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Une sorte de révélation me vint à l’hôpital. J’étais malade à New York. Je me demandais où j’avais déjà vu des demoiselles marchant comme mes infirmières. Je trouvai enfin que c’était au cinéma. Revenu en France, je remarquai, surtout à Paris, la fréquence de cette démarche ; les jeunes filles étaient françaises et elles marchaient aussi de cette façon.

Le bénéficiaire de cette épiphanie, celui qui médite ainsi sur son lit d’hôpital au sujet de la démarche des infirmières, n’est autre que Marcel Mauss, l’un des pères de la sociologie et de l’anthropologie françaises. Pourtant, si « le bon historien ressemble à l’ogre de la légende », comme l’écrit Marc Bloch et que « là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier2 », force est de constater qu’il a longtemps manqué de nez. « Le geste est resté un objet vaguement énigmatique, à la fois connu et ignoré des historiens3 » et laissé à d’autres disciplines, comme la sociologie.

Aujourd’hui encore, abordé par tous, mais peu étudié en soi, cet objet « conserve une large part de mystère pour le monde savant en général et les historiens en particulier4 ». Énigmatique, le geste l’est sans doute en raison du fait qu’il constitue, pour l’historiographie française, un objet relativement récent. S’il suscite un intérêt croissant de la part des chercheurs, le chantier est encore largement en cours. À cela s’ajoutent les différentes acceptions du mot geste ; cette richesse sémantique ne facilite pas l’élaboration d’une définition commune. Éphémère par définition, il peut en outre poser de redoutables problèmes aux historiens qui s’attachent à le saisir et à en proposer une interprétation, ce qui les conduit, plus encore qu’avec d’autres objets, à croiser les sources.

L'émergence du geste dans l'historiographie française

Si l’on doit retenir une date pour marquer l’émergence du geste, en tant que tel, dans l’historiographie française, c’est sans doute 1990. C’est en effet de cette année-là que date la publication de La raison des gestes dans l’Occident médiéval, l’étude pionnière du médiéviste Jean-Claude Schmitt5. Il s’agit de l’aboutissement d’un travail issu d’une enquête du Centre de recherche historique et d’un séminaire collectif de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), animé notamment par Jacques Le Goff et Michel Pastoureau, au milieu des années 1970, et centré sur la pratique religieuse et sa représentation6.

Jean-Claude Schmitt identifie trois influences principales, en sus de son propre questionnement sur les images médiévales8. Tout d’abord l’anthropologie historique, qui doit tant à Jacques Le Goff. Celui-ci voyait d’ailleurs dans le Moyen Âge une « civilisation du geste » déjà en 19649 et a étudié en particulier les gestes de vassalité (l’hommage). Ce courant historiographique doit beaucoup à la fois à un autre médiéviste, Marc Bloch10, mais aussi à Marcel Mauss. Dans une conférence séminale prononcée dans le cadre du séminaire de la Société de psychologie en mai 1934, publiée en 1936, le neveu d’Émile Durkheim posait en effet les fondements d’une réflexion sur les « techniques du corps », c’est-à-dire « les façons dont les hommes, société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps11 ».

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Il y étudiait l’emprise du social sur la gestualité. Une deuxième influence est celle de l’ouvrage de Norbert Elias (1897-1990), La Civilisation des mœurs13, qui parut en Suisse en 1939, dans l’indifférence, et ne fut redécouvert qu’à la fin des années 1960. Rappelons qu’Elias insiste sur le fait que l’intériorisation progressive de règles sociales toujours plus contraignantes caractérise le passage de la contrainte à l’auto-contrainte, qui conduit les individus à évacuer la violence physique des relations sociales et à rechercher un certain raffinement. Un comportement jugé normal à une époque (déféquer en public, se moucher avec les doigts) devient plus tard inconvenant. Cette évolution qui touche les individus sur le plan de leur intimité et leurs émotions (psychogenèse) est liée aux changements qui affectent la configuration des groupes sociaux (sociogenèse). En effet, les couches sociales dominantes à partir de la Renaissance, puis à l’époque de la société de cour ont contribué à des mutations importantes.

Une troisième source d’inspiration est liée à la traduction en français et la réception d’ouvrages de chercheurs nord-américains ayant travaillé sur la communication non verbale, comme l’anthropologue Edward T. Hall et le sociologue Erving Goffman14. Le questionnement historien à propos du geste a ensuite gagné les spécialistes de l’époque moderne. C’est ainsi que Robert Muchembled publiait en 1987 dans la Revue d’Histoire moderne et contemporaine un article intitulé « Pour une histoire des gestes15 », inspiré par ses recherches sur la violence dans l’Artois moderne16. Il n’y cite guère les travaux des médiévistes mais s’appuie sur des travaux d’autres disciplines qui avaient inspiré Jean-Claude Schmitt : le Michel Foucault de Surveiller et punir17, Norbert Elias, Edward T. Hall et Erving Goffman, mais aussi Pierre Bourdieu18.

