Lorsque la guerre éclata en 1914, l’on croyait généralement que le conflit prendrait fin rapidement. Des millions d’hommes quittèrent leurs occupations régulières pour prendre part aux combats et la vie économique des belligérants fut paralysée. L’on doit voir dans l’interruption des activités économiques la preuve que les dirigeants prévoyaient un conflit de courte durée : en effet, la survie économique et sociale des nations en guerre dépendait du retour des forces mobilisées dans le système de production.
Mais la bataille de la Marne, qui arrêta l’avance allemande sur Paris, et la « course à la mer » qui s’ensuivit, présentèrent le conflit sous un jour nouveau. Les tranchées et la guerre d’usure remplacèrent la guerre de mouvement ; les pays de la Triple Entente d’un côté et les Puissances centrales sous la direction de l’Allemagne de l’autre, se résignèrent à ce qui semblait désormais devoir être un conflit de longue durée. L’arrière apparut soudainement d’autant plus important que les réserves de munitions étaient pratiquement épuisées. Ayant perdu une partie vitale de son industrie lourde et de ses réserves en charbon au cours de l’offensive allemande contre le nord-est du pays, la France fut particulièrement handicapée lors de la mobilisation économique qui s’ensuivit.
La France réagit dans l’urgence au changement de la situation militaire ; parmi ses nouvelles priorités figurait une augmentation rapide de la production de munitions. En matière d’artillerie, par exemple, le GQG (Grand Quartier Général) réclama le 17 septembre une augmentation de la production d’obus pour le canon de 75 mm, le roi des armes françaises, de quatorze mille à quarante mille par jour. Peu après, la demande passa à cent mille. Comme les usines de fabrication de guerre de l’Etat étaient incapables de faire face à ces augmentations, le gouvernement fit appel à l’industrie privée.
Les autres puissances belligérantes connurent elles aussi très tôt de graves pénuries de munitions. Les Anglais faisaient face à des besoins grandissants à l’automne 1914 et pendant l’hiver de 1914-1915, quand la taille de leur armée augmenta et que leur consommation de munitions excéda de beaucoup les prévisions originales. Le gouvernement pressa les fabricants privés d’augmenter la production, mais après des années de parcimonie gouvernementale, l’industrie anglaise de munitions n’avait pas la capacité d’augmenter rapidement son rendement. Pour l’assister, le gouvernement mit des fonds importants à la disposition de l’industrie et prit des mesures pour améliorer la coordination et le contrôle par l'Etat de cet effort, ce qui aboutit à la création d’un ministère des Munitions à la fin du printemps 1915. A ce point-là, l’industrie des munitions avait considérablement augmenté sa production, encore que son rendement fût toujours bien inférieur aux besoins de l’armée.
En France, la responsabilité d’organiser la production de guerre incomba au ministre de la Guerre, Alexandre Millerand. Ex-socialiste alors associé avec la droite parlementaire, Millerand était revenu au ministère de la Guerre au début des hostilités, après avoir occupé ce poste en 1912-1913. Il convoqua les principaux industriels le 20 septembre 1914 pour jeter les bases de la production française d’armements pendant la guerre. La décision fut prise de diviser les industries privées d’armement par régions, chacune étant dirigée par un « chef de groupe ». Tous les ordres iraient directement au chef de groupe qui les répartirait parmi les usines appartenant à sa région. Cette mesure permit au secteur industriel privé d’établir son propre organisme et de le faire fonctionner indépendamment de l’Etat. L’organisation des groupes commença dans les jours qui suivirent l’accord de septembre et Millerand, désireux de garder un contact direct avec les industriels, établit des réunions hebdomadaires avec les représentants de l’industrie.
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Loucheur fut parmi ceux qui répondirent à l’appel du gouvernement. Mobilisé comme lieutenant d’artillerie lorsque la guerre éclata, il servit d’abord comme officier de liaison entre les armées du front et les arsenaux de l’Etat, mais à l’automne il réintégra le secteur civil, et pendant les deux années suivantes il produisit des munitions en tant que fabricant privé. Ce fut pendant ces années-là que se fit le travail préparatoire à son apparition sur la scène politique, car il acquit presque instantanément dans les cercles gouvernementaux une réputation d’innovateur dynamique. Quand la France fut confrontée à une grave crise de l’artillerie lourde au printemps de 1916, Loucheur améliora sa réputation auprès du gouvernement en soumettant un plan audacieux pour augmenter la production. En conséquence, lorsqu’un ministère de l’Armement fut créé à la fin de 1916, Loucheur était un excellent candidat à ce poste important.
Anticipant les besoins en obus après la bataille de la Marne, Loucheur, suivant la suggestion de son ami et associé Lazare Lévy, conçut un plan pour les produire à grande échelle en utilisant de l’équipement américain et une main d’œuvre non qualifiée. Sur l’invitation de son colonel, et accompagné de Lévy, il se rendit à Bordeaux, où le gouvernement avait été transféré, pour présenter ses idées et demander des soutiens financiers pour les réaliser. Le ministère de la Guerre exprima des doutes : comme Loucheur n’était associé avec aucun des géants industriels français tels Schneider-Creusot, Saint-Chamond, ou La Marine, il aurait fort bien pu ne proposer là qu’un plan pour s’enrichir. Millerand fit une enquête sur Loucheur.
