A la suite de son article sur les Kommando Spezialkräfte (Hestia, 22 juillet 2016), Tancrède Watelle, président de Sciences Po Défense et Stratégie, présente une analyse historique des unités spéciales allemandes, tout d’abord les Sturmtruppen, les forces d’assaut allemandes du premier conflit mondial qui firent l’admiration de Winston Churchill, puis les Brandenburgers, authentiques précurseurs des forces d’opérations spéciales.
Comme de nombreuses autres innovations, les Sturmtruppen, troupes d’assaut allemandes de la Première Guerre mondiale sont le résultat de leçons tirées mais pas mises en œuvre par leurs adversaires. En l’occurrence, le capitaine André Laffargue publia en 1915 un ouvrage relatif à l’attaque dans la guerre de tranchées qui attira l’attention de l’armée française. Cette dernière décida néanmoins de le publier uniquement à titre indicatif, quand les Britanniques décidèrent de ne pas le traduire du tout. Quand les Allemands purent mettre la main sur un exemplaire, ils disposaient déjà depuis deux mois d’une unité répondant aux critères de l’auteur. Cet exemple illustre bien le voisinage des réflexions stratégiques mais aussi les divergences d’approche entre Empires centraux misant sur la qualité de leurs hommes et l’Entente pariant sur les avances technologiques (premiers tanks).
Les Sturmtruppen, instrument redoutable, furent de toutes les grandes offensives après 1916 mais ne purent éviter la défaite de l’Allemagne et de ses alliés. Néanmoins, leur apport dans la pensée stratégique et tactique est de poids : ils préfigurent en effet des unités d’élite chargées de peser dans la balance pour rompre le front et l’emporter. Toute ressemblance avec une tactique employée dans la guerre suivante est tout sauf fortuite, en particulier quand on connaît l’importance accordée par les Allemands au Kriegsspiel et au retour d’expérience.
Tout d’abord, il faut se pencher sur les méthodes des troupes d’assaut allemandes. En effet, ces unités d’élite sont dotées des équipements individuels les plus modernes pour concentrer une puissance de feu inédite sur des positions faiblement défendues qui seront laissées aux troupes conventionnelles. De fait, les Sturmtruppen ne sont pas pensées pour prendre d’assaut des points forts, par exemple un nid de mitrailleuse, mais pour exploiter ensuite les percées dans la profondeur du dispositif ennemi, désorganisant le réseau logistique, mobilisant les réserves et empêchant toute contre-attaque. Ces unités d’élite se placent dans la continuité des Sturmpioniere (génie d’assaut), créés peu avant la guerre pour prendre les forts belges à l’aide d’une puissance de feu peu commune, à l’image de la prise du village fortifié de Maize en août 1915 par des Pioniere utilisant massivement des grenades.
La doctrine des Sturmbataillone est aussi particulièrement influencée par la tactique d’infiltration théorisée par le général Oskar von Hutier qui aura d’ailleurs l’opportunité de commander ces unités à la fin de la guerre : dans la lignée de l’Auftragstaktik (( Tactique de commandement décentralisée donnant une responsabilité accrue aux cadres intermédiaires.)) allemande, il ne s’agit pas d’une infiltration sans combat mais bien d’une concentration de feu sans précédent sur un point faible qui permettra la rupture de la ligne adverse et son exploitation dans la profondeur. Sa coordination par un officier subalterne rompu aux tactiques particulières des Sturmtruppen est donc essentielle. Le capitaine Rohr, commandant historique du premier Sturmbataillon, rajoute le niveau Gruppe (escouade), qui permet une meilleure coordination et une interdépendance salutaire.
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Un assaut de ces unités se déroulait ainsi : dans la lumière des fusées éclairantes, après une éventuelle attaque au gaz et une courte mais violente préparation d’artillerie, les Allemands concentrent leur puissance de feu considérable (mitrailleuse, grenades, lance-flammes) sur une position faible repérée au préalable, contournent les positions mieux défendues et s’enfoncent dans la profondeur pour gêner l’acheminement et l’organisation d’une contre-attaque. Les Sturmtruppen sont à la confluence entre unités spécialisées (Flammenwerferabteilung) et d’élite (Alpenkorps, bataillon de choc wurtembergeois commandé par le lieutenant Rommel) et se signalent notamment par un format inédit, tant dans la doctrine que dans l’équipement.
Lorsque naît la première Sturmabteilung le 2 mars 1915, l’influence du génie d’assaut dont elle est issue est décisive et se traduit par un armement sophistiqué et moderne, à commencer par des lanceurs de grenades et de mines (Minenwerfer), des lance-flammes, des mitrailleuses de type Maschinengewehren 08/15, voire même des arbalètes lance-grenades. Pour le combat de tranchées, les soldats peuvent compter sur le traditionnel Grabendolch (couteau de tranchée) mais aussi la Grabenkeule, sorte de matraque ferrée.