Notons que ces textes novateurs parurent en français dans les années 1973-75, au moment où se mettait en place le séminaire de l’EHESS. C’est donc avec ces historiens nés au milieu des années quarante19 que le geste acquiert une légitimité en tant qu’objet d’histoire. Pour les contemporanéistes, l’étude du geste s’inscrit dans une filiation plus indirecte, qui a vu se développer les études portant sur deux grands objets connexes. Le corps tout d’abord, comme enjeu de pouvoir, chantier ouvert par Michel Foucault, en particulier en 1974-1979, autour de la notion de biopouvoir, et en particulier de sa composante « anatomo-politique ». Les travaux d’Alain Corbin et de Georges Vigarello, notamment, ont largement exploré cette question.

D’autre part, on trouve la notion de comportement telle qu’elle est étudiée par la science politique et la sociologie. Cependant, cette notion a connu une forte extension, si bien qu’elle « finit par recouvrir de son ombre confuse aussi bien des postures existentielles que des attitudes de masse21 ». Pour les historiens spécialistes de l’Antiquité, « le volume collectif de Jean-Claude Schmitt22 présente une étape importante dans l’histoire » des recherches sur le geste23. Ils se sont intéressés aux gestes, à la suite des archéologues, car ceux-ci constituent une clef d’interprétation essentielle à l’utilisation de sources iconographiques ou encore des rituels24.

Ailleurs qu’en France, l’historiographie a suivi un chemin assez similaire par l’influence exercée par d’autres sciences sociales. D’après Adam Kendon26, le premier colloque consacré au geste est celui de la Semiotic Society of America en octobre 1981 à Nashville, dans le Tennessee. Et son analyse de l’histoire du geste est celle d’un anthropologue, qui insiste sur l’importance des travaux sur la communication non verbale dans l’intérêt porté à cette question, et non celle d’un historien. À l’automne 1989 s’est tenu à Utrecht un colloque consacré à l’histoire des gestes et dont les actes parurent en 1991, rassemblant les contributions d’historiens européens majeurs - comme le Britannique Peter Burke ou le Néerlandais Jan Bremmer, et les pionniers français Jean-Claude Schmitt et Robert Muchembled27.

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On le voit, les historiens français se saisissent de l’objet gestuel à compter des années 1970 en prenant appui sur les travaux d’autres sciences sociales.

La labilité du mot "geste"

Une difficulté majeure à laquelle on se heurte, quand on veut rendre compte de la façon dont les historiens français envisagent le geste, c’est la grande labilité de l’usage qu’ils font de ce mot. Jean-Claude Schmitt se fixe un objectif ambitieux : « La question que je me pose est plus globale : qu’est-ce que faire un geste au Moyen Âge ?28 » À cette fin, il étend au maximum le périmètre de son enquête, puisqu’il convoque toute une série de mots. La signification du mot gestus est variable29 : « le mot gestus peut désigner un geste particulier, mais aussi toute espèce de mouvements et d’attitudes qui concernent le corps tout entier.30 » Ce terme possède une valeur connotative, par rapport à une norme : quand il est évoqué, le geste est objet de pensée et donne lieu à un jugement, en général négatif.

Jean-Claude Schmitt évoque d’autres termes connexes. Motus, qui « peut n’être qu’un synonyme de gestus. Il peut aussi désigner la catégorie plus générale du mouvement, dont le geste n’est qu’une espèce particulière parmi d’autres31 ». Il évoque aussi la mobilité, qui a une signification péjorative car « le Moyen Âge a valorisé tout ce qui dans les gestes relève de la posture plus que du mouvement32 ». Il faut y ajouter la notion voisine de gesticulatio qui désigne les gestes perçus comme des débordements, des désordres. Le couple gestus/gesticulatio renvoie au couple ordre/désordre. Il y ajoute un quatrième mot, gesta, qui désigne les « faits et gestes », « moins pensés qu’agis […], moins individuels que collectifs ».

Enfin, il évoque signum : qui renvoie aux signes plus ou moins codifiés, de la tête ou de la main, c’est-à-dire les gestes servant à une communication interpersonnelle ou jouant le rôle de symbole d’un rang social, d’un pouvoir. Jean-Claude Schmitt aborde donc les gestes dans leur pluralité, plutôt que « le » geste, et les inclut dans un ensemble plus vaste, du fait de l’ampleur de l’acception retenue, si bien que l’étude porte plutôt sur la culture médiévale du corps. Dans Des gestes en histoire, la plupart des auteurs négligent de définir le mot « geste ». Le plan de l’ouvrage est construit en fonction des séminaires qui lui ont donné naissance. Ces exemples témoignent du fait que si les historiens se sont saisis du geste et l’ont constitué en objet désormais légitime, ils sont loin de s’accorder sur une définition commune.

