Dans le Nord de la France, le département du Pas-de-Calais fait partie de ces territoires qui, comme le Nord et la Somme, ont reçu des dizaines de milliers de travailleurs chinois destinés à soutenir les armées alliées. Durant la guerre, du fait de sa proximité à la fois avec la Grande-Bretagne et le front anglais, le Pas-de-Calais concentre quelques-unes des plus importantes bases logistiques britanniques, où des travailleurs chinois sont employés à partir de 1917. Il s’agit alors de s’interroger sur la place, le rôle et l’image de ces derniers dans et autour des camps militaires, et, plus généralement, sur leur participation à la guerre totale menée par la Grande-Bretagne. Travailleurs, ils n’en étaient pas moins exposés à la violence du conflit et aux contraintes liées aux opérations militaires.
Pendant la Grande Guerre, le Pas-de-Calais représente, « du point de vue logistique […], un entrepôt doublé d’une usine et d’un hôpital » pour les Britanniques. Ils y ont installé deux camps retranchés, à Boulogne et Calais, et un vaste camp d’entraînement, de repos et de transit à Étaples, ainsi que de très nombreux dépôts de matériels, de vivres et de munitions, outre des hôpitaux destinés à recevoir des milliers de blessés. Les parages du front anglais, dont un segment traverse le département à partir de 1916, ainsi que la proximité du Royaume-Uni, via les ports de la Manche, confèrent un caractère stratégique à ce territoire.
Après une évacuation momentanée fin août 1914 devant l’avance allemande, Boulogne développe son trafic avec la Grande-Bretagne à partir de l’automne suivant. Le port vit au rythme de l’armée britannique qui y installe une centaine de hangars, de baraquements et d’entrepôts, tandis que des camps et des dépôts sont dressés tout autour de la cité. Au début de 1915, Boulogne est en mesure de soutenir 300 000 hommes et 100 000 chevaux. Son trafic de passagers triple de 1915 à 1918, passant à trois millions d’hommes, tandis que celui de marchandises augmente de 0,9 million de tonnes en 1914 à plus de 2 millions en 1916 dont les approvisionnements militaires représentent plus de 80 %. En février 1915, le camp retranché de Boulogne établit à Étaples une annexe d’abord prévue pour 40 000 hommes. Ce choix est justifié au regard de la présence d’un important embranchement ferroviaire conduisant vers l’Artois et la Somme, de la proximité du port boulonnais et de la disponibilité d’espaces de dunes et de landes.
Avec ses terrains d’entraînement et sa vingtaine d’hôpitaux, ce camp britannique de 12 km2, le plus vaste en France, constitue une ville de fortune où peuvent être hébergées jusqu’à 100 000 personnes. Enfin, en avril 1915, une autre annexe de la base de Boulogne est installée à Calais pour recevoir les volontaires de « l’armée Kitchener » et leurs approvisionnements. Les environs de la ville, y compris les terrains marécageux entre les canaux de Guînes et de Saint-Omer asséchés à cette occasion, se couvrent d’installations de toutes sortes. À l’été 1917, il compte plus de 60 000 hommes, dont 10 000 travailleurs de diverses origines. Un an plus tard, son gouverneur, le général Ditte, estime qu’il y a 16 000 Chinois dans les différents sites du camp retranché, au-delà des remparts. Outre ces implantations, les Britanniques disposent de nombreux cantonnements, dépôts et installations dans tout le département.
L’importante présence militaire britannique dans le Pas-de-Calais se caractérise donc par une organisation logistique gigantesque, qui requiert elle-même une main-d’œuvre abondante que les peuples belligérants, déjà fortement mobilisés et ayant subi de lourdes pertes, ne parviennent plus à fournir. C’est dans ce contexte qu’à partir de 1917, la Grande-Bretagne fait appel, entre autres, à des travailleurs chinois, pour les manutentions dans les bases et les dépôts de l’armée, ainsi que dans l’entretien des infrastructures de transport.
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La cartographie des lieux d’implantation des formations du Chinese Labour Corps recoupe à peu près celle des bases britanniques, au moins jusqu’à la libération complète du territoire fin 1918. La difficulté de retrouver la trace de tous les camps du CLC est due au fait que certains d’entre eux sont des antennes. Celui de Ruminghem, où se trouvent l’état-major du 11e Labour Group et un hôpital pour les Chinois, dispose ainsi d’une succursale près d’Audruicq. La répartition des camps du CLC transparaît encore à travers celle des cimetières ou des carrés de nécropoles où sont regroupés leurs morts. Ils ont souvent été édifiés à proximité d’anciens cantonnements de travailleurs, comme à Saint-Étienne-au-Mont, où était implanté le Native Labour General Hospital no 2.
À leur arrivée en France, les compagnies de travailleurs chinois ont d’abord été mêlées à des unités de diverses nationalités, avant d’être regroupées dans des camps spécifiques, comme pour les autres contingents de soldats et de travailleurs des armées britanniques et françaises. Les plus grands camps, constitués de tentes ou de baraques, peuvent héberger jusqu’à 3 000 travailleurs, mais les effectifs varient dans le temps et dans l’espace. Des hôpitaux militaires britanniques possèdent des sections destinées aux Chinois, comme à Arques et à Moulle, près de Saint-Omer, ainsi qu’à Calais, qui disposent respectivement de 140, 300 et 300 - une capacité élevée qui en dit long sur leur santé, soumise à rude épreuve.
