Depuis 1680, l’emploi de la fonte de fer s’est généralisée pour la construction des canons de marine. Certes, le bronze - qui, lui, est toujours utilisé pour la fonderie des pièces d’artillerie terrestre - résiste mieux aux effets de la poudre et limite les accidents en cas de l’explosion de la pièce, en ne volant pas en éclats comme le fer, mais son élaboration est coûteuse.
A dater du Règlement de 1786, le bronze, alliage de cuivre rouge avec un onzième d’étain fin, n’est donc plus utilisé que pour la fabrication des obusiers de pont (ou de vaisseau) de 36 Modèle 1787, des pierriers (1 livre), des espingoles et, occasionnellement, de quelques pièces de 24 & 18 livres. Comme pour tout règlement sensé être respecté à la lettre, on se doit d’y faire des entorses !
Durant les guerres de la Révolution et de l’Empire, le matériel en service dans l’Armée Navale, est celui fixé par le règlement de 1786, légèrement révisé en 1792 ; comme quoi, on a beau être un révolutionnaire « pur jus » et vouloir effacer, comme c’est le cas, à la pire période du Comité de Salut Public, toute référence à la hideuse monarchie « capétienne », à un moment, on est bien obligé de faire avec ce que vous a légué l’Ancien Régime… surtout quand çà marche!
Le canon de 36 livres constituera, jusqu’en 1837, l’armement réglementaire de la batterie basse (ou 1ère batterie) des vaisseaux de ligne à deux et trois-ponts.
Les 24 livres arment la deuxième batterie des trois-ponts et la seconde batterie des deux-ponts ; entre 1793 et 1799, une douzaine de frégates, dites grandes ou lourdes, armées de 24 à la batterie principale, seront construites à Brest et Toulon ; le canon de 24 livres deviendra le calibre réglementaire des batteries de frégates, sous la Restauration, à partir de 1820.
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Le 18 livres est devenu, à la veille de la Révolution, le canon réglementaire de la batterie couverte des frégates, après y avoir remplacé le 12 livres. Le 12 livres n’arme plus que le troisième pont des vaisseaux à trois-ponts et la batterie couverte de quelques frégates armées avant 1782.
Les pièces des calibres de 8, 6 et 4 livres (supprimé en 1786 puis réintroduit en 1787) sont, essentiellement, installées sur le pont principal ou supérieur, non couvert (gaillard et dunette), ou arment les batteries des petites unités comme les corvettes, les bricks, etc.
Choix des pièces longues ou courtes
Elles ont la particularité de se décliner en deux modèles, court & long, sachant que les pièces longues, dans la marine française, ne sont, généralement, utilisées que sur le pont principal, lorsque les sabords ou les embrasures sont disposées à proximité immédiate des haubans et bas-haubans, pour éviter que les gaz dégagés lors du tir et les déchets de poudre ou de gargousse incandescente n’y mettent le feu.
Le choix des pièces longues ou courtes fera l’objet d’une longue bataille d’experts (bien souvent en chambre et n’ayant jamais foutu les pieds sur un navire de guerre) des deux côtés de la Manche, affirmant haut et fort que les pièces courtes, moins chères à fabriquer, moins encombrantes, moins lourdes, et, par voie de conséquence, plus maniables dans les batteries ou sur le pont, favorisaient l’adoption de plus gros calibres dans les batteries, ce qui n’est pas totalement faux…
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Mais ils clameront, également, que la vitesse supérieure des boulets tirés de canons longs - de par la combustion mieux aboutie de la charge propulsive - se réduit (rapidement) à celles des projectiles lancés par les pièces courtes et que les portées extrêmes ne diffèrent pas beaucoup (sic), sachant que ces affirmations péremptoires se fondaient, exclusivement, sur des distances de combat rapprochées mais ne tenaient pas compte de l’exactitude du tir, à distance moyenne ou longue, ni de la nécessité, pour l’artilleur, de devoir jouer sur l’élévation pour obtenir un résultat similaire avec une pièce courte et une longue, que la vitesse supérieure et la trajectoire plus tendue, imprimées par la seconde au projectile, favorisaient la précision et qu’à élévation égale, la portée d’une pièce longue était plus importante que celle du même calibre en modèle court.
