La Première Guerre mondiale (août 1914-novembre 1918 sur le front occidental) marque un tournant décisif dans l’art et la manière de conduire une guerre. Avec sa massification et sa mécanisation, la guerre franchit alors un seuil d’hyperbrutalité inusitée. Elle devient totale, se jouant sur le front comme à l’arrière, avec des armes, et la mobilisation des usines, des corps et des esprits. La Grande Guerre devient celle d’une invraisemblable grêle métallurgique : environ un milliard d’engins d’artillerie classique et autant d’artillerie de tranchée ont été tirés sur le front occidental causant 70 % à 80 % des pertes et blessures .
Pour la première fois aussi on se tue à distance sans se voir. Avec la mécanisation de la guerre désincarnée, le soldat devient l’ouvrier de la destruction. Au cours du conflit, la violence des moyens de l’artillerie s’est inexorablement exacerbée. Le 11 novembre 1918 à 11 heures, les canons se taisent enfin et laissent place à un silence assourdissant, à des cohortes de soldats médusés, partagés entre une joie captive, et le soulagement voire la culpabilité d’être encore en vie.
Cette guerre d’un genre nouveau, débutée à cheval et à pied, terminée avec des chars et des avions, s’impose alors comme la violence inaugurale d’un siècle barbare. Mais un autre défi attend les régions dévastées, les survivants et sinistrés. Dans l’océan de trous et de bosses des anciens champs de bataille, le grand naufrage de la vieille Europe a laissé dans son sillage des monceaux d’épaves de guerre dont les traces sont encore présentes, un siècle plus tard.
Des centaines de millions de munitions ont été tirées pendant la Première Guerre Mondiale dont on estime qu’une sur dix n’a pas explosé. Chaque année, les services de déminage ramassent près de 500 tonnes de munitions, tous conflits confondus (dont 300 pour la Grande Guerre). Un milliard d’obus ont été largués en France rien que pendant la Première Guerre mondiale.
Sur ces munitions d’artillerie, un rapport du Sénat datant de 2001 estime qu'«un quart du milliard d'obus tiré pendant la Première Guerre mondiale et un dixième des obus tirés durant la Seconde Guerre mondiale n'ont pas explosé durant ces conflits».
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Chaque année, entre dix à vingt tonnes de munitions chimiques sont retrouvées. Plus d’un siècle après la signature de l’Armistice, la menace est encore présente et s’accentue même au fil des années car la gravité de la terre fait remonter les obus à la surface. En outre, 10 % de ce qui est trouvé chaque année est chargé en gaz moutarde ou ypérite. Si un obus contenant du gaz toxique est touché sans gant, au bout de 45 secondes, il entre dans l’œil et au bout de cinq minutes, le gaz pénètre l’épiderme. L’ypérite est toxique et a de puissants effets vésicants sur les victimes, elle attaque les yeux et les poumons. Elle se disperse dans les organes via le sang, modifie l’ADN, l’ARN.
Signée en 1993 et entrée en vigueur en 1997, la Convention pour l’Interdiction des Armes Chimiques (CIAC) impose leur destruction de manière sécurisée et conforme aux législations environnementales. Contrairement aux obus classiques, dont la destruction est connue et éprouvée, l’élimination des obus chimiques ne peut se faire qu’en explosion à l’air libre en périmètre sécurisé. L’opération est plus complexe et nécessite des techniques spécifiques.
Au cours des dix dernières années, des recherches archivistiques ont montré qu’environ 1,7 million de tonnes de munitions en surplus sont restées abandonnées à l’issue de la guerre dans des dépôts, sur le front comme à l’arrière. Dans la période qui suit, ces stocks ne cessent d’enfler à mesure que s’y ajoutent les projectiles obsolètes découverts sur les champs de bataille à la faveur des travaux de remise en état et aussi progressivement découverts dans des caches. La reprise des labours après la guerre fait remonter d’autres engins que la terre ne veut digérer.
Des dépôts de rassemblement sont créés pour accueillir et stocker les engins. Exposés aux intempéries et aux cycles diurne/nocturne, les engins rouillent, perdent leurs marques distinctives et deviennent instables. Les munitions chimiques fuient. Inévitablement, des accidents se produisent, semant la stupeur et l’effroi parmi des populations inscrites dans une douloureuse et laborieuse démobilisation des consciences sur fond de reconstruction matérielle, agricole et industrielle.
La neutralisation de cet arsenal hérité de la guerre s’est rapidement imposée comme non seulement une nécessité mais aussi une urgence. Jamais encore dans l’histoire les hommes n’ont eu à éradiquer en si peu de temps des montagnes de projectiles d’une incroyable diversité. Ce sont d’abord les armées encore mobilisées, françaises, américaines, qui s’y attellent en 1919 en détruisant les munitions par éclatement en tas et à distance (« pétardement »). Les grenades sont éclatées dans des trous d’obus remplis d’eau.
