Cet article propose d’interroger un singulier témoin du bagne de Rochefort : la pendule du forçat. En effet, cette pendule a bien été fabriquée à Rochefort par le forçat Dubois. Cependant des trouvailles inédites remettent en cause les anecdotes jusqu’alors véhiculées sur cette pendule pour laisser place à une histoire, au final, bien plus rocambolesque que la légende tout en renouvelant notre regard sur le quotidien de l’institution d’enfermement.
Le premier point de vue consiste à replacer la pendule dans le cadre muséal. Rapport au lieu bien sûr, marqué par l’intérêt d’une ville qui redécouvre son passé. Rapport au musée surtout qui s’interroge sur la place du bagne portuaire dans ses collections ; ce qui amène, en prenant du recul, à réfléchir à ses fonctions et à ses modalités.
1Le Musée National de la Marine à Rochefort expose une pendule dite du “bagnard” : elle figure dans la modeste collection du musée comptant trois pièces directement rattachées au bagne portuaire en activité dans ce port entre 1766 et 1852.
6Dans les riches collections du musée de la Marine, la pendule de Dubois apparaît comme un objet pour le moins étrange, insolite, voire quelque peu égaré. Ni modèle de navire, ni tableau, ni dessin, ni gravure, ni outil d’ouvrier, elle tranche d’abord par sa nature : qu’est-ce qu’une horloge peut bien raconter de l’histoire de la Marine ? Elle tranche aussi par sa singulière beauté, avec ses trois grands engrenages, sa solide symétrie et son laiton flamboyant, bien susceptible d’attirer l’œil du visiteur, fut-il quelque peu distrait. Si elle peut évoquer des instruments de navigation par son esthétique technologique et par son matériau, elle n’en demeure pas moins une pendule, fort remarquable sans doute, mais tout de même rien d’autre qu’une pendule qu’on s’attendrait plutôt à trouver dans un musée de l’horlogerie ou un centre de culture scientifique. Sans être très grand, l’objet, qui mesure 76 cm de haut, 40 cm de large et 13 cm de profondeur, reste assez imposant.
3À l’homme de musée, la pendule pose la question de la mise en scène de l’objet à l’intérieur des collections du musée, question relevant des problématiques actuelles et complexes du musée, en particulier ses fonctions, la conception de parcours de visite, la construction de thématiques ou encore l’accompagnement du public.
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4L’historien de l’établissement punitif quant à lui se délecte d’abord de voir « donner corps » au bagne, car, sans adhérer à l’idée d’une volonté d’effacement délibéré de son existence, force est de reconnaître que peu de traces matérielles ont résisté à l’épreuve du temps, fut-il aussi court. Il s’agit alors pour lui de chercher à comprendre comment la fabrication de cette pendule a été possible dans le contexte du bagne de l’arsenal de Rochefort. Toutefois, à côté de cette toile de fond, le cas étudié permet également d’interroger le potentiel analytique du concept d’agency pour examiner la logique des acteurs de ce lieu d’enfermement.
Le second point de vue consiste à replacer la pendule dans l’histoire de l’horloger François Dubois, forçat détenu au bagne de Rochefort au début du XIXe siècle.
5En plongeant au cœur de l’intrigue, la pendule constitue l’une des pièces centrales du procès du forçat Dubois qui s’est déroulé durant l’été 1816. Cette affaire apparaît donc comme une lucarne entrouverte sur le bagne de Rochefort ; un entrebâillement qui invite à s’interroger sur ce que l’on sait vraiment de ce bagne comme à admettre ce que l’on en ignore encore. Car, et là réside l’essentiel, les sources de ce procès dessinent un récit totalement renouvelé autour de cette singulière pendule, qui se trouve mêlée à une invraisemblable supercherie. Le procès qui s’ensuit fait la lumière sur une réalité travestie ; l’affaire livre ainsi une vérité profonde et déroutante.
7Jusqu’à récemment, la plus ancienne trace que nous avions de cet objet remontait à 1882, où il est mentionné parmi l’ensemble d’objets présentés dans l’arsenal, au musée des Modèles. Installée dès le début du XIXe siècle, cette modeste institution, assez semblable par sa nature aux musées de tradition qui accompagnent les implantations militaires, conserve des témoignages des grandes heures de l’arsenal : innovations techniques, navires glorieux, souvenirs de grandes figures et de personnalités marquantes s’y entassent dans une idée de lieu de mémoire et de mise en scène soucieuse de prestige et d’identité. En 1927, l’arsenal de Rochefort est fermé. Le musée des Modèles, alors installé à l’étage du pavillon sud de la corderie, n’est plus accessible aux visiteurs. L’archiviste du port, le capitaine de vaisseau Dick Lemoine porte dès 1929 un projet de musée naval, qu’il souhaite installer dans l’ancien commissariat de la Marine désormais vacant. Le musée ouvre en 1936. La pendule y est présentée, dans la salle consacrée aux instruments de navigation et aux innovations. Pendant la guerre, Rochefort est située en zone occupée et, de juin 1940 à août 1944, le bâtiment où est installé le musée est réquisitionné par les Allemands. Après la guerre, le mauvais état du bâtiment, dont les boiseries sont infestées de termites, ne permet pas d’ouvrir à nouveau le musée au public. Les collections, dont notre pendule, y sont stockées dans trois salles en attendant des jours meilleurs. Lesquels arrivent en 1973 lorsqu’après d’importants travaux de rénovation, le musée de la Marine ouvre ses portes pour un été, avant une ouverture définitive en 1974.