Octave Homberg, un banquier qui venait d’entrer au ministère de la Guerre, émit l’opinion que Loucheur était « un homme intelligent, très débrouillard, très audacieux et peut-être pas très scrupuleux », mais il ajouta que la situation justifiait de l’inclure dans l’effort pour les munitions. En fin de compte, le gouvernement décida d’accorder à Loucheur des fonds substantiels pour lancer son programme de production.
Loucheur se mit immédiatement au travail avec son énergie habituelle. La rapidité avec laquelle il agit est évidente dans sa création d'une importante opération de production d’obus à Lyon dans le cadre de son usine Eclairage électrique. La société signa un contrat avec le gouvernement le 26 novembre 1914 pour la livraison d’obus de 75 mm. Loucheur et ses assistants mirent tout en œuvre pour atteindre un but de production journalier de dix mille obus. L’usine, un hall d’exposition, fut vidée et apprêtée à recevoir l’équipement nécessaire. Des commandes partirent pour l’achat de machines américaines du dernier modèle, qui furent installées dès leur arrivée à la fin de 1914. La transformation rapide du bâtiment permit à l’usine de produire ses premiers obus le 25 février.
Si certaines personnes avaient douté que Loucheur pût produire dix mille obus par jour, il n’en fut rien : très vite, il dépassa ce chiffre. A la fin de 1916, le complexe de Lyon produisait trente mille obus par jour.
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Le succès de Loucheur était dû en grande partie à ses méthodes, dont un élément clé était d’établir des buts ambitieux. En décembre 1916, il dit à Aristide Briand, « Il faut d’abord commencer par ne pas avoir de programme mesquin, il faut se mettre devant un gros chiffre supérieur au besoin, tout faire pour l’atteindre et alors on a bien des chances de réussir ». Il utilisait également le travail à la chaîne qui lui permettait d’accélérer le rendement et d’utiliser une main d’œuvre féminine. Il adapta certains principes du système Taylor - un système de gestion d’usine conçu par l’ingénieur américain F. W. Taylor et qui comprenait une étude du temps et du mouvement, ainsi que des primes à la productivité. Alliés à son esprit de décision, à son génie pour l’organisation, et à son choix de subordonnés doués, de telles méthodes mirent Loucheur en tête des fabricants de munitions. Sa prééminence fut soulignée lorsque, à travers sa Société de l’éclairage électrique, il devint un chef de groupe des fabrications d'armements.
Les prouesses de Loucheur pendant l’hiver 1914-1915 furent remarquées par Albert Thomas, homme politique socialiste qui travaillait alors à organiser les fabrications au ministère de la Guerre. En janvier 1915, Thomas visita l’usine d'obus de Loucheur à Paris et signala au ministère de la Guerre que ce que Loucheur avait fait était remarquable :
« J’ai visité les établissements de Paris dans l’ancienne usine de la Gallia. Je crois pouvoir dire qu’au cours des longues tournées que j’ai faites, je n’ai jamais vu pareil effort. Le marché passé par M. Loucheur date du 11 novembre 1914. Dans l'usine de la Gallia, il n’y avait absolument aucune installation... Le 26 décembre, on a commencé à tourner. M. Loucheur espère que, samedi prochain 23, il pourra sortir environ 600 obus. A partir de lundi, il y aurait 500 obus de plus, chaque jour, jusqu’au chiffre de 5 000 [le nombre auquel Loucheur s’était engagé dans le contrat]... L’outillage est tout à fait moderne et puissant. »
Thomas fut tout aussi enthousiaste lorsqu’il visita les installations de l’Eclairage électrique à Lyon en mars, notant que c’était « véritablement un merveilleux effort ». Ainsi, dès avant la fin du premier hiver de la guerre, Loucheur avait attiré l’attention de Thomas et avait gagné son respect ; Thomas, devait jouer un rôle décisif dans l’entrée de Loucheur au gouvernement en 1916.
Loucheur fournit à l’armée plus que des obus. Il mit en service des usines de poudre à Lyon et à Blancpignon et, après que les Allemands introduisirent des gaz à base de chlore sur les champs de bataille au printemps de 1916, il aida à créer une société appelée Le Chlore liquide pour produire des gaz asphyxiants. Depuis son bureau parisien, il surveilla désormais des usines de production de guerre à Paris, Lyon, Suresnes, Pont-de-Claix, Baux-Roux, Blancpignon, et Saint-Ouen.
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Loucheur fut également associé à d’importantes négociations d’affaires franco-italiennes au printemps de 1916. Au début de cette année-là, le gouvernement et certains hommes d’affaires voulaient voir la France étendre son influence économique à long-terme en Italie. L’Italie était alors en guerre avec l’Autriche-Hongrie, mais ne devait déclarer la guerre à l’Allemagne qu’en août 1916. Le gouvernement français donna son appui à un plan conçu par un représentant de Schneider-Creusot appelé Devies. Ce plan prévoyait l’élimination des influences pro-allemandes dans la Banca Commerciale Italiane (B.C.I.) et la création d’une union industrielle franco-italienne.
