La flambée de violence en Nouvelle-Calédonie et la crainte qu’elle dégénère en guerre civile ont fait surgir la question du nombre d’armes en circulation dans l’archipel, où cinq personnes sont mortes depuis le début des émeutes, dont deux gendarmes. L’ordre public a été bouleversé pendant toute une partie de l’année. En 2024, la crise insurrectionnelle qui a mis la Calédonie sens dessus dessous à partir de la mi-mai a affolé les curseurs utilisés pour mesurer la délinquance.
Les services de l’Etat considèrent qu’il y a, en moyenne, une arme à feu pour quatre habitants. Rapporté au nombre d’habitants, l’archipel est connu pour le nombre conséquent d’armes sur le territoire. Selon, un rapport parlementaire publié en avril, quelque 64 000 armes, de catégorie B et C (les armes de chasse et de tir sportif), sont en circulation dans l’archipel. « En ajoutant les armes détenues de manière illégale, les services de l’Etat évoquent un total de 100 000 armes en circulation. Un chiffre très important au regard des 268 500 habitants du territoire », précise le rapport.
A titre de comparaison, le ministère de l’intérieur avait affirmé sur Franceinfo, en 2021, que 5,4 millions d’armes soumises à autorisation ou déclaration étaient recensées par la base Agrippa, sur la totalité du territoire français, dont environ 1,4 million armes de catégorie B et 4 millions de catégorie C, pour plus de 67 millions de Français.
Selon Evelyne Barthou, sociologue de la jeunesse, cela s’inscrit dans une tradition historique de chasse. La Nouvelle-Calédonie est « un territoire rural où la chasse est très importante, familiale », décrit-elle. « Les armes sont notamment utilisées pour chasser les cerfs et les cochons sauvages, qui sont des nuisibles. Il y a des fusils dans tous les foyers, mais ils sont rangés précieusement », complète l’anthropologue au CNRS et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie, Benoît Trépied.
« L’histoire rurale calédonienne est marquée par le pastoralisme des grands troupeaux bétails. Les “cow-boys locaux” sont très présents dans la culture. Ces gens-là étaient armés pour chasser les animaux », poursuit-il, d’autant que la culture de la chasse permet l’« autoconsommation ». Cette pratique est très courante aussi bien dans les familles kanak que caldoches.
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« À compter du 13 mai, la Nouvelle-Calédonie a traversé une grave crise insurrectionnelle, marquée par des manifestations de violence et des tensions significatives, à la suite d'un projet de révision constitutionnelle visant à mettre partiellement fin au gel du corps électoral habilité à voter aux élections provinciales. »
En général, la délinquance à la Calédonienne a représenté l’an dernier plus de 23 000 faits, contre environ 19 000 l’année d’avant ! Une "nette hausse", commentent les services de l’Etat, évidemment "en lien avec les émeutes qui ont marqué ce territoire depuis mai 2024".
« Des incidents graves sont à déplorer, incluant des blessures parmi les forces de l'ordre (765 blessés au 31 décembre) dont trois blessés graves (des policiers de la [brigade anti-criminalité] en intervention sur la voie publique) ainsi que 14 décès, dont deux gendarmes mobiles. Du 13 mai au 31 décembre, 3 702 interpellations ont été réalisées. »
Alors qu’une baisse était relevée en 2023, le nombre d’atteinte aux biens a fait un bond : + 33,6 %, avec 10 784 faits constatés contre 8 072 en 2023.
Parmi elles, les destructions et dégradations ont presque doublé : 3 221 faits contre 1 674 en 2023, soit + 92,4 % ! Logiquement, le taux pour mille habitants devient trois fois plus élevé en Calédonie qu’au niveau national.
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« Six établissements scolaires ont été totalement dégradés. Concernant le secteur privé, les dernières estimations font état de 750 entreprises partiellement ou totalement détruites, et 1 375 entreprises ont été touchées indirectement, à des degrés variables. »
Record battu aussi en nombre de cambriolages. 3 099 ont été recensés, soit + 71,8 % entre 2023 et 2024. "Touchant tous les lieux, la progression la plus forte est celle visant les locaux d’activité professionnel et associatif, notamment sur le Grand Nouméa", dit le bilan de la délinquance, surtout entre mai et octobre.
