Après plusieurs jours de fortes tensions à Jérusalem, plusieurs salves de roquettes sont parties de la bande de Gaza et se dirigeaient vers Israël, ce lundi 10 mai, dans l’après-midi.
Plusieurs explosions ont été entendues, quelques minutes après l’expiration d’un ultimatum du Hamas pour le retrait des forces israéliennes de deux sites sensibles de la ville. « Une alarme vient d’être déclenchée à Jérusalem. Alors que les appels internationaux au calme se multiplient, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a salué la « fermeté » des forces de l’ordre pour garantir la « stabilité » à Jérusalem.
En six ans, 3 100 missiles Qassam sont tombés sur le sud de l'État juif. Abou Haroun aurait voulu montrer comment il construit et lance les Qassam, ces roquettes qui sèment la terreur dans le sud d’Israël, à la périphérie de la bande de Gaza, mais le moment est mal choisi.
Trop dangereux. Les Israéliens sont sur les dents. Beaucoup de ses camarades sont déjà tombés. Abou Haroun les désigne du doigt sur les vidéos qu'il fait défiler sur son ordinateur. "Celui-là est mort, et celui-là aussi." Cela l'émeut à peine. C'est devenu une habitude. La mort ne lui fait pas peur.
Il sait qu'elle va venir, un jour ou l'autre. Abou Haroun a choisi de se battre à l'âge de 13 ans et, aujourd'hui, à 30 ans, père de trois enfants, il n'a pas l'intention d'arrêter. Il ne masque pas son visage. Il sait qu'il est connu. Il a déjà échappé à la mort. Il a perdu un oeil. Les Israéliens l'ont toujours dans le collimateur.
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Il se présente comme le chef de la brigade Abou Rich, organisation armée proche du Fatah. Il refuse de dire de combien de combattants sa brigade est composée, mais précise que, pour construire une Qassam et la mettre à feu, ils ne sont qu'une dizaine, et que les différents groupes s'entraident pour "continuer à améliorer les performances des Qassam".
Abou Haroun développe son argumentaire : "L'Intifada a commencé avec des pierres, elle a continué avec des cocktails Molotov, s'est poursuivie avec des balles et aujourd'hui avec des explosifs. La résistance est en progression et en développement. Nous n'avons jamais arrêté, et nous n'arrêterons jamais."
Et Abou Haroun ajoute : "Israël ne viendra jamais à bout de nous, car, contrairement à eux, nous n'avons pas peur de la mort. Nous nous faisons même de la concurrence pour savoir qui va mourir le premier. Ce ne sont pas les Israéliens qui vont décider de l'heure de ma mort. Elle est déjà connue. C'est le destin ! C'est notre droit ! C'est notre force ! C'est pour cela que nous allons gagner."
"D'ailleurs, regardez, nous leur faisons peur, poursuit Abou Haroun. Les habitants de Sderot partent. Une grande majorité d'entre eux veut partir. Plus personne ne veut vivre dans le sud. Nous les poussons vers le nord (d'Israël), vers le Hezbollah (le mouvement armé chiite du Liban sud). Ils sont pris en sandwich. Dans moins de dix ans, ils vont disparaître. Ils vont comprendre qu'ils ne sont pas chez eux ici."
Abou Haroun occupe un immense appartement qui était celui d'un haut responsable du Fatah qui a pris la fuite après le coup de force du Hamas à Gaza, le 15 juin 2007. Ses enfants viennent jouer avec lui pendant qu'il fume chicha sur chicha (narguilé). Il trouve amusant que la plus puissante armée du Proche-Orient soit dans l'incapacité d'arrêter ce qu'il appelle ses "casseroles en fer" : les Qassam.
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En fait, un bout de tuyau bourré d'explosif avec, à une extrémité, une charge détonante et, à l'autre, une charge de propulsion. Leur trajectoire est imprécise et leur rayon d'action d'une quinzaine de kilomètres. Les Qassam palestiniennes ont causé la mort de dix personnes en Israël depuis octobre 2001, date du premier tir, sur un total d'environ 3 100 jusqu'à aujourd'hui.