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Un changement radical s’opère en 1920 avec la démobilisation et la prise de conscience qu’on ne peut abandonner les matières constitutives des munitions, si chères à produire en temps de guerre. Avec la passation de contrats par le ministère de la Guerre et le ministère des Régions libérées vers des entreprises privées, la destruction des engins en excès, obsolètes et hors de service s’industrialise et se taylorise.
Des méthodes de destruction, de démolition, de démontage, de déchargement spécifiques à chaque type d’engins sont développées pour récupérer selon une approche tayloriste, toutes les matières constitutives des engins valorisables pour les réinjecter dans le circuit économique, qui en manque tant en ces temps de reconstruction. Les matériaux, fer, laiton, nitrates, etc. sont cédés par l’État aux entreprises moyennant une redevance versée à la tonne récupérée. Il s’agit d’une des toutes premières opérations de recyclage à grande échelle : « faire des épées d’antan des socs de charrue ».
De récentes recherches estiment à 2,5 à 3 millions de tonnes de munitions anciennes ont été détruites dans l’entre-deux-guerres .
Les conséquences de ces opérations sont d’abord humaines. En Meuse, en date de 1929, 127 récupérateurs et artificiers ont été tués dans leurs périlleuses missions et 294 ont été blessés. Les chiffres nationaux ne sont pas encore consolidés.
Elles nous ont également légué de sévères pollutions des sols et des eaux. Sur certaines aires de brûlage, voilà 100 ans que pas un brin d’herbe ne pousse. Les pollutions des sols sont particulièrement spectaculaires sur les aires de brûlage d’obus chimiques des usines de F.N. La caractérisation de ces pollutions polymorphes et extrêmes s’avère délicate et complexe du fait de la combinaison de risques chimiques en lien avec la toxicité des composés présents (comme l’arsenic, les toxiques de guerre et les dioxines) et de risques pyrotechniques du fait de la forte probabilité d’y côtoyer des engins de guerre.
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Le travail sur le terrain (mesures, échantillonnage) s’effectue en combinaison étanche et sous assistance respiratoire, en présence de professionnels du déminage. Les enjeux intrinsèques à ces sites sont d’abord sanitaires. Des techniques de mesure, d’échantillonnage et d’analyse spécifiques ont été développées pour évaluer les risques pour la santé et l’environnement associé à ces sites en concertation avec des experts en toxicologie. S’y associent des enjeux sociopolitiques.
Ces sites ont été oubliés de la mémoire collective. La brutale irruption du passé dans le présent par la découverte fortuite de ces pollutions conduit à des situations de crise, comme en 2015 à Spincourt . Depuis 2011, d’autres questions émergent après la découverte d’ions perchlorate dans l’eau du robinet le long ou à proximité des lignes de front de 14-18. Les travaux de recherche archivistiques entrepris depuis 2015 par le BRGM visent précisément à restaurer cette mémoire et gérer l’aménagement du territoire en connaissance de cause.
Enfin, lorsque les risques sont jugés inacceptables, comme pour la Place à gaz, des mesures de dépollution et de maîtrise des risques sont mises en œuvre (excavation et recouvrement des matériaux les plus hautement pollués). Un faisceau d’informations tend à prouver que les sites de destruction d’engins de guerre contribuent aux zones de pollutions concentrées alors que sur le front des fragments d’explosifs et/ou engins épars peuvent possiblement affecter les eaux de façon plus diffuse.
Cent ans plus tard, la recherche sur les liens entre Grande Guerre et environnement ne fait que commencer et comme l’a écrit K.H. Lohs en 1991 : « La guerre ne s’est pas terminée le jour du dernier tir.
Les Hauts-de-France, le Grand-Est, la Bourgogne-Franche-Comté et l’Île-de-France ont été victimes de trois guerres superposées entre 1870 et 1945. Vieux plus de 80 ans, ces explosifs n’en sont pas moins dangereux. Des dégâts matériaux et humains peuvent toujours arriver.
Voici quelques exemples de découvertes de munitions dans l'Aisne (02) :
Ces exemples illustrent la présence continue de munitions non explosées et les risques associés dans les régions touchées par les guerres.
Il est impératif d’appeler le 17 et de préciser la nature de l’engin découvert, ici un obus ainsi que sa taille (longueur et diamètre), le lieu précis et ses coordonnées téléphoniques. La découverte de ce type d’engin comporte de très nombreux risques.
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