L’appui de l’artillerie nécessaire au pilonnage des défenses et des défenseurs est assuré en partie par l’armée conventionnelle, mais aussi par une batterie d’artillerie spécialement affectée et qui dispose de canons de petit calibre, aisément transportables, comme les canons de 37 mm. De même, les Sturmtruppen bénéficieront des armements les plus modernes puisqu’elles seront les premières à disposer du premier pistolet-mitrailleur, le Bergmann MP18. De plus, lors de l’offensive de la Marne en 1918, le demi-bataillon Hoffman du n°5 Rohr dispose même de quatre chars A7V, les seuls chars construits par l’armée allemande entre 1914 et 1918. D’une manière générale, les troupes d’assaut testent le matériel destiné à équiper l’ensemble de l’armée, à l’image du célèbre Stahlhelm (casque d’acier). On constate aussi la présence plus sporadique d’armures corporelles et de boucliers, comme le note Jean-Louis Larcade, qui décrit un soldat portant « deux grands boucliers de protection de mitrailleuses attachés ensemble et dans la main droite, un pic-hachette »((1)).
Les hommes étaient des volontaires de moins de 25 ans, de préférence célibataires, qui étaient mieux payés et mieux approvisionnés. En avril 1916, le bataillon est ainsi constitué d’un commandement, de 4 compagnies de 210 hommes, de deux compagnies de mitrailleuses MG 08/15, d’une compagnie de Minenwerfer, d’un élément lance-flammes, d’une batterie de canons de montagne de 105 mm, d’une compagnie de pionniers d’assaut et d’animaux de bât. En raison de leurs spécificités, ces unités étaient considérées comme extrêmement prestigieuses et populaires, et firent des émules à l’étranger. Pour se distinguer des autres unités, les nouveaux bataillons, à l’exception des plus anciens, le n°5 Rohr (Pioniere) et le n°3 (Jägers), prennent l’appellation de Grenadiere qui caractérise en Allemagne les troupes d’élite.
De même, par décret spécial, chaque Sturmbataillon prend le numéro de l’armée dont il fait partie ainsi que le nom de son commandant, un honneur insigne décerné par le Kronprinz. Par ailleurs, l’un de leurs exercices avec la division de cavalerie de la garde en avril 1917 sera observé de près par les généraux Hindenburg et Ludendorff mais surtout par les deux Kronprinz allemand et austro-hongrois. L’intérêt suscité est symptomatique du prestige de ces entités, comme en témoigne la visite de l’empereur, du Kronprinz mais aussi du général von Gleiwitz accompagnant Enver Pacha, l’un des dirigeants jeune-turc. A la fin de la guerre, les Sturmtruppen seront chargées de la protection du quartier-général de l’OHL((2)), mais aussi de personnalités, notamment de la famille royale qui part en exil.
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Leur efficacité est rapidement reconnue par leurs adversaires, au premier rang desquels les Italiens qui créent un corps d’arditi aux attributions semblables, qui infligea de lourdes pertes aux armées coalisées sur le front austro-italien. Les leçons tactiques en termes de techniques d’assaut furent progressivement assimilées, en particulier par le Canadian Corps, mais aussi par l’armée russe qui en fit bon usage pendant l’offensive Broussilov de juin 1916. Il faut attendre février 1917 pour que l’armée britannique se réorganise, adoptant notamment une unité tactique de base proche de la Gruppe du capitaine Rohr.
Les innovations des Sturmtruppen sont aussi à relier à leur engagement et à leur déploiement, constitués en majorité de cycles intensifs d’entraînement et de formation. En effet, contrairement aux unités conventionnelles, les Sturmbataillone disposent de leur propre base logistique à Beuveille où ils s’entraînent dans des conditions réalistes et où ils dispensent en partie leurs formations, l’autre partie étant effectuée à Doncourt. Ainsi, l’entraînement est renforcé avec notamment des simulations d’assaut de positions ennemies reconstituées pour l’occasion. Des tactiques spécialement développées à l’occasion de ces instructions sont mises en action par le régiment d’infanterie n°187 qui prend le collet du Linge et le Hartmannswillerkopf en octobre 1915 mais le perd dans la foulée. Le capitaine Rohr reçoit la mission de reprendre ces positions stratégiques et difficiles d’accès et fait construire une position à Ensisheim semblable à celle qu’il a la responsabilité de conquérir. L’attaque lancée le 8 janvier 1916 est couronnée de succès.
Néanmoins, comme l’illustre la formation dont a bénéficié le 187ème régiment d’infanterie, les troupes d’assaut sont avant tout des enseignants de techniques modernes d’assaut et de combat de tranchées. A partir de mars 1916, ils forment de nombreuses unités aux techniques modernes de combat rapproché à Doncourt, ainsi que l’ensemble des troupes devant participer à l’opération Michael à Beuveille. A l’hiver 1917, ils participent à l’opération à côté de Saint-Quentin et instruisent à leur retour la division de cavalerie de la garde aux techniques de combat spécifiques au front de l’ouest à Maubeuge. De même, des formations furent organisées au profit d’officiers des autres armées de l’Ouest et de l’Est, ainsi qu’au profit d’officiers austro-hongrois englués sur le front de l’Isonzo. Des éléments furent même envoyés en Bulgarie pour former des Sturmtruppen bulgares. En tout, en plus de la création d’un site d’entraînement, c’est tout un Sturmbataillon bulgare qui est mis en place, composé de deux compagnies, d’une section de Minenwerfer et d’une section lance-flammes. Des formations de 14 jours étaient aussi dispensées à des officiers turcs et bulgares. Impressionnés par le concept, les Austro-Hongrois forment des compagnies qui sont ensuite placées sous l’autorité des Sturmbataillone n°8, 10, 11 et 12. Ils systématisent aussi l’existence de Sturmbataillone au niveau d’une division, voire d’une brigade.