Sur toute la Calédonie, 1 152 faits sont recensés, contre 867 l’année d’avant. La hausse est de 32,9 %. En la matière, "le taux de résolution baisse, en raison de l’usage des véhicules volés sur des barricades enflammées, rendant toute constatation impossible".
Selon cet état des lieux, de mai à juillet, plus de 60 car-jackings ont été constatés au Mont-Dore "sur la RP1 dans la traversée de la tribu de Saint-Louis".
« Le financement des navettes maritimes reliant le Vallon-Dore et Nouméa a généré un coût de 839 millions CFP pour l’État (…) Sur le secteur de Saint-Louis, le dispositif de sécurisation de la gendarmerie reste d’actualité, mobilisant 4,5 escadrons de gendarmerie mobile (environ 300 gendarmes) pour assurer une présence permanente et continue. »
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Autre grand type de délinquance, les atteintes aux personnes augmentent aussi, dans une moindre mesure. + 9,2 %, à raison de 6 481 faits en 2024 contre 5 936 en 2023. Dans ce chapitre, les violences les plus nombreuses sont les violences physiques "non crapuleuses", celles qu’on qualifie de gratuites. Il y a eu 4 755 cas. Elles "enregistrent une hausse de plus de 8 % entre 2023 et 2024 et jusqu’à 60 % depuis 2019".
En 2024, le nombre de violences sexuelles qui ont été signalés a diminué de 19 % : 410 cas, contre 506 l’année d’avant. Malgré cela, comme pour les sujets précédents, le nombre de faits pour mille habitants reste supérieur à la métropole.
Les statistiques montrent aussi une forte baisse des violences dans la sphère familiale, - 18,6 % avec 2 452 faits. Dont les violences au sein du couple : - 22,5 % avec 1 703 faits.
D’après le bilan de la délinquance, "l’interdiction et la réglementation des ventes d’alcool ont très probablement joué un rôle important" dans ces diminutions. Mais elles pourraient aussi s’expliquer par "les semaines de graves troubles, notamment du 13 mai 2024 à mi-juillet 2024, durant lesquelles les démarches des victimes pourraient avoir été freinées (difficultés de déplacement, affrontements, fermeture des commissariats de secteur…)".
Presque huit mois de couvre-feu, des déplacements quasi impossibles par moments, des restrictions sur la vente d’alcool… il y a eu moins de morts sur les routes en 2024. 33 personnes ont perdu la vie dans un accident de la circulation, dont six à Païta. Sachant que le bilan se montait à 51 tués en 2023 et 70 en 2022. On retiendra que les deux tiers de ces victimes avaient moins de 35 ans.
« Entre mai et décembre 2024, le haut-commissariat a traité, en matière de détention d’armes, 94 réquisitions des forces de sécurité intérieure portant sur 204 personnes. Les inscriptions au fichier national des personnes interdites d’acquisition et de détention d’armes ont doublé. 301 d’entre elles concernent Nouméa et le Grand Nouméa. »
En 2024, les taux d’élucidation des faits ont été "en légère baisse" : 50 % en zone police et près de 57 % en zone gendarmerie. Pour les atteintes aux biens, ça a varié entre 24 et 30 %. Pour les atteintes aux personnes, entre 62 et 71 %.
En Calédonie, la part des délinquants de moins de dix-huit ans "reste élevée, même si elle enregistre une baisse sur l’année 2024". Ils sont mis en cause dans 13,5 % des faits. Une délinquance des mineurs qui est plus marquée dans les atteintes aux biens (27,6 %) que les atteintes aux personnes (8,6 %). Mais le chiffre atteint 40 % dans les vols avec violences qui ont eu lieu à Nouméa.
En 2024, la douane a explosé son record en matière de saisie d’herbe : 105 kilos, contre 43 en 2023.
Les services de l’Etat constatent au passage que "la crise insurrectionnelle a entrainé une modification des modes opératoires (…). Les difficultés de déplacements et la présence accrue des forces de l’ordre sur le terrain ont freiné l’approvisionnement de l’agglomération du Grand Nouméa en cannabis, qui venait principalement de la côte Est et des îles." Résultat : "une recrudescence de la production au sein de cette même agglomération, par le développement de cultures indoor", en intérieur.
