La destination fonctionnelle initiale d'un objet est un concept clé pour comprendre son utilité et son histoire. Empiriquement, les objets sont désignés par une classe typologique associée à un contenu, comme un pot à moutarde ou une bouteille à encre. La catégorie extensive des « pots » est liée à une multiplicité des usages.
Si l’on s’en tient à la trajectoire biographique des choses elles-mêmes, la notion d’objet utilitaire n’a pas de sens : elle implique que l’objet serait ontologiquement attaché à sa fonction, celle-ci étant déterminée par sa structure matérielle, sa forme et la dénomination conférée par son fabricant. Adopter cette notion reviendrait à préjuger d’un statut imposé à la chose dès sa fabrication et qui la suivrait tout au long de sa trajectoire. Il ne peut donc y avoir, selon notre logique, d’objet intrinsèquement utilitaire, mais des objets initialement destinés à être utilisés. La nuance est d’importance, car elle nous évite une forme de réduction de l’objet : « Réduire l’objet à son office ? Outre que cette réponse oublie le “symbolique”, qui orne la marchandise la plus humble et la plus utilitaire, elle nous semble l’attaque la plus blessante contre la “production” » (Dagognet 1989 : 93).
Ainsi, au vocable fonction, préférera-t-on celui de destination fonctionnelle initiale puisqu’il traduit le fait que la fonction dite « première » de l’objet - ce en vue de quoi il est conçu et fabriqué - n’est qu’une étape de sa trajectoire biographique, et en aucun cas une valeur intrinsèque de la chose elle-même.
Toutefois, savoir « à quoi ça servait » et « comment on s’en servait » permet au détenteur d’un ustensile de grès de connaître l’objet, de prendre possession de son histoire. Et expliquer « à quoi ça sert » et « comment on s’en sert » aujourd’hui, c’est pour lui une forme d’appropriation ainsi qu’un mode de qualification sociale. Voyons donc l’objet dit utilitaire avant tout comme un objet/artefact, produit de la transformation de la nature par le travail humain, et considérons comment il est employé et surtout comment ses usagers décrivent son emploi.
Dans les fabriques de grès de la vallée de la Bourbince on produisait des fonctions plutôt que des objets : on fabriquait des chauffe-pieds, des cruches à bière, des bouteilles à encre, des calottes à sublimer l’iode, autant de fonctions parfois très spécifiques incorporées à l’objet même. Ce qui ne signifie évidemment pas qu’elles soient connues des actuels usagers des poteries céramiques, ni surtout qu’elles soient respectées par ces mêmes usagers. Toutefois, il est des usages que l’on pourrait qualifier de génériques et qui transcendent l’objet, qui le recouvrent entièrement. Il en est ainsi du cruchon à liqueur : en le voyant, chacun sait de quoi il s’agit, « à quoi ça sert ». On peut être interpellé, dans une brocante, par un marchand devant lequel on passe avec le cruchon acheté deux stands plus loin : « Il est plein votre cruchon ? Parce que moi, je vends des verres, on pourrait boire un coup ! » La définition courante du cruchon est « petite cruche », cruche étant le nom donné au pot à large panse, col étroit, anse et bec verseur. Cette terminologie académique ne correspond en rien à la typologie des manufactures de grès. Un objet que le dictionnaire appelle cruche serait ici un pichet ou un pot à eau ; quant au cruchon, c’est en fait une bouteille, avec ou sans anse, de section cylindrique et munie d’un petit goulot circulaire. Le produit fabriqué est le même, qu’il soit destiné à contenir de la liqueur ou de l’eau bouillante. Mais après une nuit de séchage, « quand c’est un peu rassis », on pratique au niveau du goulot du cruchon chauffe-pieds deux petits trous destinés à recevoir l’armature métallique et le bouchon de porcelaine - muni d’un joint de caoutchouc - qui permettront la fermeture hermétique de la bouillotte destinée à chauffer le lit : « Il y avait des chauffe-pieds qu’on appelait des moines, ils avaient l’ouverture sur le côté, avec un bouchon de liège ; c’était pas pratique, ça se débouchait tout le temps dans le lit. C’est le lieu de sa rencontre avec l’objet qui détermine la fonction initiale de celui-ci telle que l’acheteur se la représente ; et la contradiction que lui apportent les archives n’a finalement que peu de poids : « Maintenant, est-ce qu’en Normandie on a mis de l’alcool dedans, ça on ne peut pas le savoir non plus. Parce que c’est pareil, l’eau minérale après elle allait n’importe où, comme les bouteilles de plastique maintenant... » Un certain flou fonctionnel enveloppe donc l’objet ancien : s’il s’agit d’un contenant, ce qu’il a pu contenir échappe à son détenteur actuel, même si en l’occurrence sa présence en Normandie est un indice.
