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L’étude porte sur les cérémonies organisées à Bruxelles au temps de Charles de Lorraine (1744-1780), présentées comme systèmes et espaces d’informations complexes. Dans la continuité de celles développées depuis l’époque des ducs de Bourgogne, elles s’attachent au spectacle du pouvoir et à ses pratiques spatiales dans un cadre urbain qui se renouvelle autour du quartier royal, réaménagé après l'incendie et la destruction du vieux palais du Coudenberg. Cette continuité de la ville des cérémonies est un résultat du système de communication et d’information des Habsbourg de Vienne vis-à-vis des Pays-Bas autrichiens et permet de faire « monstration » de la légitimité de la dynastie sur ses provinces belges.

Le contexte politique et géographique

Depuis les traités d’Utrecht (1713) et de Rastatt (1714), les Pays-Bas autrichiens sont dirigés depuis Vienne par délégation du pouvoir à un gouvernement central bruxellois. Bruxelles, capitale secondaire de cette monarchie composite, accueille une cour intermédiaire animée par un gouverneur général dont le rôle est d’incarner et de représenter le souverain. L’éloignement géographique entre les deux centres politiques oblige ce dernier à administrer à distance le cérémonial mis en place par le gouverneur. L’étude porte ici sur les cérémonies organisées au temps de Charles de Lorraine (1744-1780).

Les cérémonies comme système d'information

Ces cérémonies sont au cœur d’un système d’information complexe bien analysé par l’historiographie et constituent une mise en scène du pouvoir politique dans l’espace urbain. Nous nous intéresserons en particulier à l’organisation et aux aspects rituels de ces cérémonies, puis aux moyens déployés par le pouvoir viennois pour maintenir le lien entre les sujets et leurs souverains absents du territoire, comme l’étaient déjà les rois d’Espagne avant 1700. Nous porterons d’abord notre attention sur les célébrations liées à l’actualité des membres de la maison de Habsbourg-Lorraine depuis la cour de Vienne.

Le rôle de l'Église

Au sein de ce que Michèle Fogel appelle le « cérémoniel de l’information », l’Église tient un rôle prépondérant, le réseau ecclésiastique étant largement mis à contribution. Ce canal médiatique relaie aussi bien les actualités liées à la vie personnelle du souverain et des membres de sa famille à la cour de Vienne que celles d’ordre politique concernant l’ensemble de l’Empire. Les autorités viennoises utilisent ces moyens de communication en temps de guerre pour informer de la situation militaire. Lors de la guerre de Sept Ans, dans le contexte de l’offensive alors victorieuse de l’Autriche contre la Prusse en Silésie, le ministre plénipotentiaire Charles de Cobenzl demande, dans une lettre du 25 juillet 1760 au chapitre de la collégiale Sainte-Gudule de Bruxelles, que l’octave de la fête du Saint-Sacrement soit doublée, car « les circonstances de la guerre [exigent] que les fidèles sujets de S[a] M[ajesté] redoublent de zèle et de ferveur pour attirer sur les justes armes la continuation des bénédictions du ciel ». Même si les habitants ne sont pas directement touchés par une guerre qui se déroule hors du territoire des Pays-Bas autrichiens, ils sont intégrés à une communauté d’intérêts qui valorise le système impérial, la défense de l’Empire, la victoire contre ses ennemis proches et lointains.

Les événements dynastiques et les Te Deum

Les annonces des nombreuses grossesses et accouchements de l’Impératrice donnent également lieu à des prières publiques et des Te Deum. La portée de ces informations est foncièrement politique : il s’agit de la perpétuation de la dynastie. En 1745, c’est Marie-Thérèse elle-même, au terme de sa grossesse, qui ordonne au cardinal-archevêque de Malines d’organiser des prières publiques à Bruxelles et dans l’ensemble des provinces des Pays-Bas autrichiens. Elle considère l’importance de diffuser auprès de ses sujets le terme « notre grossesse » et la prochaine arrivée « du fruit que nous portons ». Lorsque l’état de santé des souverains est en jeu, la communauté des sujets en est aussi informée, associée par des prières de guérison et le Te Deum. En 1767, Marie-Thérèse est atteinte de la petite vérole, en même temps que sa belle-fille Marie-Josèphe de Bavière, l’épouse de l’empereur Joseph II. Des prières publiques sont alors instituées pour adresser « au ciel les vœux les plus ardens pour la conservation des jours précieux de Leurs Majestés », et par la suite, des messes, Te Deum et réjouissances publiques sont organisés pour célébrer la convalescence de l’Impératrice. La nature des événements dynastiques justifie parfois de ne pas en différer l’annonce dans les rues de Bruxelles. Dans ce cas, la sonnerie de cloches est utilisée : elle demeure, tout au long du XVIIIe siècle, l’un des moyens privilégiés pour diffuser l’information politique.