Ces roquettes peuvent être lancées de n'importe où. Il suffit d'une rampe rudimentaire. La mise à feu ne l'est pas moins. Ces engins zigzaguent dans le ciel avant d'atterrir la plupart du temps en rase campagne. En raison de leur courte durée de vol, aucun système d'interception performant n'a pu être mis au point.
Il y aurait bien la destruction par rayon laser, mais le procédé coûte cher et ne sera vraiment efficace que dans cinq ans, selon le général de réserve Isaac Ben-Israël. Pour réduire cette menace, Tsahal procède à des incursions dans la bande de Gaza pour éliminer les tireurs et détruire les ateliers de fabrication. Un vaste no man's land a été dégagé tout autour de la bande de Gaza.
Les bulldozers ont tout aplani et déraciné la végétation. En vain. Depuis plusieurs mois, il est question d'une intervention militaire massive afin d'essayer de venir à bout de ces tireurs de Qassam qui terrorisent les habitants de Sderot et des kibboutz environnants.
"Qu'ils viennent ! dit Abou Haroun. Qu'ils s'aventurent dans les villes, plutôt que de rester dans les espaces nettoyés près de la frontière. Ils savent que cela va leur coûter cher, que leurs Merkava (chars) vont sauter en l'air."
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Abou Haroun s'emporte de plus en plus : "Ce sont des trouillards. Ils n'osent pas sortir de leurs blindés. Ils tuent de loin, avec leur obus et leurs avions." Il trouve inadmissible que le monde entier ne dise rien, alors que les Palestiniens sont tués "tous les jours".
Il se perd alors dans sa diatribe. "Leur but, c'est de tuer. Leurs mains sont pleines de sang ! Les soldats israéliens ont les mains pleines de sang ! Tout le peuple a les mains pleines de sang parce que tout le monde fait son service militaire, parce que le peuple, c'est l'armée !"
Abou Haroun affirme qu'il ne renoncera jamais. Il n'a pas peur de dire son nom. Et, s'il meurt, "d'autres assureront la relève et les tirs de Qassam continueront".
Cette semaine, Youval Diskin, le chef du Shin Bet (sécurité intérieure israélienne), a dressé un bilan : 356 Palestiniens ont été tués dans la bande de Gaza en 2006 et 454 autres en 2007. B'Tselem, organisation israélienne de défense des droits de l'homme, a précisé que 360 des 810 victimes ne faisaient pas partie d'une organisation armée.
M. Diskin a ajouté que ces 810 tués ne représentaient que "5 % des 20 000 militants armés estimés dans la bande de Gaza".
L’intensité des moyens employés et la forte létalité qui a en découlé dans les premiers instants de l’attaque du HAMAS est ce qui doit d’abord retenir l’attention. Pour un pays, Israël, fondé en partie sur le trauma de la Shoah, le nombre de ses citoyens morts ou enlevés est ontologiquement d’une nature historique.
Le HAMAS le sachant, il est dès lors intéressant de s’interroger sur la raison de l’action de ce mouvement et des conséquences pour lui : comment en effet ne pas soupçonner qu’Israël, après un premier instant de stupeur, ne riposterait pas d’une manière particulièrement intense ?
Dès lors, par anticipation, le HAMAS devait et a dû calculer les conséquences politiques, stratégiques et militaires de la riposte israélienne. Il prenait encore le risque indéniable de pertes civiles palestiniennes non seulement importantes, mais elles aussi historiques, proportionnelles à l’ampleur de son attaque contre Israël.
Cet aspect était d’autant plus prévisible qu’étant donné la densité de population à Gaza, l’entrelacs systématique des structures du HAMAS (mais aussi d’autres organisations, comme le Djihad islamique) - voire l’utilisation opportune de bâtiments religieux ou de santé pour abriter des éléments critiques de ces mêmes structures -, il fallait et il faut s’attendre à des pertes civiles dramatiques.