En Nouvelle-Calédonie, la famille est le lieu de 43 % des violences physiques ou sexuelles. Les agressions au sein du couple représentent 5,4 faits pour 1.000 habitants, soit un peu plus du double de la moyenne hexagonale.
Depuis 2018, le nombre de procédures diligentées pour violences conjugales a bondi de 50,5 %. Et dans neuf cas sur dix, la victime est une femme.
Jeannette Walewene et Yves Dupas le constatent : « les violences intra familiales concernent toutes les communautés calédoniennes », des Kanaks aux descendants d’Européens, de Vietnamiens, ou encore les habitants originaires de Wallis et Futuna.
Dans sa déclaration de politique générale, le 25 novembre dernier, le président du gouvernement Louis Mapou a d’ailleurs exprimé le souhait de voir « les institutions politiques, religieuses et coutumières (…) s’impliquer davantage dans la réinsertion et la réhabilitation des victimes au sein de leur communauté ».
Le traitement judiciaire des violences intrafamiliales est « une priorité du Parquet », note pour sa part le procureur Yves Dupas, qui prône une ligne répressive. Ainsi, près de 20 % des personnes incarcérées, prévenues ou condamnées, le sont aujourd’hui pour violences conjugales, des violences qui peuvent aller jusqu’au féminicide.
Autre préoccupation : dans plus de 80 % des procédures de violences, les autorités déplorent un contexte d’alcoolisation et/ou de consommation lourde de cannabis régulière, ancienne. « L’alcoolisation massive des gens est due à l’accumulation de plusieurs dysfonctionnements, tels que la fragilité de leur lieu d’habitation, l’insécurité économique, ou la précarité », estime Jone Passa, sociologue.
Le Service des Statistiques du ministère de l’Intérieur (SSMI) vient de communiquer les statistiques de la délinquance pour 2024. Il faut préciser que ces données et leurs commentaires ne concernent que les infractions commises en France métropolitaine. L’augmentation à proprement parler « vertigineuse » qu’a connu en 2024 la délinquance en Nouvelle-Calédonie, est caractéristique d’une situation insurrectionnelle qu’on ne peut pas analyser avec des critères conçus pour un pays où règne la paix sociale.
La rubrique « homicides réalisés » comptabilise, pour l’année 2024, un total de 980 faits. On en avait comptabilisé 816 en 2020, 881 en 2021, 959 en 2022 et 1010 en 2023. Si la progression a donc été stoppée en 2024, le chiffre global reste important, puisque environ trois homicides sont désormais commis chaque jour en France.
Les viols (intégrés ci-dessus dans la rubrique « violences sexuelles », en augmentation de 7%) ont connu une progression importante de 9%. À noter qu’en matière de violences sexuelles, les délais moyens de dépôt de plainte après les faits ne cessent d’augmenter, atteignant en 2024 les six mois et rendant, de ce fait, de plus en plus difficile l’identification et la condamnation des auteurs.
En matière de stupéfiants, les faits constatés sont dus uniquement à l’activité policière. La progression importante du nombre d’usagers (+ 10%), confirme celle déjà enregistrée l’année précédente (+ 4%) et s’explique par la volonté affichée par le Ministère de l’Intérieur de s’attaquer en priorité au deal de rue par le biais des opérations très médiatisées appelées « place nette », aussi spectaculaires qu’impuissantes à s’attaquer au cœur du problème, c’est-à-dire la neutralisation des gros trafiquants.
Les règlements de compte entre narcotrafiquants à Marseille ont marqué le pas en 2024, puisqu’on n’a enregistré « que » 24 morts contre 49 l’année précédente. Cette diminution significative ne s’explique pas par l’efficacité de la réaction des services de police et de la justice, mais par la fin (sans aucun doute provisoire…) de la guerre qui a opposé le clan Yoda au clan DZ Mafia, et qui a vu la victoire de ce dernier.
Mis à part la diminution (minime) des homicides, les seules rubriques en baisse sont celles relatives aux vols avec violences sans armes (- 11%), les vols sans violences (- 5%), et les destructions et dégradations volontaires (- 4%), ce qui confirme l’évolution déjà constatée en 2023.
Il est intéressant de noter que les délinquants étrangers sont largement surreprésentés dans certaines rubriques relevant de la « petite » délinquance : ils représentent 39% dans les vols de véhicules, 38% dans les cambriolages et 30% dans les vols avec violences sans armes (alors qu’ils ne constituent que 8% de la population).