8Du musée des modèles au musée naval, puis au musée de la Marine : l’histoire de la pendule est somme toute conforme à celle de la plupart des œuvres exposées aujourd’hui au musée. Mais ce n’est pas tout.
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9Le musée des Modèles est confié à un responsable, généralement un ingénieur du port, qui y consacre le temps qu’il peut. En 1882, l’ingénieur Villaret entreprend de rédiger des notices d’un certain nombre des objets qui lui sont confiés. La pendule retient son attention : la technicité de l’objet fait naturellement écho à sa propre culture et lui offre l’occasion de grands développements sur la question du mouvement perpétuel, dont il démontre, avec son savoir de la fin du XIXe siècle, l’impossibilité. La pendule porte alors le titre de : Essai d’horloge à mouvement perpétuel. L’horloge enfermée sous cette vitrine a été dit-on confectionnée par un forçat de Rochefort appelé Dubois qui avait réussi à obtenir la permission de se livrer à ce travail, en se faisant fort d’exécuter une horloge qui marcherait indéfiniment. On ajoute que sous ce prétexte, il se procurait divers objets-outils, que l’on soupçonna devoir servir à une évasion, et que l’autorisation d’en introduire de nouveaux lui fut retirée lorsque son travail était fort avancé. On dit enfin que pour se venger de cette interdiction, il détruisit ou fit disparaître les organes qui auraient assuré à sa pendule une marche indéfinie.
10Dans le musée naval de Dick Lemoine, c’est toujours son caractère scientifique qui retient l’attention et l’inventaire de 1936 l’enregistre sous le nom Pendule : essai de mouvement perpétuel. En 1973, son caractère de souvenir du bagne prend le dessus, au sein d’un musée qui commence à se soucier fortement de raconter l’histoire de l’arsenal de Rochefort. Ce basculement de signification est indissociable du grand mouvement de rénovation qui démarre alors dans la ville. Depuis 1944, les bâtiments de l’arsenal, incendiés par l’occupant allemand, sont devenus une friche industrielle et nul ne se soucie d’histoire maritime dans cet après-guerre plutôt sombre. Ville de garnison, où est implantée une base américaine jusqu’en 1964, Rochefort se signale par sa saleté et sa violence plutôt que par sa culture et son attractivité touristique. Le passé maritime ne préoccupe guère les habitants. Les premiers essais de rénovation de la corderie par l’Amiral Maurice Dupont, commandant de l’arrondissement maritime de Rochefort-La Pallice de 1964 à 1967, puis le classement de l’édifice au titre des monuments historiques en 1967 sous l’impulsion de Jean Verney, directeur du Comité régional des affaires culturelles, changent doucement la donne. Le tournage en ville des Demoiselles de Rochefort à l’été 1966 auquel participe de nombreux habitants, modifie la perception que les Rochefortais se font de leur ville, et l’on sait la place de la sensibilité collective dans la définition-même du patrimoine. Les années 1970 concrétisent ces intuitions et lancent, par la volonté de la municipalité, un chantier de 20 ans de rénovation de l’arsenal.
Cette ville qui retrouve les traces de son passé, qui s’investit de nouveau dans son histoire maritime, fait émerger des sujets enfouis qui prennent une place nouvelle. Responsables politiques, historiens et habitants s’interrogent sur les lignes de force de cette longue histoire qui renaît. C’est par cet effort que le bagne s’impose peu à peu comme un sujet central, à la fois affectif et érudit. Sans ce contexte de rénovation patrimoniale, la pendule de Dubois serait sans doute restée une curiosité élégante de l’histoire des techniques illustrant l’impasse intellectuelle du mouvement perpétuel.
