Les archives de Tsafon recelaient un trésor que je découvris, en novembre 2024, en y mettant de l’ordre. Une lettre y dormait depuis quelques années sans que je parvienne à me souvenir quand et comment elle intégra les dossiers de notre revue, il y a une bonne vingtaine d’années, peut-être plus. Elle est signée par Marcel Kaisler et est écrite le 1er février 1948 depuis le kibboutz « Beërot Jitzchak ». Quelle surprise ! C’est ce même Marcel Kaisler dont j’appris le sauvetage durant la guerre, à l’occasion de la remise de médaille de Juste parmi les Nations, le 20 novembre 2022 en mairie de Lille, à Louise Deligne qui le cacha durant la guerre.
L’écriture de la lettre et son contenu furent authentifiés par sa petite-fille, Yifat Erlich, et par son ami et lointain parent, Marcel Feig, lui-même enfant caché pendant la guerre.
Alors qu’en 2021 je rédigeais, en collaboration avec trois autres historiens, l’ouvrage sur le sort des Juifs du Nord et du Pas-de-Calais, Marcel Feig nous contacta, Monique Heddebaut et moi-même, pour nous fournir quelques informations sur un enfant caché à Lille puis dans le préventorium de Saint-Jans-Cappel. Notre entretien fut fructueux, pour nous et pour lui. Il nous raconta plus en détail le séjour de Marcel Kaisler dans cette maison de santé située en Flandre française et dont la directrice, Jeanne Vanlande, accueillait des enfants malades mais pas tous, quelques-uns étaient des enfants juifs cachés.
La cérémonie fut particulièrement émouvante car elle permit aux descendants de Marcel Kaisler, venus en nombre d’Israël, de rencontrer, pour la première fois et 80 ans après le sauvetage de leur père et grand-père, les descendants de Louise Deligne. Sans son accueil courageux, aucun membre de cette délégation israélienne n’existerait. À cette occasion, je fis la connaissance d’Yfat Erlich, la petite-fille de Marcel Kaisler. Journaliste au quotidien Israël Hayom, elle m’informa de ses investigations concernant la survie de son grand-père et de son arrière-grand-mère pendant la guerre. Puis elle rédigea un long article qui parut le 3 février 2023 dans l’édition du shabbat de son journal.
La lettre que Marcel Kaisler écrivit à ses « Biens chères Mamans Marie et Andrée », le 1er février 1948 depuis « Beërot Jitzchak » en Palestine/Israël. L’autobiographie écrite par Marcel Kaisler devenu Mordechaï Kedar, datée de 1997 et agrémentée de photos et de plans. Je dois remercier Yfat Erlich pour m’avoir communiqué d’autres renseignements par courriels.
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Lorsque la Belgique est envahie par les Allemands en mai 1940, Éva Kaisler, née Krengel, décide de fuir Anvers, où elle réside, pour prendre la route vers le sud avec son fils Marcel, alors âgé de 12 ans, et deux autres enfants, Helmut et Trude Hochman, âgés de 9 et 10 ans, refugiés d’Allemagne et dont les parents avaient été arrêtés. Depuis huit années déjà, Éva Kaisler est veuve et élève seule ses deux enfants : Esther, l’aînée, et Marcel. Mais en 1940, Esther n’est déjà plus en Belgique.
Le trajet vers la France est « effrayant et épuisant », le train passant par Bruxelles est plusieurs fois bombardé. Finalement Éva Kaisler et les trois enfants échouent à Lille, ville qu’ils ne connaissent pas et déjà envahie par les Allemands : « Nous nous sommes assis sur la valise, dans la rue. Soudain, apparut une jeune fille de 16 ans. Maman lui demanda s’il y avait un hôtel en ville. La jeune fille courut chez elle et revint vers nous, toujours en courant, pour dire que sa mère nous invitait chez elle. Cette généreuse hôtesse, Louise Deligne, était veuve avec six enfants. Elle nous reçut très bien alors qu’elle savait que nous étions juifs », raconte Marcel Kaisler à sa petite-fille Yfat Erlich.
De retour à Anvers, les enfants Hochman retrouvent leurs parents libérés et Marcel peut retourner à l’école. Toutefois, sa situation est précaire car il est apatride. Dès le mois d’août 1942 commencent les déportations des Juifs depuis la Belgique vers Auschwitz ; d’autres Juifs sont arrêtés et envoyés au travail forcé dans les camps de la région de Boulogne-sur-Mer et au Judenlager des Mazures, dans les Ardennes françaises.
