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Le Balcon est une pièce représentative de la dramaturgie subversive de Jean Genet, l'un des auteurs les plus atypiques du "théâtre nouveau". Cette pièce marque un tournant dans l’œuvre de Genet, qui en publie d'ailleurs cinq versions successives : sur le plan dramaturgique, l’auteur brise l’unité de la scène et multiplie le nombre des personnages.

Le Balcon est une pièce représentative de la dramaturgie subversive de Jean Genet, l'un des auteurs les plus atypiques du "théâtre nouveau". Cette pièce marque un tournant dans l’œuvre de Genet, qui en publie d'ailleurs cinq versions successives : sur le plan dramaturgique, l’auteur brise l’unité de la scène et multiplie le nombre des personnages. Ces derniers jouent leurs scénarios pervers dans la maison de prostitution " le Grand Balcon" tenue par Madame Irma, alors que la révolution fait rage dans la ville.

Les clients du Grand Balcon viennent sous des habits d’emprunt, chercher une image idéale dont ils seront « la figure » pendant le scénario pervers qu’ils joueront avec l’une des prostituées de Madame Irma.

Le Balcon place au cœur de son intrigue un espace incarnant le simulacre et le pouvoir de l’illusion, espace qui s’oppose au réel, représenté dans la fable par la révolte qui gronde hors des murs du bordel, le dramaturge se plaisant cependant à brouiller, à la fin de la pièce, les frontières qui séparent ces deux pôles.

Genet désigne l’espace du Balcon comme le lieu du simulacre, de l’illusion, de la théâtralité. Au cours de son cheminement créateur, il n’a eu de cesse de mettre ces aspects en avant.

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Ainsi, dès la version de 1960, le dramaturge modifie sa didascalie inaugurale par des retouches qui, si elles peuvent sembler anodines, n’en sont pas moins lourdes de sens. L’« énorme crucifix espagnol » (Lbc 56, p. 9) devient « un énorme crucifix espagnol dessiné en trompe-l’œil » (Lbc 60, p. 11). L’Evêque, personnage « démesuré », se doit d’être « démesuré et raide comme un épouvantail » (Lbc 60, p. 11). Or le trompe-l’œil et l’épouvantail apparaissent précisément comme des expressions parfaites du simulacre.

Le personnage protéiforme

Le personnage se distingue dans Le Balcon par son caractère protéiforme . C’est le cas de l’Evêque qui se réjouit d’entendre confesser les pêchés, du Juge sadique qui veut fouetter la Voleuse, du Général heureux de succomber aux blessures des batailles. Ne disposant d’aucune identité, il prend de ce fait des allures multiples.

Ainsi, le Général ne nous sera connu que sous l'étiquette d'un client assidu de la maison de Madame Irma, qui vient satisfaire ses fantasmes en revêtant l’uniforme et en mimant sa propre mort sur le champ de bataille avec l’aide de la fille dont il s’assure les services.

Du reste, le personnage de Madame Irma est central: elle observe tous les salons de la perversion à travers un viseur qu’elle a installé dans sa chambre et c’est donc par ses yeux que le spectateur voit quelques scènes "obscènes". Quand l’Envoyé de la cour propulse Irma sur le devant de la scène politique afin de se servir d’elle, cette dernière devient une figure qui remplace la reine morte lors de la révolution.

Réécriture et évolution

1« Le bon photographe c’est celui qui propose l’image dé-fi-ni-ti-ve1 » affirme l’un des personnages du Balcon. De fait, la recherche d’une saisie de l’être à travers la fixation de l’image est au cœur de la pièce. De faux dignitaires qui aspirent à atteindre l’essence d’une fonction dans le simulacre, un héros s’enterrant dans un mausolée après s’être vu, consécration ultime, incarner dans le bordel, tout dans la pièce joue avec l’illusion d’une sublimation possible du réel à travers l’image figée. D’où l’importance de la mort qui hante Le Balcon, offrant aux personnages, en les embaumant, la fixité suprême.

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Cette idée de l’avènement du sublime dans le figement amène à étudier avec intérêt le geste de la réécriture, qui a présidé à l’élaboration progressive de la pièce, réécriture qui incarne précisément, par le mouvement de la pensée qu’elle traduit, l’inverse d’un figement. La pièce a fait l’objet de quatre versions, éditées successivement en 1956, 1960 et 1962 aux éditions de L’Arbalète, en 1968, enfin, dans les Œuvres complètes de Gallimard.

