Les discours sécuritaires, la police et le système judiciaire jouent un rôle central dans la recomposition du racisme, un racisme désormais « sans racistes », qui rejette la faute sur les victimes des discriminations. Les violences policières ne sont pas simplement les symptômes de la persistance du racisme, mais des éléments essentiels de sa perpétuation.
Cet article de synthèse s’appuie sur des données statistiques, des articles de presse et des sources secondaires pour montrer l’imbrication des questions policières avec les questions raciales, dans une société où les politiques de sécurité participent des processus de racialisation. L’acharnement policier modèle profondément une société marquée par l’incarcération massive des jeunes Africains-Américains. Il participe d’un système qui perpétue le racisme, une société où le corps noir continue d’être représenté comme une menace.
Les violences policières ne sont pas simplement les symptômes de la persistance du racisme, mais des éléments essentiels de sa perpétuation.
Au-delà de la nature des deux affaires, la police française a été hâtivement comparée aux polices américaines, notamment dans son approche de certaines populations et dans le recours à la violence à leur égard. En ce qui concerne les divergences doctrinales, celle relative à l’usage des armes compte parmi les plus significatives.
Aux Etats-Unis, l’omniprésence des armes à feu conditionne l’état d’esprit du policier américain sur la voie publique en l’exposant à un risque à la fois élevé et permanent de blessure par balles. La décision de faire usage de son arme n’est donc pas tempérée par des considérations de nature juridique sur la licéité de la légitime défense ; elle résulte, le plus souvent, d’un réflexe de survie. Cette conception très offensive des missions de police est confortée par la jurisprudence des juridictions américaines, particulièrement indulgente en matière de légitime défense et d’usage des armes.
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La facilité des policiers américains à faire usage de leur arme est d’ailleurs confirmée par les chiffres : en 2018, 1 143 individus ont été tués par la police aux États-Unis, contre 15 en France. En effet, confrontées à des manifestations publiques ou à des émeutes urbaines, les polices américaines ont tendance à demander le renfort des SWAT (Special Weapons and Tactics - unités d’intervention des forces de police aux États-Unis), ou de la Garde Nationale (force militaire), alors que ni leur formation, ni leur équipement ne sont adaptés au maintien de l’ordre public.
Ces divergences doctrinales majeures entre les polices des deux rives de l’Atlantique n’épuisent cependant pas la capacité de comparaison. En France, le regard porté sur la Police a profondément changé depuis 2015. A la contestation de certains des outils et des méthodes des forces de l’ordre a donc succédé une remise en cause de la Police en tant que telle, au point que son incarnation, à la fois irréfragable et institutionnalisée de l’ordre républicain, est très fortement contestée. La dégradation rapide du lien de confiance Police/population se mesure principalement à l’aune de l’écho que suscitent les opérations de maintien de l’ordre public.
Aux Etats-Unis en revanche, le maintien de l’ordre public n’est pas le principal facteur de la dégradation du lien de confiance Police/population. Les dénonciations de la brutalité des policiers américains sont plus volontiers inhérentes à l’exercice de missions de sécurité publique très musclées et à l’issue fatale pour les personnes interpellées. Heurtés par la bienveillance des juridictions envers les policiers mis en cause, certains groupes de citoyens américains, généralement issus des minorités ethniques, se sont constitués en collectifs pour réhabiliter l’honneur des victimes.
La thèse de l’institutionnalisation du racisme et des violences est, dans le cas américain, doublement accréditée par le passé ségrégationniste des Etats-Unis auquel s’ajoute, de façon plus contemporaine, la faiblesse persistante des mécanismes de contrôle de l’action des forces de police. Cependant, en France est également apparu un néo-activisme qui emprunte au militantisme américain en institutionnalisant les violences commises par les forces de l’ordre. Au demeurant, l’impartialité de la Police est mise en cause en raison de la supposée défaillance de son mécanisme de contrôle interne.
Des réformes plus radicales ont par ailleurs été engagées aux Etats-Unis. Plusieurs municipalités ont ainsi annoncé le démantèlement de leurs forces de police locale, comme à Minneapolis, faute de pouvoir réformer l’institution. À New York, un service anti-criminalité de la NYPD a lui aussi été dissout, et ses 600 agents affectés à des services de proximité et d’enquêtes. En parallèle, encouragés par le mot d’ordre « defund the Police » plusieurs responsables politiques américains ont choisi de sanctionner financièrement leur police en réduisant significativement leurs dotations budgétaires.
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Enfin, plusieurs municipalités ont annoncé vouloir renforcer la transparence dans la gestion des incidents qui opposent la Police à la population : à New York, les dossiers disciplinaires des policiers, jusqu’à présent confidentiels, seront désormais rendus publics, de même que le nom des policiers mis en cause dans des affaires de violence ou de corruption.