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Un récit biographique est alors implicitement ébauché : fabrication de l’objet au Pont-des-Vernes, vente à Vichy où la bouteille est remplie d’eau minérale, commercialisation de l’eau « n’importe où », et notamment en Normandie, où, une fois vidée de son contenu initial, elle est utilisée pour l’alcool. M. Bouin s’approprie l’objet en le dotant d’une épaisseur historique et géographique, qui place son point d’origine et son point provisoirement final à quelques kilomètres de distance : l’objet a parcouru les années et le territoire français avant de revenir au pays, chez un descendant direct d’un tourneur de l’usine Bossot. Plus qu’une trajectoire biographique, c’est un véritable destin qui permet de boucler la boucle.
Récemment, l'utilisation de la graisse de porc dans les munitions a suscité la controverse, notamment aux États-Unis. Des entreprises ont développé des munitions enduites d'une peinture à base de porc, ciblant les extrémistes islamiques. L'idée derrière cette initiative est que le contact avec le porc empêcherait les terroristes d'entrer au paradis. Cependant, cette approche repose sur une méconnaissance du Coran.
Aux États-Unis, des amoureux des armes à feu islamophobes, très en colère contre le projet d'un centre culturel musulman à Ground Zero, ont eu une idée, rapporte une chronique du Washington Post : mettre au point des munitions enduites d'une peinture à base de porc. Bref, des balles "haram" pour infliger en quelque sorte une double peine aux djihadistes.
L'entreprise South Fork Industries affirme que ces munitions, appelées Ammo Jihawg, seraient un moyen de "dissuasion défensive", puisqu'elles empêcheraient leurs cibles d'entrer au paradis. "Cela devrait faire réfléchir les martyrs avant qu'ils lancent une attaque", indique la compagnie dans un communiqué au début du mois de juin. Très fier de cette trouvaille, le site de l'entreprise la vend avec un sens aigu du marketing : "Vrai porc pour la paix" ou "Dissuasion paisible et naturelle de l'islam radical" sont ainsi les slogans qu'on peut lire sur les boîtes.
Cité par le Washington Post, Shannon Dunn, professeur adjoint de sciences religieuses à l'université Gonzaga (État de Washington), affirme pourtant que l'initiative de South Fork est basée sur une compréhension inexacte du Coran. En effet, "les musulmans ne sont pas privés de paradis pour avoir mangé ou avoir été touchés par du porc s'ils ne l'ont pas voulu.
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D’après le site qui vend la marchandise appelée Jihawg Ammo, qui revendique "la paix par le porc", les balles sont enrobées d'une peinture contenant du cochon. L'idée est venue en réaction au projet de construire un centre culturel de l'Islam proche de Ground Zero, à New York, lieu de l’attaque du 11-Septembre. Ces extrémistes anti-islam prétendent qu'avec "Jihawg Ammo, vous ne tuez pas simplement un terroriste islamiste, vous l'envoyez aussi en enfer". La marque affirme que le brevetage de ses balles est en attente, selon Gawker, mais le Bureau américain des brevets et des marques de commerce signale qu'il n'y a aucune demande de certification de ce type de munitions dans l'Idaho. D'autant que ce genre d'entreprise tombe sous le coup de la loi américaine pour incitation à la violence et à la haine raciale. Dans les années 1990, le rabbin israélien Moshe Antelman avait déjà développé une balle à base de graisse de porc contre les "nations islamiques ennemies".
Mais, comme le rappelle sur Slate Shannon Dunn, professeure spécialisée sur l'étude des religions à l'université américaine Gonzaga, l'initiative des extrémistes montre une méconnaissance absolue du Coran. "Il n'y a aucune peine prévue si l'on entre en contact avec du porc dans le livre sacré de l'Islam", explique-t-elle, pointant les versets qui interdisent seulement la consommation de porc et de charognes, qui ne sont pas sans rappeler les lois alimentaires juives décrites dans le Lévitique. Par ailleurs, "les musulmans, surtout ceux qui ne le savent pas, ne seraient pas interdits de paradis pour avoir mangé ou touché du porc", affirme-t-elle. "Il y a même des interprétations qui suggèrent que les musulmans devraient manger du porc plutôt que de mourir de faim, s'ils sont confrontés à cette situation."
Par sa destination fonctionnelle initiale - ou du moins par ses représentations - un produit céramique peut être inséré dans une trame historique : « On a fait des gros bocaux qui partaient pour l’Indochine, pour les convois sanitaires, les médicaments, nous dit Georges Touilly. Pendant la guerre de 14, mon grand-père a tourné des grandes vasques en grès, pour entreposer la poudre. Dans le four au sel, pendant la guerre, on faisait des vases pour les Allemands, hauts d’environ 30 cm. Je ne sais pas ce qu’ils en faisaient, ils y emportaient tout. » Les objets intègrent l’Histoire, la grande, l’événementielle, celle qui a marqué la mémoire collective au-delà du village, celle des grands conflits qui ont scandé le siècle, 1914, 1939, la décolonisation...