Créé en mars 1915, le premier Sturmbataillon, le n°5, est commandé par le major Calsow et doit d’abord faire face à l’incompréhension de l’état-major pour ce type d’unités. En effet, déployés à Douai au profit du corps d’armée Lochow, leur action ne convainc pas. Puis, engagés en mai 1915 lors de la deuxième bataille de l’Artois sur les hauteurs de Vimy, ils sont utilisés pour faire des travaux. En juin, une offensive du 33ème corps français oblige l’état-major à faire appel à Calsow, qui ne dispose pas de ses armes habituelles. Ses hommes réussissent à reprendre les tranchées perdues mais sont décimés et perdent la moitié de leur effectif. Ils sont donc retirés du front pour être reconstitués à Neu-Breisach et confiés dans la foulée au capitaine Rohr en septembre 1915, qui ne peut même plus compter sur le détachement de canons.
L’épopée de ces unités débute réellement en décembre 1915 dans les Vosges où 16 bataillons de chasseurs alpins prennent le Vieil-Armand, position stratégique au cœur du massif. Epaulés par des chasseurs de réserve et de l’infanterie, le Sturmbataillon n°5 contre-attaque, tourne les Français, les encercle et les anéantit grâce aux lance-flammes, à l’image du 152ème RI. Falkenhayn est séduit et s’incline devant la force de caractère de ces soldats d’élite. A partir de février 1916, ils sont envoyés pour participer à la bataille de Verdun en première ligne et emportent les positions ennemies d’Herbébois après un assaut de 1,5 kilomètre parti d’Azannes. En juin 1916, c’est au tour des bois de la Caillette de tomber, avant que l’effort soit poussé vers le fort de Souville et le village de Fleury. Le remplaçant de Falkenhayn, Ludendorff, est lui aussi impressionné par les Sturmtruppen, qu’il considère comme l’incarnation de l’esprit offensif que doit avoir l’Allemagne pour remporter la bataille suprême qui brisera le front de l’Ouest.
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Et les faits lui donnent raison : lors de la 12ème bataille de l’Isonzo, le front italien est enfoncé de 80 km à l’aide de la 14ème armée allemande et d’unités spéciales dont le bataillon de choc wurtembergeois, formé à Beuveille. Puis c’est la prise de Riga par la 8ème armée allemande commandée par Oskar von Hutier et facilitée par les troupes d’assaut. C’est aussi la réduction de la tête de pont britannique sur l’Yser en juillet 1917 : à l’aide d’une lourde préparation d’artillerie, le Marine-Sturm-Bataillon (300 hommes) fait face à deux bataillons anglais de la First Division et capture 1500 hommes. De même, l’action des Sturmbataillone fait merveille dans la contre-attaque, comme l’illustre l’exemple de Cambrai, où la contre-offensive allemande permet de reprendre l’ensemble du terrain conquis par l’assaut blindé britannique.
En mars 1918, l’opération Michael, mise en œuvre par une majorité de troupes d’assaut, progresse de 65 km sans arriver à percer le front. Ca sera le cas avec l’opération Georgette sur la Lys en avril 1918, qui voit les unités d’élite prendre le mont Kemmel et arriver en vue de Dunkerque. Mais les lourdes pertes et la défense en profondeur font de cet exploit une victoire sans lendemain. Enfin, l’opération Friedensturm est le chant du cygne des Sturmtruppen, dernier effort qui anéantit en mai 1918 quatre divisions alliées, prend Château-Thierry et les ponts sur l’Aisne. Mais face aux contre-attaques blindées françaises, les Stosstruppen sont rapidement cantonnées à des tâches défensives jusqu’à l’armistice, se contentant de couvrir la retraite des unités conventionnelles.
Face à l’obstacle des tranchées et d’une guerre qui s’allonge, chaque camp a fait le choix d’une option censée lui apporter la victoire. Si l’Entente a choisi l’arme blindée, l’Allemagne a fait la part belle aux troupes d’assaut, destinées à lui apporter cette victoire décisive qui lui échappait. Les succès des Sturmtruppen ne sauront pas apporter la victoire à l’Allemagne, mais ouvrent la voie vers deux pistes de réflexion stratégique qui guideront l’Axe à la victoire en 1939. La première consiste ainsi dans l’exploitation mécanisée de la percée obtenue par une concentration de feu et de moyens, et mène ainsi au Blitzkrieg. La seconde, plus tactique et humaine que stratégique, montre l’importance d’unités d’élite spécialisées capables de faire pencher la balan...
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