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L'élection de François-Étienne de Lorraine

Dans cette lettre, Kaunitz demande au doyen du chapitre bruxellois de se préparer à recevoir une nouvelle d’une grande importance, sans l’énoncer pour autant. Il s’agit en fait ici de l’élection de François-Étienne de Lorraine, l’époux de Marie-Thérèse d’Autriche, comme roi des Romains et, par conséquent, comme empereur du Saint-Empire, à Francfort-sur-le-Main, le 13 septembre. Les autorités viennoises anticipent et préviennent le ministre plénipotentiaire à Bruxelles avant même que l’élection se tienne. Il est important que la nouvelle circule vite : elle doit sans attendre être annoncée à la population. Le ministre reçoit la nouvelle le 15 septembre à huit heures du soir par une estafette de Francfort. Elle est alors immédiatement transmise à la population par la sonnerie de cloches qui retentissent simultanément. Les sonneurs de cloches ont dû attendre dans la tour de l’église pendant les deux nuits. Dans le cas de l’élection de François-Étienne de Lorraine, la Gazette de Bruxelles relate que les habitants ont allumé des feux devant leur maison et que des fusées ont été tirées pendant toute la nuit.

Anniversaires et fêtes patronales

Chaque année, la famille impériale est mise à l’honneur lors des anniversaires et des fêtes patronales par une grande messe, un Te Deum en la collégiale Sainte-Gudule comme par des réjouissances publiques à Bruxelles. L’anniversaire de Marie-Thérèse d’Autriche et la fête patronale de sainte Thérèse, respectivement le 13 mai et le 15 octobre, sont célébrés à partir de son avènement, et pour l’anniversaire de son époux et la fête patronale de la Saint-François, le 8 décembre et le 4 octobre, à partir de 1743 (le couple est marié depuis 1736). Les célébrations sont toujours rapportées dans la Gazette des Pays-Bas, exposant ainsi l’ampleur de la pompe déployée pour ces occasions. Ces célébrations semblent essentielles : même lorsque le gouvernement s’installe provisoirement à Anvers lors de l’avancée militaire française aboutissant à la prise de Bruxelles en 1746 pendant la guerre de Succession d’Autriche, Kaunitz ordonne que l’anniversaire de l’Impératrice soit fêté dans la cathédrale de la ville.

Distinctions et hiérarchies

Les célébrations de l’anniversaire de Charles de Lorraine et de la Saint-Charles sont assez similaires à celles données en l’honneur des souverains dont il est très proche parent, à la fois frère de l’empereur François Ier de Lorraine et époux de Marie-Anne d’Autriche, sœur de Marie-Thérèse. Cependant, une différence est à pointer. La messe pour l’anniversaire et la fête patronale du gouverneur est célébrée en la chapelle de la cour et non en la collégiale Sainte-Gudule. Cette différence de traitement et de lieu permet de réaffirmer l’ordre politique et rappelle clairement à la population que les anniversaires et fêtes du couple impérial sont des événements plus importants que ceux du gouverneur. Cela n’empêche pas que l’anniversaire du gouverneur, en tant que représentant de la souveraine, soit célébré avec un certain faste. On observe la même logique pour l’archiduc Joseph. Avant la mort de son père François Ier en 1765, la messe et le Te Deum pour son anniversaire sont célébrés en la chapelle de la cour.

D’autres personnalités sont mises à l’honneur en ces mêmes occasions, mais il convient toujours de marquer une distinction avec les souverains et le gouverneur. Durant la guerre de Succession d’Autriche, pendant l’absence de Charles de Lorraine, parti en campagne militaire en 1745, ce sont l’anniversaire et la fête patronale du ministre plénipotentiaire Kaunitz qui sont célébrés. En revanche, il n’y a ni Te Deum ni messe pour solenniser l’événement, le ministre recevant « seulement » des compliments de la part de la principale noblesse et un gala est donné à la cour. Nous faisons le même constat pour Anne-Charlotte de Lorraine, la sœur du gouverneur général. À Bruxelles, le jour de sa fête patronale et celui de son anniversaire donnent lieu à un gala à la cour.

Entrées de ville et inauguration de l'Impératrice

Les événements majeurs qui concernent la dynastie ou le règne des souverains, comme leur couronnement, un jubilé ou une convalescence, donnent lieu à des cérémonies à Bruxelles. Celles qui s’attachent à la personne du gouverneur général, par exemple à l’occasion des Entrées de ville, découlent de ce modèle.

