Avant 2022, le complexe industriel de défense russe (OPK) se trouvait sur une trajectoire mitigée. Désigné par le président Poutine comme un vecteur essentiel de la modernisation industrielle et technologique du pays, il peinait à produire de nouveaux systèmes non issus de l’héritage technologique soviétique, toujours fortement dépendant des composants et machines-outils occidentaux, mais aussi en mal de compétitivité et en mauvaise santé financière.
Les effets de la mobilisation de l’OPK, lancée à l’automne 2022 par le Kremlin pour compenser les lourdes pertes en matériels subies en Ukraine et alimenter la guerre d’attrition menée à l’encontre de cette dernière, sont également ambivalents. Dans un premier temps, les choses sont chaotiques au sein d’une industrie dont la situation financière est chroniquement précaire et minée par des coûts de fonctionnement élevés, qui manque de personnels qualifiés et dont l’organisation en grands groupes à partir du milieu des années 2000, loin d’en avoir amélioré l’efficacité, y a plutôt encouragé la corruption et le népotisme.
La pression gouvernementale s’accentue. Les entreprises sont menacées de se voir imposer une tutelle extérieure en cas de problèmes dans la réalisation des contrats avec le ministère de la Défense. Le ministre Choïgou se rend sur le site des entreprises et s’y plaint parfois ouvertement des défaillances des industriels… Dans l’urgence sont rachetées à certains clients des pièces de rechange livrées au titre de contrats déjà exécutés. Cela a été le cas de pièces de chars et de missiles qu’avaient reçues l’Inde et le Myanmar au titre de commandes passées.
En décembre 2022, Ouralvagonzavod aurait racheté pour 24 millions USD de télescopes de visée (6 000) et environ 200 caméras pour moderniser ses chars T-72 en stock. Un an plus tard, à l’automne 2023, le pouvoir russe franchit un autre cap en termes de mobilisation de la BITD, probablement pour intégrer d’une part le fait que la guerre s’inscrit dans un temps long, d’autre part les implications de ses décisions, fin 2022, sur le renforcement de ses forces armées, en perspective du bras de fer stratégique qui se durcit avec l’OTAN.
Il autorise les entreprises à utiliser les capacités de mobilisation qu’elles ont l’obligation d’entretenir depuis la fin de la Guerre froide, notamment pour accroître la production de systèmes et munitions d’artillerie (artillerie à canon, lance-roquettes multiples, munitions guidées). L’effort financier s’intensifie avec un budget de défense porté à 6,7 % du PIB en 2024 contre 3,9 % en 2023 - une augmentation qui bénéficie en grande partie à l’OPK. Les entreprises, dont un certain nombre sont passées en 3/8, recrutent.
Lire aussi: Pourquoi l'Aimpoint PRO est-il si populaire ?
En février 2024, Vladimir Poutine a évoqué la création de 520 000 emplois dans l’OPK sur les dix-huit derniers mois. Les salaires sont revalorisés. Si, à l’échelle nationale, la différence n’est pas très élevée (le salaire moyen dans l’OPK est d’environ 80 000 roubles vs un salaire national moyen de 73 700), dans certaines régions redynamisées par l’accélération de la production d’armement, cela exerce une forte pression sur le marché du travail. Pourtant, des directeurs d’entreprises se plaignent de ne pas parvenir à recruter suffisamment, notamment sur certaines spécialités d’ouvriers qualifiés.
Les autorités russes reconnaissent un manque de personnels au sein de l’industrie d’armement, qu’elles évaluent à quelque 160 000 personnes. Certains groupes ont investi dans de nouvelles capacités de production. Il en va ainsi d’Almaz-Anteï ou de groupes qui se sont lancés dans la production de drones. Rostekh a ouvert une chaîne pour la production de 35 000 quadricoptères. Kalachnikov a ouvert deux nouveaux sites pour réaliser son engagement à plus que doubler la production de missiles anti-chars Vikhr et de munitions à guidage laser Kitolov. Une extension du site industriel de la corporation Missiles tactiques à Doubna (KB Radouga, principal fabriquant de missiles de croisière aériens) a été observée.