Un jour, alors que ma mère était en voyage, j’ai entendu que l’on frappait de grands coups à la porte. C’était un type qui collaborait avec les nazis et qui était venu m’arrêter pour me déporter. J’avais environ 14 ans. J’ai entendu le type qui criait : « Où est Marcel ? », j’ai commencé à courir dans l’appartement pour trouver une cachette. Soudain j’ai vu que, dans la chambre à coucher de ma mère, il y avait un espace entre le montant du lit et le mur. Je me suis faufilé dans cet espace étroit. Le type qui me cherchait est arrivé dans la chambre, s’est baissé pour examiner sous le lit. J’avais arrêté ma respiration. Par bonheur, la fenêtre ouverte attira son attention. Il aperçut une silhouette qui courait dans la rue et il a pensé que j’avais sauté par la fenêtre.
Éva Kaisler se souvient de la proposition de Louise Deligne et décide d’envoyer son fils à Lille, tandis qu’elle reste à Anvers tout en rendant régulièrement visite à Marcel. Au bout de plusieurs mois, le danger réapparaît avec des voisins qui s’interrogent sur la présence d’un jeune garçon supplémentaire chez cette veuve, déjà mère de six enfants. Éva Kaisler, avertie des soupçons, vient reprendre son fils et, après quelques jours d’hésitation, finit par contacter la Croix-Rouge qui lui conseille de le diriger vers le préventorium de Saint-Jans-Cappel, village situé à mi-chemin entre Lille et Dunkerque. Marcel s’y trouve au milieu d’enfants tuberculeux et quelques autres enfants juifs cachés comme lui, grâce à la générosité de la directrice Jeanne-Marie Vanlande. Malgré un voyage entre Anvers et Saint-Jans-Cappel risqué à cause des arrestations et des bombardements, Éva Kaisler continue de se rendre régulièrement auprès de son fils pendant quelques mois. Puis les menaces se faisant de plus en plus lourdes, elle se réfugie à Bruxelles où elle vit plus ou moins clandestinement de travaux ménagers et cesse ses visites en France. Marcel reste sans nouvelles jusqu’à la Libération. C’est alors qu’il se rend à Bruxelles, il a déjà 16 ans, pour apprendre que sa mère a été arrêtée. Non déportée et rentrée le 7 septembre 1944, la mère retrouve son fils et peut raconter qu’elle a été internée à la Caserne Dossin de Malines, le 10 août 1944. La déroute des Allemands ayant empêché la constitution du 27e transport dans lequel Éva était inscrite, celle-ci a été libérée avec l’ouverture du camp le 4 septembre 1944.
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Après la guerre, les liens entre les sauvés et les sauveteurs ne sont pas rompus. La famille de Marcel Kaiser détient une photo qui montre Éva Kaisler entourée de Louise Deligne et d’une de ses filles, en promenade à Lille, peu de temps après la guerre. La famille appartenait à la communauté juive anversoise très fidèle à la religion et ses pratiques.
Lors de la Libération de la Belgique, alors âgé de 17 ans, le jeune Marcel, qui connaît l’anglais, se joint aux forces alliées américaines et leur sert d’interprète. C’est l’occasion pour lui de se lier à un rabbin militaire qui lui donne des téfilin en cadeau. Puis rapidement, il émigre en Palestine, après avoir suivi une préparation dans un mouvement de jeunesse religieux, tandis qu’Éva reste seule à Anvers.
« Mamans Marie et Andrée » sont les enfants de Louise Deligne. Andrée, en réalité André, est son plus jeune fils qui a environ l’âge de Marcel. Il est vite devenu son compagnon de jeu. L’appellation « Mamans », pour désigner les enfants de Louise Deligne, atteste l’affection quasi filiale que Marcel Kaisler nourrit envers ses protecteurs, presque six ans après avoir été caché et sauvé de la déportation mortelle. Le 1er février 1948, il est seul en Israël, tout juste attaché à sa sœur qui l’a quitté une dizaine d’années auparavant et qu’il ne rencontre qu’occasionnellement.
Par la suite, une fois son intégration en Israël bien avancée, Marcel Kaisler changea ses noms et prénoms en Mordechaï Kedar : « Mon grand-père obtint du travail à l’Agence juive en tant que conseiller en agriculture. Il était alors demandé aux employés de jeune État d’hébraïser leur nom (afin d’être Israéliens). »
Beerot Yitzhak (anciennement) était un kibboutz du Néguev à la frontière avec l’Égypte. Mon grand-père fut envoyé là-bas pour l’installer et le protéger. Lors de la guerre d’Indépendance, il y eut une très dure bataille à Beerot Yitzhak face à l’armée égyptienne. Mon grand-père y a combattu. Il y eut de nombreux tués et blessés.
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Après la guerre d’Indépendance, le kibboutz est quasiment anéanti et, au début des années 1950, il se reconstruit à Petah Tikva, ville située à l’est de Tel Aviv et non loin de Bnei Brak, un quartier très religieux. Dans son autobiographie, Marcel Kaisler (Mordechaï Kedar) relate cette « bataille de Beerot Yitzhak » à laquelle il prend part en juillet 1948, quelques semaines après la proclamation de la création de l’État d’Israël le 14 mai.