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La première entrée de Charles de Lorraine et de Marie-Anne d’Autriche dans la ville de Bruxelles, le 26 mars 1744, est un moment particulièrement important, dans la mesure où il s’agit de leur première venue dans la capitale des Pays-Bas autrichiens. Le couple quitte Vienne le 23 février 1744. Avant d’arriver à Bruxelles, il profite de son voyage pour s’arrêter à Anvers et à Malines. Les cérémonies d’accueil et les réjouissances publiques à l’occasion de leur passage permettent d’établir le lien symbolique avec la population, mais c’est bien la cérémonie d’entrée à Bruxelles qui est célébrée avec le plus d’éclat durant plusieurs jours. Cette entrée comporte un enjeu de taille : depuis la mort de la précédente gouvernante Marie-Élisabeth à Mariemont, il n’y a pas de membre de la dynastie dans les Pays-Bas autrichiens, alors que la représentation souveraine semble particulièrement nécessaire. L’arrivée au pouvoir de Marie-Thérèse en 1740 ne se fait en effet pas sans difficultés et est compromise par la guerre de Succession d’Autriche. Cette cérémonie a pour objectif de présenter les nouveaux gouverneurs aux sujets et aux autorités locales, de faire en sorte qu’ils soient reconnus. Le faste est alors indispensable, tant pour les autorités viennoises que pour les nouveaux gouverneurs. Toutefois, Charles de Lorraine reste très peu de temps à Bruxelles, et la mort soudaine de son épouse Marie-Anne au mois de décembre 1744 entraîne une nouvelle longue période d’absence du gouverneur, appelé à commander les opérations militaires contre la Prusse. Charles de Lorraine revient définitivement à Bruxelles le 23 avril 1749, moment où il prend réellement ses fonctions. Pour son retour, il participe à une nouvelle cérémonie d’entrée qui se déroule exactement de la même manière que la première.

La cérémonie d’inauguration de l’Impératrice elle-même, le 20 avril 1744, fait partie des mêmes rituels d’affirmation de sa souveraineté sur le territoire. Elle repose sur l’échange de serments par lesquels l’Impératrice garantit les privilèges des États provinciaux de Brabant et de Limbourg qui, en retour, réaffirment leur soumission à la monarchie habsbourgeoise. Ces serments créent un lien de fidélité entre les États comme assemblées représentatives et les sujets d’un côté et la monarchie de l’autre, un rapport contractualisé entre gouvernés et gouvernants. La cérémonie est suivie d’une messe et d’un Te Deum à Sainte-Gudule et de réjouissances publiques pendant trois jours. Les cérémonies pour l’élection et le couronnement de l’empereur François Ier en septembre et octobre 1745 tiennent aussi cette fonction de reconnaissance de l’autorité souveraine. Ces événements sont de grande importance pour le règne de Marie-Thérèse d’Autriche et François-Étienne de Lorraine, et plus généralement dans l’histoire de la dynastie habsbourgeoise.

Le rôle du gouverneur général

Dans ce cérémonial de l’information et de l’inauguration, le gouverneur général, par son rôle de représentant, incarne les souverains sur le territoire : Charles de Lorraine participe physiquement aux cérémonies. Le dépouillement de plusieurs années de publication de la Gazette des Pays-Bas permet de constater qu’il est très souvent présent à Bruxelles pour assister aux célébrations. Même lorsqu’il séjourne à Tervuren ou à Mariemont, il fait la plupart du temps le déplacement pour assister aux offices à Bruxelles. Lors des cérémonies à Sainte-Gudule, Charles de Lorraine fait une apparition publique en assistant aux offices. Il participe également aux processions, comme celle de la Fête-Dieu, par exemple.

En tant que représentant de Marie-Thérèse, son corps est théâtralisé comme celui de la souveraine. Le gouverneur est toujours placé dans le chœur de l’église, là où se trouvent les places les plus prestigieuses.

La diffusion de l'image des souverains

Si Charles de Lorraine a pour fonction d’incarner la souveraineté lors des cérémonies publiques, l’Impératrice et l’Empereur se manifestent par d’autres moyens et leurs images sont soigneusement diffusées parmi une population qui, depuis 1559, n’a pas vu physiquement ses souverains espagnols et autrichiens. Le traitement de l’image des souverains passe par les portraits officiels affichés durant les cérémonies publiques. Dans la relation de l’inauguration de Marie-Thérèse, il est mentionné qu’à l’hôtel de ville, « on avoit exposé sous un dais à la vue du peuple le portrait d...

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