Les sources ne sont pas convergentes quant à l’évaluation des effets de cette mobilisation, et les chiffres des industriels évoquant des multiplications par deux, trois ou cinq de leur production sont évidemment sujets à caution. Au niveau global, la progression de la production était bien là en 2023 par rapport à 2022, et l’effort budgétaire accru en 2024 devrait confirmer, voire accentuer, la tendance. Cependant, les fruits sont probablement inégaux d’un segment à l’autre.
Il convient également de noter que les chiffres de production de l’OPK intègrent des matériels qui sont en fait des équipements issus des stocks de l’armée - chars, pièces d’artillerie, blindés de transport de troupes - réparés, modernisés et rétrofités. La production de drones de différentes catégories s’est fortement accrue, de même que celle de munitions d’artillerie de différents calibres. La production de missiles Iskander ou Kalibr continue, mais les experts ne s’accordent pas sur la question de savoir si la production est plus ou moins importante qu’avant-guerre, tout en supposant inférieurs les niveaux de qualité des productions des missiliers, du fait des sanctions.
Sur les matériels peu sophistiqués, la Russie peut produire en grands volumes sans problème majeur, voire, selon certains économistes, « sans limites dans le temps du tout ». La nouvelle situation affecte les relations, chroniquement difficiles, entre l’industrie et le ministère de la Défense. Ce dernier est réputé avoir simplifié la procédure de passation des contrats, accepté une réduction du temps consacré au test des produits et abaissé le niveau d’exigence dans la sélection des composants utilisés dans les matériels dès lors que cela n’affecte pas la qualité des productions.
Lire aussi: Anciens stocks de munitions
Le ministre a effectué de nombreuses visites sur des sites industriels, distribuant les bons ou mauvais points quant aux performances des entreprises, en même temps qu’il leur fixait des objectifs en termes de réparation, modernisation et production d’équipements. Le chef de file des industriels d’armement, Sergueï Tchemezov, PDG de la tentaculaire corporation Rostekh, qui affirme couvrir 80 % des besoins des forces russes sur le front ukrainien, déplore que le ministère de la Défense ne paie pas suffisamment pour les productions de l’OPK, et considère que cela ne motive en rien les industriels à chercher à améliorer leur productivité et leurs marges, puisque selon lui le ministère de la Défense mettrait cela en avant pour baisser son prix d’achat.
Avant la guerre, le Kremlin se félicitait volontiers de la capacité de l’industrie nationale à fournir l’armée russe sur toute la gamme des équipements et des armements sans avoir à recourir à des achats à l’étranger. Cette image était trompeuse dans la mesure où l’industrie russe ne pouvait en réalité pas fonctionner sans importer largement composants électroniques, semi-conducteurs et machines-outils de pointe.
Cela s’est constaté avec les premières sanctions prises à l’encontre de la BITD russe après l’annexion de la Crimée. Le gouvernement russe avait alors dû mettre sur pied des programmes dédiés à la substitution aux importations de centaines de composants et pièces occidentaux et ukrainiens - programmes qui rencontreront d’ailleurs des succès très variables. L’invasion de l’Ukraine en 2022 a montré que la situation n’avait guère évolué, le dépeçage des matériels russes récupérés sur le champ de bataille attestant de la présence massive de composants étrangers.
Certaines de ces technologies sont de fabrication non-occidentale. La Chine occupe une place de choix parmi les fournisseurs alternatifs, y compris pour les machines-outils utilisées. Mais une autre partie comporte des technologies produites dans des pays européens ou aux Etats-Unis, et acheminées vers la Russie par des pays qui, ne se sentant pas tenus par les sanctions occidentales, réexportent ces biens. Ceux-ci sont généralement des produits civils ou à double usage, l’accès aux composants de qualité militaire faisant naturellement l’objet de contrôles plus durs. Les experts occidentaux estiment que cela ne peut qu’avoir un effet négatif sur la qualité des armements produits.
