L'acte XII des gilets jaunes a été perçu comme "une thérapie" pour les blessés, offrant une occasion de se retrouver et de se soutenir mutuellement.
L'acte XII des manifestations des gilets jaunes était dédié aux blessés. Au lendemain de la décision du Conseil d'État de maintenir l'usage des lanceurs de balle de défense (LBD) dans les manifestations, une "grande marche des blessés" a été organisée.
De nombreux gilets jaunes blessés à Paris ou en province se sont retrouvés pour défiler. Parmi eux, Jérôme Rodrigues, l'une des figures les plus médiatiques des gilets jaunes, qui a perdu son œil droit lors de heurts place de la Bastille à Paris. Il a expliqué sa présence dans le cortège, une semaine seulement après sa blessure: "Il y a eu une telle onde de choc suite à ce qui est arrivé, parmi mes collègues et amis gilets jaunes, que je me devais d'être là ne serait-ce que pour les rassurer en me voyant sur mes deux pieds."
Dans la foule, d'autres visages symboles des violences policières étaient présents, comme Antonio Barbetta, blessé grièvement au pied par une grenade GLI-F4 le 24 novembre sur les Champs-Élysées. Il marchait avec des béquilles, mais sa volonté n'avait pas été entamée: "Ça fait du bien de voir que les gens sont solidaires, c'est une bonne thérapie pour nous en tant que blessés".
Lola, 18 ans, a reçu un tir direct de flash-ball au visage le 18 décembre à Biarritz. "Je n'osais pas trop revenir manifester, mais c'est nécessaire, a-t-elle témoigné au micro du HuffPost. Il faut qu'on se fasse entendre."
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Antoine, 26 ans, a eu la main droite arrachée par une grenade GLI-F4 ramassée le 8 décembre à Bordeaux. "Notre combat est l'interdiction de ces armes dangereuses et un changement de doctrine de la part de la police, qui n'est pas dans le désamorçage du conflit mais dans la répression pure et dure" a-t-il affirmé.
Vendredi 1er février, le Conseil d'État avait toutefois estimé que le risque de violences dans les manifestations rendait "nécessaire de permettre aux forces de l'ordre de recourir" aux LBD. Selon le collectif militant "Désarmons-les", 20 personnes ont été gravement blessées à l'œil -la plupart éborgnées- depuis le début du mouvement. La police des polices (IGPN) a été saisie de 116 enquêtes selon une source policière, portant pour dix d'entre elles sur de graves blessures aux yeux.
Lors des manifestations des Gilets jaunes, plusieurs personnes ont été grièvement blessées par des tirs de LBD 40, ce lanceur de balles de défense qui a remplacé le flash-ball. Le directeur de la police nationale a dû rappeler les conditions d'utilisation.
Le LBD 40 est un lanceur de balles de défense fabriqué en Suisse et utilisé par les policiers et les gendarmes en France. Il a peu à peu remplacé le flash-ball, qui était privilégié jusqu'à présent. L'arme non létale est notamment censée être plus précise. Mais dans les cortèges de lycéens puis de Gilets jaunes, elle a fait de nombreux blessés, même s'il n'existe aucun chiffre officiel communiqué par le ministère de l'Intérieur.
L'emploi de cette arme doit répondre aux principes de "nécessité et de proportionnalité" et être soumis à des "conditions opérationnelles" telles que le respect des "intervalles de distance propres à chaque munition".
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Elle peut être employée en cas d'"attroupement" susceptible de troubler l'ordre public, "en cas de violences ou voies de fait commises à l'encontre des forces de l'ordre ou si elles ne peuvent défendre autrement le terrain qu'elles occupent". "Ces circonstances correspondent aux émeutes urbaines auxquelles les policiers sont actuellement confrontés". Le lanceur de balles de défense "peut constituer une réponse adaptée pour dissuader ou neutraliser une personne violente et/ou dangereuse".
Il n'existe pas de bilan officiel du nombre de blessés par LBD dans les manifestations des Gilets jaunes. Tout juste sait-on que depuis le début du mouvement et jusqu'au 11 janvier, soit la veille de l'acte 9, l'IGPN, la police des polices, avait été saisie de 207 signalements de violences policières. Mais on ignore combien sont liés à l'usage de LBD.
D'après le décompte du service de fact-checking de Libération, au moins 69 "gilets jaunes" ou journalistes ont été blessés par des tirs de LBD depuis le début de la mobilisation et au moins 14 d'entre eux ont perdu l'usage d'un oeil. Selon une source policière citée par l'AFP, sur la seule journée d'action du 12 janvier, au moins 5 manifestants ont été grièvement blessés "vraisemblablement" par des tirs de LBD.