Dans le cas français, les perspectives de réformes envisagées sont de nature assez différente. Sur le plan budgétaire, l’augmentation des effectifs à raison de 2 000 postes nets de policiers et gendarmes chaque année, se poursuit. Là encore, l’effet de ces annonces reste limité. En effet, tant la nature que la durée de la formation que reçoivent les policiers et gendarmes ont une incidence sur la confiance qu’ils fondent en eux-mêmes au moment d’accomplir leurs missions.
Les comparaisons entre les polices française et américaines, bien que légitimes à certains égards, se heurtent à de fortes dissemblances doctrinales et organisationnelles. Les Etats-Unis ne sont pas les héritiers des mêmes traditions, ni de la même Histoire et leurs polices ne sont pas confrontées à des réalités socio-économiques comparables à celles de la France. En 2020, alors que le capital confiance des policiers est durement entamé sur les deux rives de l’Atlantique, regagner la confiance des citoyens doit, dans les deux cas, guider la définition et la mise en œuvre d’une grande réforme de la police démocratique.
Le Washington Post a épluché les rapports de police pour comptabiliser le nombre de victimes de tirs policiers entre janvier et mai, faute de statistiques officielles complètes. La police américaine a tué par balles précisément 385 personnes entre janvier et mai, soit un peu plus de deux personnes par jour (2,6), selon un décompte établi par le Washington Post et rendu public samedi, alors que la question des violences policières anime le pays, après une série d'émeutes urbaines comme à Ferguson ou à Baltimore, en avril dernier.
Les statistiques du Washington Post sont très éloignées des moyennes données par le FBI, qui sur la décennie écoulée, mesure le taux d'homicides commis par la police à 1,1 par jour. Les autorités reconnaissent toutefois que leur chiffrage est incomplet, les polices locales n'étant pas obligées de reporter ce type d'homicide au niveau national. Le quotidien américain est allé jusqu'à éplucher les rapports de police locale et les articles de presse pour dresser le profil moyen des victimes par balles.
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La moitié d'entre elles étaient des Blancs, les autres étaient issues de diverses minorités ethniques. Mais les chiffres sont très différents lorsque les victimes n'étaient pas armées, soit dans 1 cas sur 6: deux tiers d'entre elles étaient noires ou hispaniques. Quelque 13% des victimes n'étaient pas armées. La très grande majorité des victimes, plus de 80%, étaient armées lorsque la police a fait feu. Parmi elles, 221 avaient une arme à feu, et 68 une arme blanche. Quelque 49 victimes n'avaient toutefois pas d'arme et ne présentaient pas de menace létale pour les policiers, et 13 autres avaient en réalité des jouets sur eux.
Quant à l'âge, il s'étend de 16 ans pour la plus jeune victime, à 83 ans pour la plus âgée. Huit avaient moins de 18 ans, 118 avaient entre 25 et 34 ans, et 94 avaient entre 35 et 44 ans, soit la grande majorité. Seules 20 étaient des femmes, les 365 autres sont des hommes. L'analyse du Washington Post met également en lumière l'origine des fusillades: dans la moitié des cas, la police américaine répondait à un appel d'urgence, très souvent pour des violences domestiques. Quelque 92 victimes, soit un quart des personnes tuées, souffrait par ailleurs d'une maladie mentale.
Aux Etats-Unis, la police est autorisée à faire feu et à tuer dès lors que la vie d'un agent ou celle d'autrui pourrait être en danger. Jusqu'à présent, entre janvier et mai, trois policiers ont été poursuivis pour homicide, sur les 385 cas recensés de morts par balles, soit moins d'un 1%.
Selon le décompte annuel du Washington Post, publié le 31 décembre, le chiffre a atteint 1 093 morts en 2022. Chaque année, il augmente légèrement : « seuls » 965 morts avaient été comptabilisés en 2015, première année du recensement établi par le quotidien américain. Au total, depuis le début du décompte du Washington Post, il y a sept ans, 8 079 personnes sont mortes. Les Afro-Américains (1 895 morts) sont proportionnellement tués 2,5 fois plus que les Blancs non hispaniques (3 593 morts). Les Latino-Américains (1 278 morts) ont 10 % de risque de plus que les Blancs d’être visés par la police.
Plus de la moitié des morts ont entre 20 et 40 ans, et 95 % d’entre eux sont des hommes ; 83 % des victimes étaient armées lorsqu’elles ont été tuées, tandis que 6 % ne l’étaient pas, avec certitude.
Selon une compilation, réalisée, en 2020, par le centre Prison Policy Initiative, le taux de tués par la police aux Etats-Unis est 3,4 fois supérieur à celui du Canada, vingt-cinq fois plus élevé qu’en Allemagne et soixante-six fois supérieur à celui de l’Angleterre et du Pays de Galles.
| Pays | Nombre de décès (2020) |
|---|---|
| États-Unis | 1 093 |
| France | 32 |
Dans le mouvement actuel qui a suivi la mort de George Floyd, on observe cependant quelques transformations. L’ampleur des mobilisations est beaucoup plus importante. Des manifestations se sont déroulées dans les 50 États, ce qui n’était pas le cas avant. On y voit de plus en plus de blancs en solidarité avec les afro-américains. Les retombées politiques sont également plus fortes qu’avant. Grâce au travail mené depuis six ans par les militants de Black Lives Matter, des revendications considérées avant comme trop radicales sont désormais dans le débat public. À Minneapolis, où George Floyd est mort, le conseil municipal a estimé que la police n’étant en l’état pas réformable, la seule solution est de la dissoudre et de la refonder sur de nouvelles bases.