La nouvelle donne liée à la guerre en Ukraine modifie les relations extérieures de la BITD russe. Tandis que sa présence sur le marché mondial de l’armement s’amenuise notablement, les experts russes du secteur soulignent l’intérêt pour la Russie de se pencher sur l’expérience de l’Iran ou de la Corée du Nord, qui parviennent à produire des armements malgré les sévères sanctions internationales auxquelles ils font face de longue date. La Russie produit désormais sous licence des drones iraniens.
Lire aussi: Interrupteur à bascule de phares Massey Ferguson : un élément essentiel
Les responsables de la centrale d’exportation d’armement Rosoboronexport anticipent une montée en puissance des projets en partenariat technologique pour la conception de matériels militaires. De tels partenariats pourraient selon eux couvrir jusqu’à 40 % du marché global de l’armement d’ici à 2030. L’industrie russe pourrait explorer plus avant cette voie - l’idée étant apparemment de partager des technologies et des compétences pour de la production d’armement à l’étranger, les pays partenaires pouvant en retirer les sources d’un développement de leur base industrielle, tandis que les entreprises d’armement russes pourraient rester concentrées sur la production pour les forces armées nationales ; le tout permettant d’espérer consolider les liens de coopération militaro-technique avec les partenaires dans une perspective de plus long terme.
Un autre effet notable de la guerre, pour la BITD russe, a été le net ralentissement de son activité à l’export, dont le montant a chuté de moitié en 2022 (8 milliards USD vs 15 milliards annuels en moyenne depuis plusieurs années), chute qui s’est poursuivie en 2023. La priorisation de la couverture des besoins des forces armées au détriment du service des clients étrangers est d’ailleurs assumée par le Kremlin.
Lors du salon Dubai Airshow 2023, où les industriels russes ont exposé 250 pièces d’équipement et matériels, Aleksandr Mikheev, le directeur général de Rosoboronexport, a confirmé que la Russie, compte tenu du conflit en Ukraine, ne cherchait pas à accroître ses ventes d’armes à l’étranger, mais il a également indiqué que Rosoboronexport travaillait à engranger des commandes potentielles pour les entreprises d’armement en vue de l’après-guerre. En 2024, on affiche, côté russe, un plus grand optimisme qu’en 2022 quant à la perspective d’un retour, à terme, sur les marchés de l’armement.
De fait, la situation de l’armée russe sur le terrain est moins critique, ce que les experts russes, avec plus ou moins de bonne foi, portent au crédit de la mobilisation de l’OPK ; la bonne tenue présumée des matériels russes face aux équipements de pointe occidentaux utilisés par les forces ukrainiennes est d’ores et déjà mise en avant dans un discours confiant sur la capacité de l’OPK à recouvrer les positions perdues une fois la guerre achevée.
Les chiffres du SIPRI sont relativisés par les Russes, qui soulignent que l’institut de Stockholm ne travaille que sur les sources ouvertes et, ne prenant pas en compte les livraisons de pièces détachées ou les services de réparation et d’après-vente, n’a pas accès aux contrats qui seraient malgré le conflit signés avec des clients étrangers - en toute confidentialité pour éviter les sanctions secondaires américaines. Dans cette même perspective de discrétion, et en raison des menaces de sanctions occidentales pesant sur les institutions bancaires, de nouveaux schémas de paiement sont utilisés ou à l’étude - paiements en monnaies nationales (hors dollar et euro), troc (un quart des transactions de Rostekh.
| Indicateur | 2022 | 2023 | 2024 (Estimations) |
|---|---|---|---|
| Budget de Défense (% du PIB) | N/A | 3.9% | 6.7% |
| Création d'Emplois dans l'OPK | N/A | N/A | 520,000 (sur 18 mois) |
| Exportations d'Armement (milliards USD) | 8 | Diminution continue | N/A |
tags: #stock #de #munitions #russe