Or, avant même la première publication, on sait que Genet avait rédigé quatre versions différentes du Balcon, dont les manuscrits sont consultables à l’IMEC. La modification du texte à répétition témoigne d’un rapport ambigu du dramaturge à ce qu’il nomme « l’image dé-fi-ni-ti-ve ». Tout en recherchant indéniablement celle-ci, car la retouche implique a priori un désir de perfectionnement, Genet semble, dans le même temps, la refuser en perpétuant la réécriture, conscient du fait que le figement entraîne la mort, y compris celle de l’œuvre.

Dès lors, le spectateur peut se demander si, à travers les modifications successives, il observe une progression vers un idéal esthétique, la dernière version étant la plus « achevée », ou si chaque nouvelle mouture n’a d’autre but que de maintenir le texte en vie, le laissant perpétuellement « inachevé ».

L’étude des manuscrits et la comparaison des versions publiées permettent une plongée saisissante dans le processus créateur de Genet. Le dramaturge procède tantôt par amplification tantôt par retranchement, tantôt il retouche son texte et précise ses intentions avec une minutie qui confine à la maniaquerie, tantôt il le met à distance à travers des ajouts parodiques.

Les réécritures du Balcon semblent aller dans le sens d’un raffinement de la pensée et de l’écriture. Les enjeux fondamentaux de la pièce y sont de plus en plus mis en relief.

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Même si Genet procède autant par ajouts que par retranchements dans l’élaboration de son texte définitif, son écriture apparaît, de version en version, marquée par une tendance à l’ellipse. Tout se passe comme si le dramaturge commençait par expliciter sa pensée, et ce, autant pour lui-même que pour le futur spectateur, avant d’alléger le dispositif rhétorique.

Si Genet a ainsi tendance à synthétiser son texte, le rendant parfois peu compréhensible, ce qu’il garde apparaît travaillé à l’extrême dans le sens d’une plus grande précision de la pensée, d’une plus grande acuité de la vision. Genet se livre à la recherche maniaque de la formule la plus exactement conforme à son intention.

De fait, la réécriture va dans le sens d’une poétisation constante du texte. Moins le discours est explicite, plus il devient poétique.

Mise en scène et interprétations

L’étude des manuscrits permet de prendre la mesure du rôle fondamental de l’image dans la genèse de la pièce. L’évolution du dispositif scénique reflétant le lit défait, mis en place dès le Ier Tableau, est significatif à cet égard.

Le dispositif visuel semble ainsi mis au service d’une signification forte. Il donne de l’importance à la chambre d’Irma et conséquemment au personnage lui-même. La maquerelle apparaît, par cette image, comme la puissance centrale du Balcon, indirectement et métonymiquement présente même lorsqu’elle n’intervient pas dans les scènes.

Au fil des versions, son importance grandit encore, la pièce s’étoffant de nouvelles visions saisissantes.

Le Balcon reste d'une actualité surprenante même si sa version finale remonte à 1961. Si le théâtre de Jean Genet est aujourd’hui pleinement admis dans le panthéon des grandes œuvres littéraires du XXe siècle, il a d’abord conservé une aura sulfureuse qui explique qu’il soit probablement moins enseigné dans le secondaire qu’un Beckett ou un Ionesco. C’est pourtant un théâtre qui vaut le détour.

Osons le dire tout net : l’histoire du Balcon se déroule dans un bordel. Un lieu où les clients peuvent assouvir leurs fantasmes en incarnant des rôles, en devenant quelqu’un d’autre pour un temps. Les prostituées, au service de la mère maquerelle, sont donc avant tout des comédiennes chargées de donner un peu de réalité aux fantasmes des divers clients.

Même s’il ne s’agit pas d’un théâtre militant au sens strict de ce terme, impossible de faire l’impasse sur la dimension politique des deux pièces. Quant au Balcon, ce n’est pas un hasard si les trois principaux clients viennent incarner des rôles d’Évêque, de Juge et de Général. Trois aspects différents du pouvoir, trois figures éminentes de la société. Et ce qui n’était au départ qu’un jeu de rôles va interroger la fonction de ces trois figures, à mesure que la réalité frappe à la porte.

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