Ces travailleurs exercent des tâches de manutention, de terrassement ou de services, plus rarement de métiers requérant des compétences techniques. De nombreuses photographies représentent des Chinois effectuant des travaux de manœuvres ou de pionniers : ils entretiennent et construisent des voies ferrées, réparent les routes endommagées par le passage fréquent de convois militaires ou par les bombardements. À proximité du front, ils creusent des tranchées, voire des tombes pour les morts qu’ils aident à ensevelir. Après la guerre, ils sont encore sollicités pour l’exhumation de corps, la réalisation de cimetières militaires, le nettoyage et le comblement des tranchées. Ils sont chargés du désobusage, surtout après le départ des prisonniers allemands, à partir de l’été 1919.
Les travailleurs ont parfois apporté leurs outils avec eux. Un sous-officier britannique témoigne qu’ils « étaient équipés de pelles chinoises et de paniers de jonc tressé qu’ils portaient à chaque extrémité de longues perches de bambous ». Des instruments et des équipements leur ont ensuite été fournis par l’intendance anglaise, qui les dote également d’une tenue uniforme.
Les conditions de vie des travailleurs sont rudimentaires au début, le temps d’organiser leur installation. À Calais, leur camp est dressé dans les dunes du Petit Courgain ; à Wimereux, ils campent sur des terrains humides et marécageux, tandis que les installations sanitaires et les blanchisseries n’existent pas ou sont sommaires. Leur habillement laisse aussi à désirer. Les travailleurs manquent de chaussures et de manteaux au début de l’hiver 1917-1918. Leurs souliers en particulier sont inadaptés aux conditions climatiques : le témoignage du sous-officier déjà cité mentionne des « chaussons de feutre ». Il fallut changer tout cela, et « régler d’abord le problème des chaussures », mais les travailleurs « eurent beaucoup de mal à s’habituer [à celles] de l’armée », trop lourdes. Souffrant du froid et de l’humidité, les Chinois tombent plus facilement malade. Quant aux conditions de travail, elles sont également souvent rudes.
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Les moments de repos, inexistants durant les premiers mois car non prévus dans les contrats de travail, n’excèdent pas une demi-journée par semaine ou un jour chômé par quinzaine, à partir de l’automne 1917, après intervention de l’ambassadeur de Chine à Londres. Imposant une stricte discipline militaire, l’encadrement des camps ou des chantiers peut, dans certains cas, se montrer exigeant, autoritaire, voire brutal. Les sanctions, y compris corporelles, sont sévères. Les travailleurs écopent aussi de peines de prison en cas de grève. En cas de retard, d’absence ou d’insolence tant à l’égard de leur hiérarchie que des civils, ils doivent payer des amendes, dont le montant est élevé par rapport à leurs salaires. Les autorités britanniques s’opposent « énergiquement à toutes relations - tant civiles que militaires - entre Européens et Chinois », mais maints exemples témoignent du contraire. Les travailleurs doivent en théorie être consignés dans leurs camps gardés par l’armée.
Les tâches à accomplir sont éprouvantes, voire dangereuses, tant à cause du travail lui-même que des circonstances de la guerre. Cette dangerosité explique l’importance des accidents mortels dont des dizaines de Chinois ont été victimes. Les fortes concentrations d’hommes et de matériels dans le Pas-de-Calais attirent par ailleurs les bombardements aériens allemands, de plus en plus fréquents au cours des hostilités, du fait des progrès de l’aviation militaire, mais aussi de la proximité du front. Ces raids destructeurs font des victimes dans la population civile, ainsi que parmi les travailleurs coloniaux et étrangers, désormais directement exposés à la violence de la guerre.
Les éprouvantes conditions de vie et de travail associées aux dangers de la guerre expliquent l’existence de refus d’obéissance ou de « mutineries », selon le terme consacré par les autorités militaires. Ce sont parfois de simples grèves, comme à l’aciérie Firminy de Leffrinckoucke (Nord), en juillet puis septembre 1917. La plus importante révolte s’est déroulée à Boulogne, dans le prolongement de la mutinerie des soldats de la base d’Étaples du 9 au 15 septembre 1917. À l’annonce de cette agitation, des Égyptiens de la 74th Labour Company et des Chinois, présents sur le port depuis trois mois, refusent de poursuivre le déchargement des navires pour protester contre leurs conditions de travail, l’alimentation inadaptée, les risques liés aux bombardements et les mauvais traitements.
Le cimetière chinois de Nolette, sur la commune de Noyelles-sur-Mer, fait partie des sites de la Somme inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO. Il y a 842 travailleurs chinois qui y sont enterrés. En 1916, les Anglais installèrent une base de travailleurs chinois affectés à la répartition des routes et à l´aménagement de positions de repli. L´importance du trafic avait imposé la création de voies de chemin de fer supplémentaires afin que le camp puisse alimenter le front en munitions. Le village n´avait jamais été systématiquement attaqué durant toute la première partie de la guerre. Mais dès 1918, les avions allemands rodèrent autour de Noyelles et larguèrent des bombes.
Ces hommes nettoyaient le bourg. Ils étaient également au service des Anglais qui vivaient chez des particuliers. Ils ont même commencé à construire une ligne de chemin de fer entre Rue et Noyelles. Elle n’a jamais été terminée. Ils avaient également construit un dépôt de munitions qui a été ensuite détruit par l’envahisseur allemand. Ils avaient un contrat de travail. Ils travaillaient sept jours sur sept à raison de 10 heures par jour.
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En conclusion, la contribution des travailleurs chinois, bien que souvent méconnue, fut essentielle à l'effort de guerre allié, notamment dans des zones stratégiques comme le Pas-de-Calais et à Noyelles-sur-Mer, où leur labeur a permis de soutenir les opérations militaires et de maintenir les infrastructures nécessaires au bon déroulement du conflit.
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