Cet article explore, à travers une analyse des archives départementales et des études sociales, les causes potentielles de la mort de Mort Armurier au Mesnil-sur-Oger, en contextualisant son décès dans le cadre des dynamiques sociales et économiques de l'époque.
La série J continu des Archives départementales de la Marne correspond à la sous-série 1 J du cadre de classement des services d'archives départementales. Elle comprend des documents isolés et des petits fonds de faible importance matérielle entrés aux Archives départementales à la suite de dons, dépôts, achats ou legs successifs.
Le début de la sous-série J continu comprend des fonds assez importants. Les premiers fonds à être cotés en sous-séries de J ne l'ont été qu'à partir de 1955.
Par la suite, les fonds suivants, initialement cotés en J continu, ont été recoté en sous-séries de J :
Trois fonds privés conservent leurs cotations en J continu mais n'apparaissent pas dans ce répertoire.
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Pour comprendre les circonstances entourant la mort de Mort Armurier, il est essentiel de considérer le contexte socio-économique du Mesnil-sur-Oger et de la France à l'époque. La franc-maçonnerie, par exemple, jouait un rôle important dans la société, bien que son accès fût limité à une élite.
La « noblesse maçonnique » constitue une micro-représentation du second ordre. L’importance occupée par la noblesse au sein de la franc-maçonnerie frappe immédiatement. En Normandie, la répartition du second ordre oscille cependant entre dissémination dans quelques orients et concentration dans des bastions. Ce sont bien sûr ces derniers qui méritent l’attention particulière, la densité du milieu maçonnique permettant d’avoir une vision d’ensemble de la position des ordres privilégiés dans la société environnante.
La zone allant de Caen à Valognes, avec 164 aristocrates et, à un degré moindre, la région rouennaise, avec 90 nobles, émergent particulièrement. Un ensemble réunissant Dieppe et Eu (64 membres) et le pôle isolé d’Alençon (27) se tiennent également dans une position honorable, mais la perspective comparative induite par la différence de nature dans le recrutement nobiliaire des loges implantées dans le croissant Caen-Bayeux-Valognes et celles de Rouen justifiait de concentrer le regard sur les deux espaces principaux.
C’est à Rouen que la position économique du groupe nobiliaire est le plus facilement cernable, une trentaine de foyers nobles pouvant être retrouvés par le biais des registres de capitation et de contributions patriotiques. Or, la noblesse maçonnique rouennaise apparaît immédiatement comme une élite parmi l’élite, tant elle privilégie dans son recrutement la partie la plus prestigieuse du second ordre. Les frères appartenant à la noblesse parlementaire et à la noblesse active, avec des capitations et des contributions patriotiques situées très sensiblement au-dessus de la moyenne, sont tous parmi les foyers plus imposés.
Les fortunes estimées sont également impressionnantes. Ainsi, si on ne connaît pas exactement celle du Premier Président Camus de Pontcarré, le président à mortier Esprit Leroux d’Esneval peut compter sur une fortune évaluée à 2000000 de livres au moment de la Révolution. L’assise foncière est considérable avec deux cents fermes dans le Caux principalement situées autour de sa baronnie d’Esneval et de Pavilly (14 000 livres de bien). Quant à sa fortune immobilière, elle s’appuie sur un somptueux château (Le Hayon, 6 370 livres), le luxueux hôtel particulier de la rue Faucon, à Rouen, et une demeure parisienne située Chaussée d’Antin.
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Proches de celle de cette figure importante, les fortunes des présidents Lambert de Frondeville et le Sens de Folleville sont assez comparables, même si leurs stratégies diffèrent. Le premier (2 000 000 de livres de fortune estimée) privilégie les biens fonciers, qui atteignent l’Anjou et le Maine, alors que le second (riche de 1 million de livres) porte sa préférence pour le capital immobilier. Il possède notamment un hôtel rue de l’Ecureuil et quatre maisons et hôtels à Rouen pour 1 500 000 livres.
Et les résultats obtenus pour la noblesse active, bien représentée à Rouen, contribuent à renforcer le caractère élitaire de la noblesse maçonnique. Les contributions patriotiques d’un Le Couteulx de Verclives (14 123 livres) et d’un Midy d’Andé (24 000 livres) atteignent ou surpassent celles des présidents à mortier. Les fortunes sont également toujours estimées à plus de 500 000 livres, voire au-delà du million.
Parmi les autres porteurs de la noblesse, généralement moins riches, on remarquera que ceux qui sont attirés par la franc-maçonnerie sont souvent les mieux lotis par rapport au milieu auquel ils se rattachent. Restée plus fidèle à sa « mission originelle », la noblesse maçonnique caennaise présente un caractère identique et les liens familiaux unissant les initiés appartenant au monde des privilégiés dans l’ensemble des orients apportent la preuve de la proximité des milieux.
