n'en veut pas aux forces de l'ordre. « La police exécute les ordres, ce qui est normal. Leur sécurité était peut-être mise en jeu à un autre endroit du défilé, je ne saurais pas dire ». Responsable départemental du parti Les Patriotes, c'est surtout vers le gouvernement que se dirige la rancoeur du gilet jaune meurtri dans sa chair. « Pourquoi attendre encore le 8 avril pour annoncer des mesures qui, peut-être, ne vont pas satisfaire les gens ? On a l'impression qu'on laisse couver la cocotte-minute ».
Mobilisé depuis le 17 novembre, Olivier Fostier ne remettra pas un pied dans une manifestation immédiatement : « J'appelle les gens qui avaient l'esprit de vengeance à se mobiliser massivement, dans une attitude pacifique et respectueuse des choses et des valeurs de nos communes ». Olivier Fostier compte porter plainte.
Lire aussi: Vauthier rejoint Revolve : Analyse
De son côté, la police assure que rien ne permet pour l'instant de déterminer avec certitude ce qui est à l'origine de sa blessure. Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes dans les Ardennes, la Préfecture dénombre 35 blessés dont 23 fonctionnaires des forces de sécurité.
Depuis l’acte I, 78 victimes de violences flicardes ont saisi la police des polices : c’est Eric Morvan, le chef des poulets qui l’affirme. Le défenseur des droits précise, de son côté, avoir été saisi de 25 cas de blessés par LBD.
Selon Libération, les tirs de Flash-Ball (ou "lanceur de balles de défense" dans leur dernière version) sont impliqués dans 60 des cas graves répertoriés au 11 janvier. Les grenades de désencerclement (9 cas) et les grenades lacrymogènes (2 cas), complétant le tableau.
Face à "l'évidence" de la dangerosité des tirs de Flash-Ball, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, réclame que le gouvernement prenne des dispositions et suspende son utilisation. Avant lui, dès 2016, des médecins du CHU Pellegrin de Bordeaux alertaient déjà sur la dangerosité de cette arme dite "non-létale". Mais pour le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, il y aurait "beaucoup plus de blessés" si elle n'était pas utilisée.
Le tableau ci-dessous résume les types d'armes impliquées dans les blessures graves recensées :
| Arme | Nombre de cas graves (au 11 janvier) |
|---|---|
| Flash-Ball / LBD | 60 |
| Grenades de désencerclement | 9 |
| Grenades lacrymogènes | 2 |
D'autant que la tête est par ailleurs touchée - les enquêtes détermineront si elle était réellement visée - dans la majeure partie des cas (67 personnes) contre 8 personnes blessées à la main et une au pied. "La tête est tout de même quelque chose de très fragile. Au niveau de la face, des projectiles à haute vélocité ne peuvent que provoquer des dégâts", confirme l'urgentiste Christophe Prudhomme.
tags: #alexandre #gilet #jaune #blessure #flashball