Au-delà de l’évocation habituelle de la « résistance au sionisme » ou du « problème israélo-palestinien », pourquoi le HAMAS est-il intervenu maintenant et avec une telle intensité, et dans la mesure où il pouvait s’attendre à sa quasi-destruction systémique en retour ? La réponse n’est pas unique.
Selon une stricte perspective propre au HAMAS, et en laissant de côté les possibles divergences internes lors de la prise de décision ayant conduit à l’opération, sans doute a-t-il été estimé que les destructions énormes à attendre de la riposte israélienne n’obèreraient pas l’existence du mouvement à long terme, par exemple parce que l’action israélienne contribuerait à polariser la population de Gaza, caractérisée par une démographie dynamique malgré des conditions de vie difficiles.
Du côté des acteurs extérieurs (qui forment en l’espèce ce que nous pourrions appeler un « complexe de décision »), le rôle de Téhéran doit évidemment être distingué. Si une analyse superficielle fait trop systématiquement du HAMAS et du Hezbollah des marionnettes de l’Iran, en niant par exemple l’enracinement local de ces organisations - et leur rôle social ou politique -, il va de soi que pour une action d’une telle envergure, l’appareil de sécurité iranien a joué un rôle actif, sinon moteur.
Dernier élément stratégique à évoquer : les images des pertes civiles dans Gaza, après celles en provenance d’Israël, ont sans doute été a priori envisagées par le HAMAS comme une variable à même d’« inhiber » par avance la riposte israélienne, voire un moyen de susciter des soutiens à travers le monde ou dans la société gazaouite, et - dans une perspective symétrique - des critiques à l’encontre d’Israël.
Concernant la nature terroriste ou non du HAMAS (rappelons qu’il est considéré comme tel par l’Union européenne), un débat très polarisé en France, et à l’heure actuelle hermétique à toute analyse rationnelle, il convient de rappeler que les structures non militaires du HAMAS coexistent, selon une séparation qui n’est pas toujours nette, avec des structures politiques, sociales et même éducatives.
Mais dès lors qu’elle dispose d’un territoire à peu près stable, contrôlé en permanence, toute organisation non étatique violente comme le HAMAS tend toujours à réguler et à contrôler ce territoire ainsi que sa population. De ce fait, en quelque sorte fonctionnellement, le HAMAS organisation a évolué - parce qu’il le pouvait et que ceci était de nature à le conforter ou à favoriser sa croissance - en acteur non étatique en recherche de légitimité (locale via la constitution pragmatique d’éléments redistributifs (djihad social) ou d’un « quasi-Etat » inégalement reconnu sur le plan international).
Emploi de roquettes en très grandes quantités (que subsiste-t-il à ce jour de cet arsenal et de sa capacité locale de production ? On postulera ici que le HAMAS, étant donné la riposte israélienne envisageable, pouvait a priori avoir intérêt à utiliser très intensivement cet arsenal (effet « one shot »), plutôt que de subir l’inconvénient de le voir détruit - sans avoir pu l’utiliser - par Israël dans un second temps.
Si cette interprétation était évidemment sans substance, elle révèle toutefois indirectement, selon nous, que le HAMAS ne se perçoit pas comme un groupe non étatique seulement capable de recourir à des formes terroristes de violence - c’est-à-dire du faible au fort -, mais qu’il se voit aussi, à tort ou à raison, comme un acteur proto-étatique disposant d’une « armée ».
On soulignera en revanche que les nombreuses violations du droit de la guerre (jus in bello) et des conventions humanitaires par le HAMAS prouvent, elles, que ce dernier n’est pas un Etat et qu’il n’applique pas les règles communes en la matière, perçues comme un droit occidental.
Les otages capturés ont une dimension stratégique complexe dans la violence actuelle : en prenant des otages et en les ramenant sur le territoire qu’il contrôle, le HAMAS pouvait espérer inhiber la réponse militaire d’Israël en postulant que ce dernier souhaiterait, autant que faire se peut, réduire les exécutions ou morts d’otages.