Quelques figures, comme celles des frères Le Sens de Lion, Louvel de Janville ou Jolivet de Colomby mettent bien perspective ce type de relations que l’on retrouve dans d’autres classes sociales. Membres des loges les plus prestigieuses, « Thémis » et « la Constante Amitié », Le Sens de Lion et Louvel de Janville présentent, à travers le contenu des contrats de mariage, la réalité des unions matrimoniales entre les familles de maçons et, parallèlement, l’égale conscience qu’ont les uns et les autres de leurs intérêts par l’adhésion autour des pratiques communes usuelles dans la noblesse. En épousant Marie-Armande Le Sens de Folleville et Marie-Pierre de Tournebut, Le Sens de Lion et Louvel épousent les sœurs de deux maçons rouennais (Robert Le Sens de Folleville) et de Bayeux. D’autres, comme le frère Jolivet de Colomby, n’hésitent pas à fréquenter les loges des deux orients.
Finalement, la seule différenciation entre les deux milieux maçonniques nobiliaires provient des variations dans l’importance du poids représenté par la noblesse initiée dans la société profane. On est frappé, alors que la propriété maçonnique dans la Généralité de Rouen est peu importante sur le plan de la représentation d’ensemble, par son importance en Basse-Normandie. Dans l’élection de Vire, ce sont 15 paroisses rurales qui ont pour propriétaire principal un chef de famille lié à la maçonnerie locale, notamment aux loges caennaises et, dans les élections de Caen et de Bayeux, le fait concerne 28 et 43 paroisses.
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La densité et l’importance sociale du milieu nobiliaire maçonnique bas-normand va d’ailleurs bien au-delà des grandes villes. A Valognes, la noblesse initiée concentre ainsi 14 % de la domesticité de la ville. Les entrées impromptues dans les hôtels urbains de ces nobles souvent inquiétés durant la période révolutionnaire permettent de saisir le cadre de vie quotidien au moment ad hoc. Chez la ci-devant aristocrate du Mesnil au Grain, on entre dans un hôtel spacieux où l’argenterie et la vaisselle en faïence foisonnent, où le mobilier fait cohabiter grandes glaces, lits à la duchesse. Le défunt, le frère Achard, a su, à côté du luxe nobiliaire mis à la portée des siens, créer un cadre de vie où se côtoient mobilier coloré, espaces consacrés aux activités ludiques en vogue dans l’aristocratie éclairée, la salle de jeu équipée, et plaisirs de la bouche. Chez les ex-frères Le Petit de Montfleury ou Le Harivel de Gonneville, le tableau offert est assez comparable. Chefs de famille ayant un capital foncier important au moment de leur inscription sur les listes d’émigrés, ils vivent dans l’univers confortable caractéristique des demeures nobiliaires.
Avec le monde du négoce, il devient possible de saisir la continuité des attitudes entre le milieu du XVIIIème siècle et les « Trois Glorieuses », l’attraction du fait maçonnique sur ce milieu étant un fait généralisé jouant sur la continuité. Franchement hégémonique dans les centres urbains de l’axe séquanien (Louviers, Elbeuf, Le Havre, Rouen), la maçonnerie bas-normande se caractérise également par une aptitude à attirer les gens de négoce. Si la maçonnerie caennaise, avec une 50 de notabilités négociantes initiées, se détachent nettement, elle est suivie d’un ensemble de noyaux moins denses, d’une vingtaine de membres à Cherbourg, Granville, Alençon et l’Aigle.
Dès la fin de l’Ancien Régime, le milieu du négoce maçonnique caennais apparaît comme un groupe très prestigieux, étroitement lié avec les édiles réformés contrôlant la milice bourgeoise. En 1790, l’analyse de la capitation confirme l’aisance des frères. La moyenne de leur contribution se situe largement au-dessus de celle des profanes et ce sont deux maçons qui sont soumis aux contributions les plus élevées. Signard Douffières, banquier opulent et directeur des mines de Littry, est assez représentatif du milieu maçonnique. Disposant de revenus encore imposants en l’an II, son comportement est comparable à celui de la noblesse puisqu’il opte pour une stratégie classique axée sur l’équilibre entre placements actifs et produits de la rente.