Par exemple, une frégate, dont la batterie était armée de pièces de 24 ou 18 livres longs - calibres qui existaient, alors, chez les américains et les britanniques mais pas dans la Royale, où l’argument coût et encombrement avait, lui, aimablement chatouillé les oreilles d’une administration militaire toujours prompte aux économies -, sous réserve qu’elles soient bien servies, pouvait, si elle parvenait, à l’aide du vent, à tenir à distance son adversaire, infliger des dégâts sérieux à un 74 ou un 80 canons français, avec leurs pièces de 36 et de 24 courtes.
Les canons de chasse et de retraite sont placés à l’avant et à l’arrière des bâtiments, pour atteindre un ennemi qui fuit, ou se défendre, quand on est chassé. On prend pour cela ceux des extrémités des batteries, que l’on transporte quand il en est besoin, aux sabords de l’avant et de l’arrière.
Pour établir ce malheureux tableau, ci-avant, j’en ai sué sang et eau car il y a des écarts plus que notables, d’une part, entre les données communiquées dans les ouvrages contemporains, publiés après 1815, par des officiers de marine en mal d’activité, et d’autre part, les caractéristiques indiquées par des auteurs modernes ; en l’occurrence, je me suis référé au très sérieux ouvrage de Jean Boudriot, Artillerie de Mer (1650-1850), publié en 1992, or il s’avère qu’il y a des différences importantes, par exemple, avec les chiffres trouvés dans le Traité d’Artillerie Navale, rédigé par le général sir Howard Douglas - oui, je sais, un « infâme » Goddon -, mais traduit par un certain A.F.E. Charpentier - je ne pouvais pas le louper, celui-là ! -, je cite … Ancien élève de l’École Polytechnique, Capitaine au Corps Royal de l’Artillerie de Marine, Chevalier de l’Ordre royal de la Légion-d’Honneur, et publié en français dès 1820, alors que Louis XVIII n’est sur le trône que depuis cinq ans et que Napoléon est prisonnier à Sainte-Hélène.
Difficile de savoir qui a raison, encore que, personnellement, j’ai une petite préférence pour les sources primaires, d’autant plus que J. Boudriot publie dans son propre ouvrage, un manuscrit, en date du 20 mai 1807, rédigé par un chef de parc d’artillerie, où les poids, exprimés en kilos, sont, eux aussi, supérieurs aux siens, la pièce de 36 (tube et affût nu), par exemple, y pesant 4058 kg, sachant que notre auteur « moderne », lui, a inclus, suivant l’usage de l’époque, un certain nombre d’accessoires « fixes »!
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J’ai renoncé à élucider cette énigme car tous les chiffres existants se contredisent. Il en est de même pour le nombre de servants par pièce mais, là, j’ai donné ma préférence aux chiffres indiqués par les « Anciens », qui poussent le souci du détail jusqu’à détailler le rôle de chaque servant. Amen!
Les auteurs « contemporains » (1815-1820) ont beau convertir la livre et le pied français, respectivement en kilo et en fraction de mètre, avec trois ou quatre chiffres après la virgule (!), les tolérances de fonderie et d’usinage, alors en usage, étaient, couramment, de plusieurs millimètres ; ainsi, pour le diamètre extérieur du canon, la tolérance était de 1 ligne et 6 points, 3,38 mm ; en ce qui concerne la longueur de l’âme, un excès de 2 lignes, soit 4,51 mm, était toléré et quand à son diamètre intérieur, il pouvait varier de moins 6 points, 1,13 mm, à plus 2 lignes, 4,51 mm, ce qui représente une tolérance totale de 5,64 mm et, ce, quelque soit le calibre de la pièce!
De son côté, la livre française correspondait, selon le système métrique, à 489,5058 grammes mais nous avons conservé le terme de livre pour désigné la moitié- chez le boucher : Coupez-moi une entrecôte, pour deux, d’une bonne livre ! - ou le quart d’un kilogramme - chez le crémier : Une demi-livre de beurre demi-sel en motte !.
A bord d’un navire de guerre, assurer la mobilité des canons, tout en garantissant leur immobilisation à à poste, était d’une extrême importance car, un, il devait être manœuvrable au poste de combat, deux, il n’était pas question de se retrouver avec une pièce folle de plusieurs tonnes se baladant, au gré des caprices de la houle, dans l’entrepont de la batterie - accident, d’ailleurs, assez rare et pour lequel, il existait, également, pour y remédier, une méthode assez comparable à celle utilisée par les cowboys pour la capture d’un taureau au lasso.