Voici les spécificités du LBD 40 :
Son utilisation avait déjà fait polémique dans le cadre des manifestations de lycéens, avec plusieurs cas d'élèves grièvement blessés.
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La blessure à l’œil d’une des figures médiatiques du mouvement des « gilets jaunes », Jérôme Rodrigues, lors de l’acte XI samedi 26 janvier, a donné une nouvelle tournure au débat sur l’usage par la police des armes dites de « force intermédiaire » et menace de faire basculer de nouveau la situation dans la violence.
Le "gilet jaune" a été blessé à l’œil pendant la manifestation de samedi. Il affirme avoir été atteint par une grenade de désencerclement ainsi qu’une balle de flash-ball. En conférence de presse, il a exprimé sa colère, mais appelle au calme. "Je n’appelle à aucune revanche, je n’appelle à aucune haine. Je crois que je suis le 18ème à perdre un œil. Je ne veux pas être un symbole, le symbole, c’est le mouvement, le symbole, ce sont les revendications, le symbole, c’est le ‘gilet jaune’", a-t-il affirmé.
Pour ce père de famille, pas question d’abandonner la mobilisation."Ils pourront me couper un bras, ils pourront me couper une jambe, je ne lâcherai pas, je retournerai dans la rue", déclare-t-il.
L’homme est soutenu par sa famille et notamment sa sœur, Helena, qui attend des retours rapides de l’enquête. "Ce n’est pas juste un homme qu’on touche, c’est une famille entière. J’aimerais que la personne qui a fait ça l’admette et s’excuse", confie-t-elle. Elle précise qu’elle continuera de soutenir son frère dans les actions qu’il entreprend.
Dans un livre documentaire, Sophie Divry recueille la parole de ceux qui ont vu leur vie fracassée pour avoir revendiqué une meilleure répartition des richesses.
Au printemps 2019, Sophie Divry a constaté que dans l’agenda médiatique, une manifestation de Gilets jaunes chassait l’autre, que l’on passait bien vite sur les violences, sur les mutilations. C’était comme un manque de considération pour les blessés. On ne pouvait pas laisser filer tout cela. La vie de ces cinq manifestants a été brisée. Ils sont diminués, ne peuvent plus travailler.
Dans les manifs, certaines personnes ont perdu un œil à cause d’un tir de flashball. Mais une main coupée a quelque chose de barbare, de moyenâgeux, d’un autre temps ; comme un châtiment qui relève des pires dictatures ou de pratiques commises dans des pays peu civilisés. Ce démembrement ne peut que choquer.
Ce sont des hommes entre 21 et 53 ans, plutôt ruraux. Quatre ouvriers qualifiés et un étudiant. Des travailleurs manuels qui aiment leur métier. Ils sont peu politisés, hormis un militant syndical. Ce sont de parfaits citoyens bien insérés dans la société et installés dans leur vie. De braves gens qui étaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Le drame qu’ils ont vécu aurait pu arriver à n’importe qui. Pour la plupart, c’était leur première manif, qu’ils envisageaient comme une sortie familiale, sans intention agressive.
Leurs revendications sont assez basiques et essentielles : la sauvegarde des services publics, la hausse du Smic et du pouvoir d’achat, la justice sociale… La plupart ne se revendique même pas « Gilet jaune » ; il y a juste une convergence des luttes qui les font se joindre au mouvement.
Leurs propos, leurs mots que j’ai rapportés intégralement. C’était fondamental pour moi. Ma démarche, en tant qu’intellectuelle non issue de la classe ouvrière, consiste à faire entendre leurs voix. Avec mon livre, je leur apporte une plus large diffusion. Il y a une tendance chez les intellectuels et les artistes à parler à la place des ouvriers pour faire de la glose. Mon livre, c’est le leur. Je suis fière de l’avoir écrit. Je contribue en cela à restaurer leur dignité. Pour moi, ils représentent chacun l’un des visages des Gilets jaunes.
Les médecins l’ont confirmé : les blessés du mouvement des Gilets jaunes présentent des blessures de guerre ! Je considère qu’on a passé un cap historique en matière de violence pour un pays civilisé en temps de paix. Il y avait là une volonté politique manifeste de faire peur, de mutiler pour faire taire les manifestants et casser les résistances. Celle de monter les Français les uns contre les autres aussi. Le gouvernement ne supporte pas la parole populaire. Les Gilets jaunes sont montrés comme dangereux.
Tous ont reçu une prothèse, avec une seule obsession : reprendre le travail. Ils sont également beaucoup occupés avec la paperasserie administrative. L’un a engagé une action en justice. Mais c’est très difficile pour eux, car ils ne se sentent pas reconnus comme victimes d’une répression féroce, arbitraire et disproportionnée. On ne les entend pas.
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