La stabilité impériale ne fait donc que confirmer et amplifier ce qui était bien entamée c’est-à-dire la captation des élites marchandes par la franc-maçonnerie caennaise : 11 maçons appartenant à ce milieu figurent en effet sur les listes des 550 plus imposés du Calvados parmi lesquels sont choisis les membres des collèges électoraux. Mais c’est un document plus spécifique qui permet d’approcher la position d’ensemble des maçons appartenant à ce milieu dans la société civile : il s’agit de l’enquête de 1811 relative à la statistique industrielle sous l’Empire Le régime napoléonien s’empresse alors de dresser un état des lieux en vue de mesurer le potentiel industriel au sortir de la Révolution, dans le but de favoriser les entreprises novatrices.
Or, sur la liste des quinze plus gros négociants caennais, on relève le nom de neuf francs-maçons en activité. Jean-Louis Paysant Descoutures, Jean-Baptiste Bonnaire et Pierre Bellamy, avec des bénéfices évalués entre 400 et 600 000 livres, sont les plus huppés et gèrent une masse salariale ouvrière importante. Après 1815, un autre document original, le « dictionnaire Chalopin » révèle l’importance économique des négociants maçons de Caen. 28 négociants initiés ont ainsi pu être recensés, et un tiers se situe parmi les foyers payant les plus fortes contributions.
Sous l’Ancien Régime, deux autres orients de la généralité de Caen, Cherbourg et Granville, ont également été réceptifs aux gens de commerce. L’analyse des sources fiscales révèle les mêmes tendances élitistes : 13 frères issus de ce milieu figurent parmi les assujettis à la contribution patriotique ou aux emprunts forcés à Cherbourg. Beaucoup sont parmi les plus fortement imposés. Il est vrai que les « négociants-maçons », presque tous liés à l’entreprise de rénovation de la rade, sont unis par de solides stratégies matrimoniales. Après la Révolution, les anciens maçons figurent sur les listes de notables auprès de nouveaux frères initiés après la renaissance effective de la loge, en 1798. Ces derniers n’ont rien à envier aux anciens puis ces néophytes en maçonnerie sont à leur tour rejoints dans les loges par d’autres grosses fortunes, à partir de 1820.
A Granville, l’armateur morutier qui remplace l’entrepreneur de la rade répond également au processus de sélection sociale. Dès la fin du XVIIIème siècle, on trouve parmi les francs-maçons les principaux bénéficiaires et héros de la guerre de course, dont les Granvillais se sont fait une spécialité. Mais, c’est sous l’Empire (1804) que la loge intègre la totalité de cette élite engagée dans la course. Pierre-Jacques Lerond et son associé Jacques Campion forment ainsi le duo le plus actif. Ils sont associés avec d’autres maçons, comme Jacques Varin, Nicolas Girard ou Jacques Boisnard… et fournissent l’essentiel du volume des échanges pendant cette période, à partir de leurs bateaux Le Grand Consul et La Minerva. La liste des 100 plus imposés de la ville, en 1808, montre de manière convaincante la force de l’attraction du fait maçonnique sur l’élite négociante la plus huppée, puisque quinze des francs-maçons figurant sur la liste appartiennent au monde du négoce.
Mais le premier tiers du XIXème siècle est aussi le moment où la sensibilité négociante s’exprime dans de nouvelles contrées en Basse-Normandie, notamment dans l’Orne, à Alençon et à l’Aigle. Or, dans ces orients qui ne bénéficient pas de tradition maçonnique importante, le profil des maçons est identique à celui des Caennais ou des villes manchotes. On observe toujours une spécialisation du milieu autour de l’activité fondant la prospérité locale, la fabrication du célèbre point à Alençon et l’épinglerie à l’Aigle, et une même appartenance aux milieux les plus fortunés. A Alençon, le petit cercle de notables négociants initiés avant 1789 s’est agrandi d’un groupe important composé par les fabricants les plus prospères liés aux élites politiques. Le richissime Baron d’Empire et maire d’Alençon, le frère Jacques Mercier, est ainsi le fils d’un fabricant de point cossu, Thomas Mercier. A l’Aigle, le temple maçonnique est fréquenté par un groupe de 25 négociants et fabricants aiglons et mortagnais. La maçonnerie aiglonne regroupe 18 grands notables figurant sur les listes d’arrondissement entre 1800 et 1830 et l’ensemble constitue un groupe cohérent, dont les revenus se situent autour de 6 000 francs.
Dans de petits orients bas-normands, les faits sont identiques : ceux qui maçonnent sont des membres des collèges d’arrondissement entre 1820 et 1830, des hommes qui figurent même parfois sur les listes des 550 plus imposés.
C’est toutefois en Haute-Normandie, terre de prédilection de la maçonnerie négociante, notamment à Rouen, que l'influence de ce milieu est la plus visible.
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