Communiquer sur les otages utilisés comme des « boucliers humains » est délicat pour le HAMAS, car potentiellement très négatif pour son image et sa perception par les consommateurs d’information à travers le monde. De fait, il nous semble que cette organisation communique à l’heure actuelle surtout sur les victimes palestiniennes faites par Tsahal.
Le fait qu’il y ait de nombreux otages à double nationalité oblige à signaler l’enjeu dramatique pour beaucoup d’Etats dont certains citoyens sont détenus à Gaza. Il est dès lors possible, par hypothèse, de se demander si quelques Etats, en capacité, n’ont pas envoyé des effectifs spécialisés (type Shayetet-13, SAS, ou Navy SEALs) pour tenter de localiser et libérer leurs ressortissants.
Enfin, le sort des otages d’un côté et des prisonniers palestiniens en Israël de l’autre s’annonce, à terme, comme une problématique de contact inévitable entre Israël et le HAMAS.
La crise actuelle n’est pas limitée au strict plan israélo-palestinien. Rappelons d’abord qu’il existe de nombreuses organisations politiques violentes au Moyen-Orient (le Hezbollah au premier chef, mais aussi de nombreux groupes chiites pro-iraniens en Irak ou en Syrie) qui menacent d’intervenir, et qui ont des capacités militaires variables pour le faire, contre Israël ou tout Etat qui s’engagerait à ses côtés.
L’intensité et la variété des mobilisations à travers le monde, pour l’une ou l’autre des parties, sont notables. La mobilisation pro-HAMAS coïncide à peu près avec la mobilisation internationale annuelle autour du « Al-Qods day » (une journée mondiale pro-palestinienne), qui agrège aussi bien des militants palestiniens que des sympathisants pro-palestiniens, des militants antisionistes, voire antisémites (y compris en provenance des franges néo-nazies et de l’extrême-gauche).
De ce point de vue, Telegram (et d’autres supports numériques) montre clairement la porosité entre ces différentes communautés de militantisme, par exemple via la diffusion de GIF ou de memes identiques.
Le Qatar - incarnation acceptable pour l’Occident d’un lien avec le HAMAS et en même temps « puissance sportive » et soutien des Frères musulmans, malgré une certaine redéfinition affichée sur ce dernier aspect en 2022 - s’est fait une force de jouer les bons offices et le médiateur dans plusieurs conflits avec des entités islamistes violentes (les Talibans au premier chef).
Ce pays se trouve désormais dans une situation paradoxale : il héberge sur son territoire, en leur garantissant une protection physique, des personnalités dirigeantes du HAMAS dont même les alliés du Qatar considèrent qu’il s’agit d’une organisation terroriste.
Cette situation de realpolitik amène à poser la question suivante : un Etat qui héberge des terroristes est-il un Etat sponsor du terrorisme ? Dans les faits, le Qatar n’est certainement pas l’Iran, dans la mesure où son appui (non militaire) au HAMAS procède d’un effort plutôt transparent, avec, pour le moins, une certaine tolérance des pays occidentaux.
En revanche, les conséquences de l’action d’envergure et sanglante du HAMAS sont peut-être de nature à amener le Qatar à redéfinir ses liens avec cette organisation, en particulier si son image internationale était dégradée.
L’offensive terrestre de Tsahal dans Gaza pourra ressembler aux entrées précédentes d’Israël dans ce territoire. L’intensité des combats pourrait toutefois être plus élevée, notamment en raison de l’amélioration qualitative du HAMAS au cours des dix dernières années, et de son sentiment d’une lutte existentielle pour sa survie.
Dès lors, pour faire court, ce sont plutôt les exemples historiques de Mossoul (2015-2017Près de 10 000 morts selon plusieurs sources fiables et siège qui connut une fin médiatique par la capture d’importants dirigeants de Daech.) ou de Grozny (1999-2000) qui pourraient faire figure de précédents utiles pour analyser la phase urbaine de l’action d’Israël, avec toutefois des conséquences humanitaires, politiques et médiatiques exacerbées, voire distordues, par les médias sociaux actuels.
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