Mâchoires cassées, yeux crevés, mains arrachées... La mobilisation des "gilets jaunes" intensifie le débat sur le lanceur de balles de défense (LBD) et sur deux grenades, défendus par le gouvernement mais jugés inutilement dangereux par les manifestants, qui réclament leur interdiction. Toutes trois sont des "armes de force intermédiaire" en principe non mortelles, que le gouvernement juge jusqu'ici essentielles pour éviter des contacts directs violents, et davantage de blessures, entre manifestants et force de l'ordre.
Le LBD, utilisé depuis 2009, a remplacé le "Flash-Ball" au sein de la police nationale, qui en possède aujourd'hui 4.000. Le LBD 40 couramment utilisé envoie des balles de caoutchouc de 40 mm de diamètre à une puissance de 160 joules (10 fois la puissance d'un paintball). Les tirs doivent normalement exclusivement viser le torse ou les membres.
Mais le LBD, comme le "Flash-Ball", provoque régulièrement des blessures graves, notamment à la tête. Des syndicats et associations ainsi que le Défenseur des droits, Jacques Toubon, réclament sa suspension, le jugeant trop "dangereux". Bien qu'il soit équipé d'un viseur, des policiers et des associations comme l'Acat expliquent qu'il est souvent difficile de viser avec précision dans les situations de mouvement de foule, de surcroît avec un casque.
Le nombre de blessés s'est envolé avec la mobilisation des "gilets jaunes", où le ministère de l'Intérieur a dénombré jusqu'ici plus de 9.000 tirs de LBD. Selon le collectif militant "Désarmons-les" et le journaliste indépendant David Dufresne, qui recensent en détail les victimes, photos de blessures à l'appui, plus d'une centaine de manifestants, mais aussi journalistes et passants ont été blessés gravement depuis. Une majorité ont été victimes de tirs de LBD, dont une vingtaine à l’œil, la plupart éborgnés, selon eux.
Le gouvernement admet lui quatre cas de graves blessures à l’œil, et soutient les forces de l'ordre. Mais la polémique a continué d'enfler, dopée par des vidéos montrant parfois qu'il n'y avait pas de danger immédiat évident pour les forces de l'ordre et/ou que celles-ci ont tiré à hauteur de tête.
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Cette petite grenade (17,8 cm de hauteur, 5,6 cm de diamètre, 190 g), a un triple effet lacrymogène, sonore (forte détonation) et de souffle. "Cela permet à quelqu'un qui est en difficulté, agressé par un groupe, de pouvoir se dégager d'une situation, elle disperse", explique François Trinta, formateur dans la police. Sa dangerosité réside dans son caractère explosif (elle contient 26 g de TNT).
Selon "Désarmons-les" et David Dufresne, elle a blessé une quinzaine de personnes depuis le début de la contestation, dont quatre qui ont perdu une main lorsqu'elle a explosé alors qu'ils la ramassaient ou se trouvaient à proximité immédiate. Selon un rapport de la police cité par le Défenseur des droits, "la France est le seul pays d'Europe à continuer d'employer des munitions explosives" dans le maintien de l'ordre face à des manifestants.
Utilisée en France depuis 2004, elle pèse 250 g.
En tous les cas, l’utilisation doit se faire dans « le cadre strict de la légitime défense des personnes et des biens ». Un tir de Flash-Ball est également soumis à des précautions d’emplois. Précautions qui, comme le précise la circulaire, ne s’appliquent pas au cas où l’usage d’une arme légère (le pistolet de 9mm) aurait été approprié.
D'autres moyens existent, mais leur efficacité dépend avant tout de la stratégie de maintien de l'ordre adoptée. À mesure que le mouvement des Gilets jaunes dure, la liste des blessés graves liés à l'usage de la force par la police s'allonge. Une grande partie de ces blessés graves, qu'ils soient manifestants, passants ou journalistes, l'ont été par un tir de lanceur de balles de défense LBD 40, une arme dite "à létalité réduite" qui a remplacé le "Flash Ball" parmi les forces de l'ordre.
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Alors que les tirs au visage sont interdits, de nombreuses personnes ont perdu un œil en recevant une balle en caoutchouc tirée par un LBD 40. Plusieurs ONG et responsables politiques réclament l'interdiction de cette arme, mais se sont vus opposer une fin de non-recevoir par le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner. "Si on supprime l'usage des armes intermédiaires pour nos forces de l’ordre, que reste-t-il pour faire face à des agressions ultraviolentes ? Le contact physique ? Leur arme de service ? Ma mission, c’est aussi de protéger ceux qui nous protègent."
Celle-ci rappelle que la police peut utiliser divers armes, comme des matraques, ou du gaz lacrymogène, à main ou en grenade, ainsi que des canons à eau, et des armes en feu en dernier recours. Selon l'ACAT, la France fait partie des pays disposant des moyens les plus variés pour rétablir l'ordre, par rapport à d'autres grands pays du continent (Allemagne, Belgique, Espagne, Italie, Royaume-Uni et Suède). C'est aussi l'unique pays européen qui autorise l'emploi de grenades à effet de souffle GLI-F4, également très critiquées, mais qui seront progressivement remplacées par d'autres grenades sans TNT.
Exemple le plus marquant : le Royaume-Uni, où les policiers chargés du maintien de l'ordre ne sont équipés qu'avec des bâtons de défense. En Allemagne, les forces de l'ordre disposent de ces mêmes bâtons de défense et de bombes lacrymogènes à main, ainsi que de canons à eau, mais aucun LBD à l'horizon, ni de grenade d'aucune sorte, et encore moins d'arme à feu. Parmi les pays étudiés, seule la Catalogne, en Espagne, équipe ses policiers de LBD 40. Avec les policiers italiens, les forces de l'ordre espagnoles disposent comme les Français de grenades lacrymogènes.