Le kibboutz Beerot Yitzhak a été fondé en 1943 et appartient au mouvement « Hakibboutz Hadati » (Kibboutz religieux). Il a été établi sur le site actuel du kibboutz Nahal Oz, constitué en 1953. Les fondateurs étaient originaires d’Europe centrale (Tchécoslovaquie et Allemagne) et membres du parti sioniste religieux Hapoel Hamizrahi, créé en 1922, dont la devise, « Torah vaAvoda » (Torah et Travail), donne l’orientation. Ce parti est à l’origine de plusieurs kibboutz religieux établis entre les deux guerres et même pendant la Seconde Guerre mondiale, comme Beerot Yitzhak (les puits d’Isaac) dont le nom fait référence au patriarche. En février 1943, une douzaine de jeunes gens s’installe sur un terrain acquis par le Keren Kayemet LeIsraël, non loin de Gaza, dans la partie ouest du Néguev, désertique.
Dans les années 1943-1948, d’autres kibboutz sont fondés dans le Néguev aux abords de Gaza. Il s’agit de prolonger vers le sud la présence juive tout en développant l’agriculture dans le désert, pour le faire « refleurir » selon le programme sioniste. En 1943 apparaissent Revivim (Hakibboutz Hameouchad), Nitzanim (Hanoar Hatzioni), puis en décembre 1943 Yad Mordechaï (Hakibboutz Haartzi), Beeri (Hakibboutz Hameouchad) en 1946, Saad (Hakibboutz Hadati) en 1947, Reïm (Hakibboutz Hameouchad) en 1949.
À cette époque, la situation était marquée par une intensification des tensions entre les différentes communautés et un affrontement direct avec la puissance coloniale britannique.
En 1947, les tensions en Palestine entre Britanniques, Juifs et Arabes atteignirent un point critique. Le Yishouv (la communauté juive en Palestine) menait une campagne intense pour établir un État juif, combinant pressions diplomatiques et actions armées.
La principale sanction imposée concerna l'immigration juive. En 1945, après la Seconde Guerre mondiale, la pression internationale s’accentua sur la Grande-Bretagne pour qu’elle autorise l’immigration juive en Palestine, notamment à la suite de la Shoah. Cependant, afin de préserver ses relations avec les pays arabes, le gouvernement britannique maintint les restrictions en vigueur, conformément au Livre blanc de 1939. Malgré l’afflux massif de survivants de la Shoah cherchant un refuge, l’immigration juive fut strictement limitée.
En outre, le mandat britannique imposa un blocus économique et des représailles financières. Londres restreignit les financements étrangers soutenant le Yishouv, notamment ceux provenant des communautés juives de la diaspora.
La répression militaire et les arrestations s’intensifièrent également. Après l’attentat de l’hôtel King David en juillet 1946, orchestré par l’Irgoun et ayant causé la mort de 91 personnes, les Britanniques déclenchèrent l’Opération Shark (du 30 juillet au 2 août 1946), arrêtant des centaines de membres de l’Irgoun. Cette opération s'inscrivait dans la continuité de l’Opération Agatha (également connue sous le nom de Black Sabbath - Shabbat Noir), menée en juin 1946, au cours de laquelle des centaines de membres du Yishouv, y compris des dirigeants de l’Agence juive, furent arrêtés.
Plusieurs combattants juifs capturés furent exécutés par pendaison, provoquant une escalade de la violence.
Les Britanniques tentèrent également de désarmer et de démanteler les organisations militaires juives, en particulier l’Irgoun et le Lehi, considérés comme terroristes (« terrorisme juif », selon l’expression de Marcel Kaisler) car, plus radicales, elles menaient des attaques directes contre les forces britanniques. La Haganah, bien que plus modérée, organisa l’immigration clandestine (Aliyah Bet) et mena des opérations de sabotage contre les infrastructures britanniques.
L’inefficacité des sanctions et l’usure du mandat britannique, combinées aux pressions internationales (notamment celles des États-Unis et des Nations unies), poussèrent finalement Londres à se retirer de la Palestine et à confier aux Nations unies la question de la résolution du conflit.
Parallèlement, les tensions entre les communautés juive et arabe s’aggravèrent. Des affrontements éclatèrent dans plusieurs villes, notamment à Jérusalem, Tel Aviv et Haïfa. En décembre 1947, après l’adoption du plan de partage de la Palestine par l’ONU le 29 novembre 1947, la guerre éclata entre Juifs et Arabes.
Face à cette escalade de violence et à son incapacité à rétablir l’ordre, le gouvernement britannique annonça son retrait et fixa la date du 14 mai 1948 pour la fin de son mandat.
Le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclama l’indépendance de l’État d’Israël. Quelques heures plus tard, les armées des pays arabes voisins envahirent le territoire, marquant le début de la guerre israélo-arabe de 1948.
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