A la suite de l’intervention non-officielle de Devies, mais aussi à la suite d’une campagne de presse, le président de la B.C.I. et deux de ses vice-présidents, que l’on soupçonnait d’être pro-allemands, démissionnèrent. Les Italiens se montrèrent plus réticents à participer à la création d’un consortium industriel dont ils redoutaient qu'il ne fût dominé par les Français. Loucheur se rendit en Italie du 7 au 19 avril comme représentant officieux du gouvernement pour faire avancer les négociations entamées par Devies. Il avait quelques moyens de pression sur les Italiens, car la B.C.I. désirait obtenir la participation de Girolou et de la corporation Thompson-Houston à la construction d’un chemin de fer entre Gênes et Turin.
Pendant sa visite, Loucheur aborda également le sujet d’une union industrielle franco-italienne pour Girolou et Schneider-Creusot, qui devaient être deux des participants majeurs à un tel projet. Loucheur avait discuté de la question avec Eugène Schneider avant son départ pour Rome, et la stratégie d'approche avait été approuvée par le ministère des Affaires étrangères. La réaction des Italiens étant favorable, Loucheur discuta du projet après son retour en France avec les dirigeants de Schneider-Creusot. Bien que le projet semblât alors être sur le point de se réaliser, l’union ne fut réalisée qu’en avril 1917, en grande partie à cause de la réticence italienne.
Tout en continuant à faire partie du projet, Loucheur semble avoir cessé de participer directement aux négociations avec l'Italie. Néanmoins, le fait qu’il avait reçu l’accord du ministère des Affaires étrangères pour y participer indique que sa réputation au sein des cercles gouvernementaux était en train de grandir.
Peu après son retour d’Italie, Loucheur se rendit en Russie en mai 1916 avec une délégation gouvernementale dirigée par le vice-président du Conseil René Viviani et Albert Thomas. En tant qu’expert sur les munitions, Loucheur fit des recommendations au gouvernement russe au sujet de la mobilisation industrielle, et il parla de faire livrer par la France des munitions et de l’artillerie à la Russie. Le but de la mission française était d’encourager les Russes à augmenter leur contribution à l’effort de guerre sur le front est, mais les Français étaient également venus chercher des hommes pour le front occidental, soit 40 000 hommes par mois. Ils ne réussirent qu’à se faire promettre cinq brigades pour le reste de 1916 ; en outre, les troupes russes ne seraient pas fournies sans compensation. A cette fin, un protocole franco-russe fut rédigé.
Bien qu’il n’existe apparemment aucun document qui en livre les détails, le protocole, dans ses grandes lignes, indiquait que les Français promettaient de fournir aux Russes des canons d’artillerie lourde, probablement de modèles 105 mm et 280 mm, que les Russes affectionnaient. Ces deux calibres étaient fabriqués par Schneider-Creusot, ce qui peut expliquer pourquoi Loucheur, qui travaillait de très près avec la société Schneider sur les fabrications de guerre, fit partie de la mission française. Loucheur était également en Russie pour représenter les intérêts de Girolou et, dans les mois qui suivirent son voyage, Girolou signa des contrats de munitions avec les Russes. Ce voyage rehaussa encore le prestige de Loucheur aux yeux des membres du gouvernement français, car Viviani parla en termes très élogieux de Loucheur au président du Conseil, Briand, après le retour de la délégation en France.
Pendant que Loucheur se faisait une réputation dans le domaine de l’armement, Thomas fut chargé de la responsabilité suprême pour la production de munitions. A l’automne 1914, Millerand, un ami de Thomas, l’avait invité à aider le ministère de la Guerre à organiser la mobilisation industrielle en lui confiant une sorte d’inspection des fabrications de guerre. L’appel à Thomas respectait l’esprit de l’Union sacrée qui mit au début de la guerre des socialistes aux commandes gouvernementales. Le choix de Thomas semblait prudent, non seulement à cause de son influence auprès des cercles socialistes et travaillistes, mais aussi à cause de son patriotisme sur lequel on pourrait compter pour assurer la paix ouvrière. A son entrée en fonction, Thomas commença par voyager à travers toute la France à la recherche de main d’œuvre pour l’armement et d’ateliers.
| Acteur/Initiative | Description | Impact |
|---|---|---|
| Alexandre Millerand | Ministre de la Guerre, organisa la production de guerre. | Divisa les industries privées par régions, stimulant la production. |
| Louis Loucheur | Fabricant privé de munitions, puis ministre de l'Armement. | Augmenta considérablement la production d'obus grâce à des méthodes innovantes. |
| Albert Thomas | Responsable de la production de munitions, puis ministre de l'Armement. | Joua un rôle clé dans l'organisation et la rationalisation de la production. |
| Industrie Privée | Mobilisée pour augmenter la production de munitions. | Contribua de manière significative à l'effort de guerre. |
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