Le déplacement du canon était limité par la brague, fort cordage dont le diamètre variait de 64 mm (200 mm de circonférence), pour une pièce de 36, à 36 mm (115 mm de circonférence), pour une de 4 ; la brague, qui avait ses extrémités fixées à des boucles, ancrées dans la muraille, de chaque côté du sabord, traversait l’affût (brague à la française ou à l’ancienne) ; selon le calibre de la pièce, sa longueur variait de 10,40 m (36 livres) à 5,85 m (4 livres).
Au poste de combat, la brague, dite courante, permettait le recul du canon et faisait, également, office de butée de fin de course. Pour manœuvrer la pièce, les servants utilisaient trois palans, deux palans de côté et un palan de retraite, tous identiques et composés, chacun d’un garant (cordage), d’une poulie simple et d’une poulie double, l’une et l’autre estropées (estrope, définition, ceinture dont on entoure un objet, soit pour le maintenir, soit pour l’attacher partout où cela devient nécessaire, extrait du Dictionnaire de la Maine Françoise (1792).
Le croc de la poulie double de chaque palan de côté était passé dans un autre croc, lui-même, fixé dans la muraille, près du sabord ; la poulie double du palan de retraite était accrochée au piton de croupière de l’affût et sa poulie simple, à la boucle de l’hiloire.
Les palans de côté servaient pour mettre la pièce au sabord et la maintenir ou l’orienter, pendant le pointage. Le palan de retraite était destiné à faire rentrer la pièce, si, sous l’effet du recul, elle n’était pas suffisamment rentrée pour être chargée facilement - la distance nécessaire, pour le chargement, était fixée à 0,65 m, entre le seuillet du sabord et la bouche du canon - ; dans tous les cas, le palan de retraite servait à maintenir la pièce hors de batterie jusqu’à la fin de l’exécution du chargement.
Le vent est la différence entre le diamètre du boulet et le calibre du canon. Dans l’artillerie terrestre française, le vent des bouches à feu était fixé, quelque soit le calibre, à 2,3 mm pour les pièces de campagne et 3,4 mm pour celles de siège et de place.
Pour les canons de marine, les vents étaient fixés par calibre et plus importants que les précédents car les pièces étant toujours chargées, dès que le bâtiment était au mouillage en rade, on était, donc, obligé de les décharger, toutes les fois qu’il entrait au port, pour effectuer les tirs de salut, des signaux ou dans le cadre d’exercices, car le déchargement du canon exigeait l’emploi de la cuiller - le nom de l’ustensile est suffisamment figuratif pour ne pas devoir expliciter sa fonction -.
L’une des grandes occupations d’un équipage de service, au mouillage, hormis la sacro-sainte peinture, consistait à trier les boulets ronds, en fonte moulée ou forgée, les gratter soigneusement avec une brosse aux poils métalliques pour en ôter la crasse et la rouille, parfois les peindre, puis le maitre-canonnier, les chefs de pièces, et leurs aides en vérifiaient, ensuite, le diamètre à l’aide d’une lunette, correspondant au calibre - en principe, il existait deux modèles de lunette par calibre, une correspondant au diamètre maximal, l’autre au diamètre minimal.
Contrairement à la Royal Navy - on ne peut pas toujours être les plus mauvais ! -, la marine française utilisait, également, un lunette supplémentaire, de forme cylindrique, qui permettait de vérifier, en y faisant rouler le boulet, son aspect parfaitement sphérique -, avant de les stocker dans les parcs à boulets (dix par parc), à proximité immédiate et sur la gauche des pièces, puis dans les deux parcs principaux (100 boulets chacun) de chaque batterie - pour une batterie basse de 36 livres, forte de 30 pièces, la disponibilité immédiate était de 500 coups - ou ranger par calibre dans le puits à boulets, en avant du grand-mât, auquel on accédait depuis le faux-pont pour compléter les parcs, lors des combats.
La dotation réglementaire était fixée à 75 boulets pour chaque canon des batteries et des gaillards, à bord des vaisseaux et des frégates, et 45, sur les bâtiments de rang inférieur.
L’existence du vent et des tolérances d’alésage de l’âme avaient deux conséquences directes lors du tir ; d’une part, une fuite non négligeable des gaz propulsifs qui diminuait d’autant la vitesse ini...
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