Pour réduire les violences policières, le mouvement Black Lives Matter demande de repenser radicalement la manière dont les institutions policières et judiciaires fonctionnent. Il y a, en gros, deux types de propositions en débat aux États-Unis : réformistes et abolitionnistes. Finalement, il s'agit d'imaginer et de construire des nouvelles pratiques pour assurer la sécurité et la sûreté des personnes.
Même si les chiffres ne sont pas comparables, on constate cependant des similarités concernant les pratiques policières en France et aux États-Unis. Premièrement, la police tue régulièrement des personnes qui ne représentent pas de danger pour autrui. Deuxièmement, historiquement, dans ces deux pays, la police s’est construite au gré de politiques racistes visant à contrôler des populations opprimées ou considérées comme indésirables. Jusqu’à aujourd’hui, dans les deux pays, les minorités ethniques sont surreprésentées parmi les victimes. La troisième similarité est que les policiers impliqués dans des violences policières ne sont que très rarement envoyés devant la justice. Quand ils le sont, c’est pour être acquittés, sinon condamnés à des peines légères. Surtout, ils continuent à exercer.
En France, les revendications se concentrent sur une demande de justice - que l’institution judiciaire enquête rigoureusement lorsqu’il y a suspicion de violences illégales ou illégitimes, assortie de véritables sanctions pour les policiers s’en rendant coupables - ainsi que sur l’interdiction de certaines pratiques d’immobilisation ou armes. Disposer d’un organe d’enquête indépendant est essentiel pour s’assurer que la police et ses actions soient soumises à un réel contrôle. Concrètement, qui seraient ces personnes en mesure d’enquêter de manière impartiale? On peut imaginer une autorité similaire au Défenseur des droits.
Du point de vue structurel, les homicides policiers ne sont pas des coïncidences malheureuses. David Jacobs et Robert O’Brien ont analysé les incidents mortels dans 170 villes américaines entre 1980 et 1986 ; ils montrent que l’inégalité de revenu entre Noirs et Blancs est un bon prédicteur des homicides policiers.
Selon la police, le « crime » qui a attiré l’attention du policier sur Michael Brown est d’avoir traversé la rue en dehors du passage piéton. Pourquoi les polices américaines s’intéressent-elles à des infractions aussi vénielles? Parce qu’elles mettent en œuvre des stratégies fondées sur les régularités statistiques de la criminalité. On appelle ces stratégies CompStat policing. CompStat marque l’introduction des principes du new public management (les réformes managériales) dans la police.
Fondamentalement, CompStat est un changement d’indicateurs dans l’évaluation de la performance des commissaires de police. La réduction du taux de criminalité devient l’indicateur unique de la performance policière. Ce changement d’indicateur s’appuie sur l’usage intensif de statistiques informatisées et notamment sur le recours à la cartographie criminelle de telle sorte que les managers policiers peuvent prédire l’occurrence spatiale de la criminalité. À l’aide de logiciels de cartographie, les policiers identifient les hot spots criminogènes et allouent les moyens humains avec pour mission d’arrêter autant de « suspects potentiels » que possible.
Pressés par la logique des indicateurs de performance, les policiers contrôlent et fouillent (stop and frisk) massivement les jeunes hommes des minorités raciales. Pour satisfaire aux indicateurs de performance, les policiers doivent parvenir à se faire obéir au doigt et l’œil par les jeunes Noirs, notamment pour disperser des attroupements, et recourent à l’intimidation et à la violence. Conjuguée à l’incarcération de masse, elle est efficace pour lutter contre le crime: dans les grandes villes, le taux de criminalité a baissé de 50% à 80%.
Depuis 1993, la criminalité s’est effondrée dans les villes américaines, alors que la population carcérale a été multipliée par cinq en vingt ans. Aujourd’hui, plus de 2,2 millions de personnes sont en prison, dont 45% sont noirs. En 2007, environ un tiers de tous les hommes noirs entre 20 et 30 ans sont soit en prison, soit en liberté surveillée (parole ou probation). La population carcérale est si importante que plus de 600 000 personnes sortent de prison chaque année; à New York, cela représente plus de 300 personnes par jour.
L’incarcération de masse a des effets terribles dans les quartiers noirs, où les ex-détenus sont exclus du marché du travail, et où les adolescents noirs sans diplôme ont plus d’une chance sur deux d’aller un jour en prison au cours de leur vie adulte. La prison, la surveillance policière et le contrôle judiciaire sont devenus des expériences structurantes de la vie de générations entières d’hommes noirs américains.
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