La relation au passé est peut-être celle qui permet à l’individu de percevoir plus facilement, à travers des effets de reconnaissance rétrospective, son rapport à la collectivité et à l’histoire. Les expériences vécues dans le passé, c’est bien connu, acquièrent avec le temps une aura particulière mais surtout elles créent de l’identité et de la différence : identité avec ceux qui les ont partagées, de quelque nature qu’elles puissent être (guerre d’Algérie, Mai 68), différence et plus encore altérité avec les générations pour lesquelles ces expériences sont déjà historiques (Augé 1997 [1994] : 115).
Le 11 novembre 1996, les quotidiens Le Progrès - édition de l’Ain - et Le Journal de Saône-et-Loire - édition départementale du Progrès - publiaient simultanément deux articles rédigés à partir des souvenirs de l’arrière-petit-fils de Jean-Baptiste Baudot, fondateur de l’usine des Touillards - aujourd’hui, rappelons-le, en cours de réhabilitation sous l’égide de l’écomusée. Ce descendant d’un des pionniers de la céramique locale réside aujourd’hui dans le département de l’Ain. L’article du Progrès titrait « 14-18 : l’usine de céramique qui sauva la France ! » et celui de Saône-et-Loire « Pourquoi les poilus n’ont pas manqué de munitions », avec ce « chapeau » assez remarquable : « La poudre provenait d’une usine de Ciry-le-Noble ».
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L’objet revendiqué de ces articles était de faire état « d’un élément assez méconnu sur la contribution de la Saône-et-Loire à l’effort de guerre » en s’appuyant sur les souvenirs d’un membre de la famille Vairet-Baudot, qui n’était pas né à l’époque des faits. « On est en 1914, la guerre vient d’être déclarée, [...] c’est alors qu’entre en jeu un général dépêché par le ministère de la Guerre à Ciry-le-Noble [...] En fait, ce général s’était souvenu qu’étant lieutenant il avait accompli un stage dans une usine de produits chimiques qui utilisait des briques de la fabrique de mon grand-père. Il s’était rendu compte de la bonne qualité des produits et il avait convaincu le ministère de la Guerre de venir en Saône-et-Loire. Pour lui, il n’y avait que notre fabrique qui pouvait sauver la situation. Au cours d’un long entretien, le général s’est mis à genoux devant mon grand-père et mon père, les suppliant de lui fabriquer les produits demandés, dont certaines pièces faisaient plus d’un mètre de haut pour un mètre de diamètre ! [...] A l’occasion des rappels commémoratifs de ce que fut la Grande Guerre, la tuilerie Vair-et-Baudot, pour le rôle particulier qu’elle a joué, méritait ce petit clin d’œil historique. »
Passons sur le reste de l’article du Progrès, celui du Journal de Saône-et-Loire n’en étant qu’un résumé entaché d’erreurs. Notons que c’est justement ce dernier article qui fut donné à lire aux habitants de Ciry-le-Noble. Il ne s’agit évidemment pas de juger ici du sens inné du raccourci de certains journalistes locaux, peu regardants sur les détails historiques et soucieux principalement de trouver un titre accrocheur : nombreux furent les lecteurs à s’étonner qu’on ait en 1914 fabriqué de la poudre dans une briqueterie de Ciry-le-Noble, et nombreux ceux qui durent y regarder à deux fois en lisant qu’une usine de céramique ait pu « sauver la France » ! Ce que l’on doit retenir de cet épisode est la mise à contribution des objets dans la narration d’un fait historique dont la reconstruction a posteriori mêle glorification du patrimoine local et mise en valeur patriotique d’une famille d’entrepreneurs.
Émanant d’un descendant direct du fondateur de l’usine, l’anecdote historique à vocation commémorative met en avant les dirigeants de la briqueterie - ses père et grand-père - transfigurés en sauveurs de la patrie devant lesquels un militaire se met à genoux, et les qualités spécifiques de l’argile locale, dont l’analyse physico-chimique est détaillée in extenso dans l’article. Pas un mot sur les ouvriers, les tourneurs et les mouleurs dont la dextérité fut mise à rude épreuve par la conception de tels produits rigoureusement cotés, ni sur les chauffeurs dont la vigilance dut être sans faille pour assurer la cuisson de pièces de telles dimensions, ni sur les manœuvres et leur difficulté à manipuler les poteries crues avant séchage. Par le biais de poteries de grès, c’est à la fois une entreprise et une région qui sont - au sens propre - mobilisées dans le conflit majeur du xxe siècle pour situer l’anecdote localisée dans une trame historique collective.
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