Les sources de l'histoire des gestes

Outre la question de la définition du geste, l’historien est confronté à la question des sources. Les sources textuelles sont au cœur du métier d’historien et elles sont diverses, tant par leur nature que par le type d’information qu’elles contiennent. Jean-Claude Schmitt donne un aperçu de cette diversité pour son enquête qui porte sur la période médiévale : « textes théologiques, juridiques, littéraires, pédagogiques, médicaux, règles et coutumiers monastiques, ordines liturgiques, récits de visions, traités sur la prière, recueils de drames liturgiques, sermons, Miroirs des princes34 », etc. L’historien peut utiliser des sources témoignant d’une réflexion théorique sur le geste, avec des visées normatives, qui permettent d’accéder le plus directement aux représentations élitaires qui se rapportent aux gestes.

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Ainsi d’un texte majeur du XIIe siècle, le De Institutione novitiorum de Hugues de Saint-Victor, écrit à Paris un peu avant 1140, et qui connut une audience importante, comme en témoignent les 172 manuscrits conservés à ce jour. L’ouvrage de ce maître des écoles de l’abbaye de Saint-Victor se donne pour objectif d’enseigner aux novices « la voie de la béatitude ». Il définit le geste, puis en donne une typologie, en indiquant les comportements fautifs35. Pour donner un exemple de ces textes normatifs, on peut revenir à un texte célèbre utilisé par Norbert Elias qui cherche à identifier les signes du processus de civilisation. Il étudie les « traités de savoir-vivre » et cite un ouvrage d’Érasme publié en 1530, De civilitate morum puerilium.

Si on distribue des serviettes, pose la tienne sur ton épaule gauche ou sur ton bras. Si tu t’attables avec des gens de qualité, ôte ton chapeau mais veille à être bien peigné. À droite le gobelet et le couteau, à gauche le pain. Beaucoup étendent, aussitôt assis, les mains vers les plats. C’est ainsi que font les loups. Ne plonge le premier tes mains dans le plat que l’on vient de servir : on te prendra pour un goinfre […]. Il est bon d’attendre un peu pour que le garçon apprenne à maîtriser ses instincts. C’est d’un paysan que de plonger les doigts dans la sauce. On prend ce qu’on désire avec le couteau et la fourchette sans fouiller le plat tout entier comme font les gourmets, en s’emparant du morceau le plus près de soi. […] Si on t’offre quelque chose de liquide, goûtes-y et rends la cuiller non sans l’avoir essuyée d’abord avec la serviette. Il est discourtois de lécher ses doigts graisseux ou de les nettoyer à l’aide de sa veste.

Autre type de source majeur, les sources judiciaires, qui permettent de saisir des gestes perçus comme offensants, par exemple, ou les manifestations de la menace et de la violence. L’historien peut prendre appui sur d’autres sources encore, notamment quand il prend pour objet un geste technique. Les sources iconographiques constituent une autre source privilégiée - et complémentaire - quelle que soit la période considérée. Elles ont également leurs limites. Jean-Claude Schmitt rappelle qu’un « geste qui par définition n’est que mouvement, tel le geste de bénédiction accompli par le prêtre, donne lieu à ce que les cinéastes nomment aujourd’hui un « arrêt sur image39 ».

L’image, qu’elle soit peinture, dessin, gravure, enluminure ne fixe donc qu’une fraction du geste. Cependant, la peinture est « remarquablement utile, car elle offre une succession de scènes que l’on peut considérer comme des instantanés photographiques40 ». Mais l’utilisation des images pose toute une série de problèmes. Tout d’abord se pose la question du corpus que l’historien peut mobiliser. Celui-ci dépend avant tout de l’acception retenue. En outre, ces sources - c’est particulièrement évident avant la photographie - sont des représentations, des interprétations données par la culture qui les a produites qui font médiation entre le geste et nous. De ce fait, pour l’historien qui entreprend de les utiliser, « il ne suffit donc pas de voir pour savoir43 ».

À compter de l’extrême fin du XIXe siècle, d’autres sources peuvent être mises à profit. Selon les auteurs de Des gestes en histoire, « cinéma et télévision ont toute leur place44 » afin de donner à voir le geste dans sa totalité. Le cinéma, et particulièrement le cinéma muet, permettent de documenter des gestes disparus. Par définition, le film permet, à la différence de l’image fixe, de restituer - en deux dimensions - le geste dans sa durée, sa complexité et son amplitude. Il faut souligner que dès les années 1860 l’engouement pour la chronophotographie permit de restituer les gestes dans leur dynamique et leur durée, avec une visée documentaire.

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