11Au cours des années 1970-80, il est donc devenu indispensable d’aborder la question du bagne. Comment le faire dans un musée, où la médiation est encore peu présente et où les objets porteurs de ce récit sont peu nombreux ? Car c’est l’une des caractéristiques des bagnes d’arsenaux : ils ont généré une masse d’archives considérables, mais fort peu d’objets : le forçat est plus palpable aux archives qu’au musée. C’est là que prend sa source, ce qu’on pourrait appeler le syndrome de la noix de coco. Les forçats fabriquaient en effet des objets décoratifs, poires à poudre, tabatières, boîtes, qu’ils étaient autorisés à vendre pour améliorer leur pécule. Parmi les matériaux auxquels ils ont recours, les noix de coco gravées se signalent par leur iconographie maritime variée, souvent inédite, et leur style à la fois naïf et maîtrisé qui ouvrent la voie vers une histoire incarnée, sensible, à laquelle on aspire alors. Il n’est guère étonnant que ces travaux de forçats aient été recherchés. Le musée national de la Marine, qui n’en conserve alors que 7, fait l’acquisition de 25 noix gravées en 1976. La pendule de Dubois se trouve ainsi accompagnée de la cloche du bagne, d’une plaque de shako de garde-chiourme ; d’une grosse clé et sa serrure et de 4 noix de coco gravées, complétées de quatre tabatières en bois ou en paille. L’ensemble constituant une vitrine en accord avec la nouvelle importance acquise par le sujet.
12Dans le même temps où elle acquiert un statut de témoin pittoresque du bagne, la pendule fait aussi l’objet d’une relecture visant à la documenter et à mieux comprendre ce qu’elle peut raconter de l’institution carcérale. Le mécanisme de l’horloge, son allure générale, les préoccupations théoriques dont elles semblent être porteuses autorisent une datation comprise entre 1780 et 1820, fourchette large dictée par la prudence : l’objet est de toute façon étrange et peut échapper aux modes de son temps. Le récit de l’ingénieur Villaret fait naturellement l’objet de toutes les attentions. Il place l’histoire sous le signe du doute : l’horloge a été dit-on confectionnée par un forçat de Rochefort. La mémoire de l’événement semble s’être transmise oralement au sein du musée des modèles, dont c’est peut-être aussi une fonction, mais aucune source solide ne vient l’étayer. Heureusement, le texte de Villaret livre un nom, promesse de bien des découvertes.
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13Il est vrai cependant que Dubois n’est pas le plus aisé des patronymes pour qui part à la chasse dans les archives : un nom moins fréquent aurait sans doute facilité le travail, et les registres matricules du bagne de Rochefort, conservés au Service historique de la Défense, n’ont pas manqué de fournir leur lot de Dubois. En s’en tenant aux 40 ans retenus pour dater l’objet, une bonne quinzaine de prétendants sont apparus. Ils sont matelot, scieur de long, menuisier, vigneron, maréchal-ferrant, perruquier, sellier-bourrelier, et le plus souvent sans métier : rien qui ne soit très compatible avec le savoir-faire dont témoigne notre horloge … avant la découverte du candidat idéal : François Dubois, matricule 3146, horloger de son état.
14Mieux connaître en histoire implique de s’efforcer à faire refluer l’incertitude - notamment, à renoncer à la conjecture au profit de preuves établies, fût-ce au moyen d’une vérité incomplète - et ce, sans prétendre tout savoir, tout connaître. Ainsi, attester l’origine de la pendule permet certes de légitimer son exposition dans les galeries du musée national de la Marine à Rochefort : cette mécanique est bien l’œuvre d’un condamné du bagne de Rochefort, mais sans que cela suffise à classer définitivement le dossier. En effet, une fois confirmés l’identité et le statut de son auteur, l’expôt soulève un faisceau de nouvelles questions tenant à la fabrication au bagne d’un objet hors du commun et, pour commencer, à se demander que sait-on de ce forçat horloger ? De sa motivation à concevoir cette pendule ? Des conditions de sa réalisation ?
15Pour la très grande majorité des condamnés, en dehors des dates qui bornent le passage au bagne, les archives restent muettes en ce qui concerne le déroulement concret de leur peine ; tenter cette reconstitution s’avère de ce fait une opération sinon hasardeuse, toujours laborieuse et le plus souvent infructueuse. Au pire, ces données font totalement défaut ; au mieux, elles sont éparpillées dans une abondante documentation administrative qui ne livre ses secrets qu’à une fourmi opiniâtre placée sous une bonne étoile.
16Dans le registre 1O-35 de la matricule de la chiourme, sous le numéro 3146, l’information marginale nous apprend que François Dubois est arrivé par la chaîne du midi le 30 messidor an XI et qu’il a été détaché de la chaîne le 4 avril 1816. Il a donc passé 4 654 jours au bagne de Rochefort, soit 12 ans 8 mois et 27 jours. Généralement, c’est à ce stade que prennent fin les certitudes. Banale illustration du silence de la masse des condamnés, aucun écrit personnel de François Dubois n’est parvenu jusqu’à nous. Par conséquent, ce récit restera dépourvu du témoignage de son personnage central qui entre au bagne de Rochefort à l’époque du Consulat. Entre aurore et crépuscule, nous sommes alors à peu près à égale durée des prémisses de la Révolution (1789) et de la fin du Premier Empire (1815), un quart de s...
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