Taux de criminalité et immigration irrégulière en hausse, troubles à l'ordre public, climat de violence souvent extrême… L’outre-mer est un enjeu de taille pour la gendarmerie.
L’outre-mer représente 5 % de la population française et enregistre proportionnellement cinq fois plus d'homicides que la métropole, deux fois plus de viols et trois fois plus de violences crapuleuses. Des niveaux encore plus marqués aux Antilles et en Guyane, où la gendarmerie participe, depuis 2008, en coopération avec les armées, à l’opération Harpie, visant à lutter contre l’orpaillage illégal.
La situation se détériore également à Mayotte, où l'immigration irrégulière est à l'origine de violents troubles à l'ordre public. Cette violence, aggravée par la présence généralisée d'armes, s'exerce également à l'encontre des forces publiques et plus particulièrement des militaires de la gendarmerie.
Avec 98 % du territoire et 70 % de la population sous sa responsabilité, la gendarmerie constitue la première force de sécurité et de souveraineté outre-mer.
L'outre-mer enregistre près de 80 000 faits de délinquance par an en ZGN. Le taux moyen de crimes et délits est de 45 pour 1 000 habitants. En Guadeloupe et en Guyane, il s'élève à 60, avec des communes à 80-85. Entre 2012 et 2016, les atteintes à l'intégrité physique des personnes ont augmenté de 22,3 %, soit 19 154 faits l'an dernier.
L'outre-mer totalise 26 % des homicides, tentatives d'homicides et coups et blessures volontaires suivis de mort constatés en ZGN et 10 % des violences sexuelles, qui enregistrent une progression de 35,5 % sur cinq ans.
Les gendarmes ultramarins sont trois fois plus exposés aux agressions physiques, qui ont augmenté de 64,8 % au cours des cinq dernières années, passant de 281 à 463 faits en 2016. 52,7 % des agressions sont commises avec arme par nature ou destination (en hausse de 159,6 %). Le record est détenu par la Nouvelle-Calédonie (58 faits dont 20 par arme à feu) et la Guyane (53 dont 3 par arme à feu), puis Mayotte (42 dont 33 par jet de projectiles) et la Guadeloupe (37).
En 2016, 288 gendarmes ont été blessés à la suite d'une agression physique, dont 110 avec arme : 25 par arme à feu, 26 avec arme blanche et 59 avec un véhicule.
« Servir outre-mer exige véritablement un engagement permanent, tant professionnel que personnel. Nos unités y sont fortement exposées. Ces territoires totalisent d’ailleurs près de 15 % de l'ensemble des blessés de la gendarmerie, présente le général de division Lambert Lucas, commandant de la gendarmerie d'outre-mer. La circulation d'armes est une réelle problématique. La Nouvelle-Calédonie, par exemple, compte 45 000 armes à feu déclarées en préfecture pour 200 000 habitants, mais on estime à 150 000 leur nombre réel. »
Le climat de violence outre-mer nécessite des renforts humains et des capacités d'intervention et de protection spécifiques. La quasi-totalité des huit Comgend disposent ainsi du renfort permanent de la gendarmerie mobile. 21 escadrons sont actuellement engagés outre-mer, les territoires les plus concernés étant la Guyane avec sept unités et la Nouvelle-Calédonie, qui passera de 6 à 8 escadrons à l’horizon 2018, en prévision du référendum d'autodétermination.
L’outre-mer compte par ailleurs sept antennes GIGN, soit une par département, à l’exception de Saint-Pierre-et-Miquelon. À effectif de 36, ces unités d’intervention sont en mesure de mettre en œuvre des capacités blindées (hormis Mayotte, la dernière créée, où cette mission est dévolue au GBGM) et d’observation-surveillance.
Trente-huit VBRG sont déployés outre-mer. Cette capacité sera renforcée d’ici 2018 en Nouvelle-Calédonie, dont la dotation passera de 10 à 14 VBRG, s’ajoutant aux 8 VAB déjà dans le déploiement.
Ainsi, au regard de l’usage régulier d'armes à feu à l’encontre des forces de l’ordre, la Nouvelle-Calédonie dispose, par exemple, de véhicules légers de patrouille blindés jusqu’au niveau des unités territoriales.
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