D'autres outils sont également à l'étude dans d'autres pays pour aider les forces de l'ordre à gérer la violence dans les manifestations. Pour autant, estime Stanislas Gaudon, "ça peut servir à gérer une manifestation et à interpeller plus efficacement, mais ça n’a pas du tout le même but qu’un lanceur de balles de défense qui sert à stopper une infraction".
En matière de maintien de l'ordre, l'efficacité des moyens dépend aussi des choix politiques. L'ACAT estime ainsi qu'"à moyen et long termes, le recours à des armes de plus en plus offensives participe de l'accroissement du niveau de violence et concoure à creuser le fossé entre les forces de sécurité et la population.
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Jeudi, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a demandé la suspension du recours aux LBD en raison de leur "dangerosité", position qu'il a rappelée sur Europe 1. Devant la montée de la polémique, le directeur général de la police nationale (DGPN), Éric Morvan, a rappelé jeudi que les manifestations de "gilets jaunes" qui se tiennent depuis le 27 novembre en France entrent dans ce cadre. "Ces circonstances correspondent aux émeutes urbaines auxquelles les policiers sont actuellement confrontés", a-t-il estimé, ajoutant que le LBD "peut constituer une réponse adaptée pour dissuader ou neutraliser une personne violente et/ou dangereuse". "Une personne" donc, et non un groupe.
Le terme d'"émeutes urbaines" utilisé par Éric Morvan n'est pas utilisé de manière fortuite. Après la publication d'un rapport du Défenseur des droits en 2017, qui rappelait déjà la "dangerosité" des LBD, le préfet de police de Paris avait renoncé aux LBD dans les opérations de maintien de l'ordre. Le LBD, qui remplace désormais le flash-ball dans l'arsenal dont disposent les forces de l'ordre, est une arme non létale, qui figure dans les classes d'armes juste avant le fusil de précision, qui cause lui des blessures par perforation.
"Si les policiers ne faisaient pas usage de ces moyens de défense, peut-être que certains auraient été lynchés", a estimé jeudi devant le Sénat Laurent Nunez, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur. "Nous avons besoin de pouvoir utiliser des lacrymogènes, des outils comme le LBD."
Pourquoi, en lieu et place des LBD, ne pas utiliser des grenades lacrymogènes ? Elles le sont déjà abondamment et ne répondent pas à la même problématique. "L'efficacité des grenades à effet lacrymogène seul est considérablement réduite sur des sites très ouverts, aérés, dont la saturation ne peut être que provisoire, tandis que les contre-mesures adoptées par les manifestants restent très efficaces", est-il écrit dans le rapport du ministère de l'Intérieur. Et les canons à eau ? "Un individu trempé et bousculé par la force du jet voit sa résistance sur le terrain diminuer. Cependant, la mise en oeuvre du canon à eau pose des problèmes logistiques (capacité/mobilité), et à courte distance, il est très important de maîtriser la force du jet." Le LBD devient dès lors le moyen le plus sûr d'écarter la menace.
Si le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner est encore venu au soutien des forces de l'ordre, Éric Morvan a bien insisté sur le fait que l'emploi des LBD devait répondre aux principes de "nécessité et de proportionnalité" et être soumis à des "conditions opérationnelles" telles que le respect des "intervalles de distance propres à chaque munition". Les LBD, qui, à la différence des flashballs, bénéficient d'un viseur et peuvent atteindre leur cible jusqu'à 50 mètres, la distance de sécurité étant généralement, en fonction des munitions, d'une dizaine de mètres. Éric Morvan précise également que "le tireur ne doit viser exclusivement que le torse ainsi que les membres supérieurs ou inférieurs". Pourtant, plusieurs graves blessures au visage ont été signalées.
Dans son rapport de 2017, le Défenseur des droits fournissait une explication en même temps qu'un argument pour l'interdiction des LBD : "Au cours d'une manifestation où, par définition, les personnes visées sont généralement groupées ou mobiles, le point visé ne sera pas nécessairement le point touché et la personne visée pourra ne pas être celle atteinte."
Pour se défendre, les forces de l'ordre arguent du fait que la mobilisation des "gilets jaunes" ne ressemble à rien de connu et qu'elle donne lieu à des scènes de violence rarement vues en France. D'abord utilisés dans le cadre d'émeutes urbaines, les flash-balls ou LBD sont aujourd'hui censés ramener l'ordre public dans un tout autre environnement. Et elles sont parfois utilisées sur le terrain par des unités, comme les brigades anticriminalité (BAC) ou les brigades de recherche et d'intervention (BRI), qui ont moins l'habitude de les manipuler.
Les contempteurs des LBD relèvent enfin que les armes sont chargées de munitions bon marché et très puissantes. Le fabricant suisse des LBD a confié à Europe 1 : "même dans notre propre pays, la police utilise des munitions moins puissantes pour le maintien de l'ordre".
La France est l'un des pays où on utilise le plus les LBD, avec la Grèce, la Pologne, ou l'Espagne. En revanche, au Royaume-Uni ou en Allemagne, les LBD ne font pas partie de l'arsenal du maintien de l'ordre. "Face aux écarts des fauteurs de trouble, la police recherche soit le maintien à distance (emploi massif des engins lanceurs d'eau) soit au contraire l'entrée en contact rapide dans le but d'interpeller", est-il noté.
Pour la première fois cependant, Guillaume sera muni d’une caméra afin de filmer l’utilisation qu’il fait de son arme. Une concession faite par le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, cette semaine, en commission des lois de l’Assemblée nationale, pour tenter d’apaiser le débat sur le nombre grandissant de blessés, recensés notamment par le journaliste indépendant David Dufresne.
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