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« Il était une fois une coïncidence qui était allée se promener avec un petit accident ; au cours de leur promenade, ils rencontrèrent une explication si vieille, si vieille, qu’elle était toute courbée et toute ridée, et qu’elle avait plutôt l’air d’une devinette. » - Lewis Carroll.

La Fable et ses Multiples Textes

Faute de supposer d’emblée à notre lecteur le goût des théories, on l’invitera simplement à aimer, dans toute fable, deux textes à la fois ; telle est au fond, la loi même du genre, où toute production s’affiche comme hypertextuelle - quitte à se constituer en retour en hypotexte, comme on en fera plus loin l’épreuve. Que toute fable doive naître ainsi d’une fable et puisse donner naissance à un autre apologue fait d’elle une production non seulement instable mais, comme on a commencé à l’apercevoir, inachevée en droit. Parce qu’elle apparaît comme le résultat de l’affabulation de séquences narratives venues d’ailleurs, il reste toujours possible de l’affabuler autrement.

Lecture Créatrice et Intertextualité

Le geste, au demeurant, n’est pas sans exemple : nous avons détaillé ailleurs les ressorts qui animent la lecture « classique », laquelle considère l’œuvre achevée à l’aune des possibles textuels écartés, en entourant le texte fixe d’un halo de textes possibles pour en évaluer les mérites respectifs. On proposera donc, ici encore, de renouer avec ce mode de lecture, assez ludique en son principe mais sur le fond éminemment sérieux, qui donne l’exemple d’une critique authentiquement créatrice en conjuguant au plus près pratiques intertextuelles et gestes métatextuels - l’analyse propre­ment textuelle ne se laisse pas distinguer, à l’âge classique, d’une réécriture.

Enquêtes Littéraires et Morts Suspectes

On se donnera ainsi le loisir de poser quelques questions étranges, à l’instar de celles que formule - sur de tout autres bases cependant - P. Bayard dans ses livres récents. Dans le prologue de l’un d’eux, il instruisait le dossier en appel du Meurtre de Roger Ackroyd et en appelait à une série d’enquêtes susceptible de renouveler en profondeur l’histoire littéraire :

[…] De nombreux décès de la littérature, et pas seulement policière, mériteraient d’être reconsidérés. Qui s’est jamais interrogé sérieuse­ment, par exemple, sur les étranges épidémies de décès qui frappent les héros des fables de La Fontaine ? Est-on si assuré que la dame aux camélias soit morte de mort naturelle ? Est-il exclu que Madame Bovary ait été assassinée ? Et que sait-on au juste du décès de Bergotte?

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Sans doute faut-il laisser les trois dernières énigmes aux vrais médecins légistes, et faute de réelle vocation à l’autopsie textuelle, on s’arrêtera sérieusement non sur les épidémies que connaît le monde animal de La Fontaine - on se souvient de celle qui fit du Louvre « un vrai charnier » - mais, dans les mêmes Fables, sur une série de morts assez brutales pour nourrir les penchants de quelque serial killer.

Le Loup et le Chasseur: Une Hécatombe Morale

Prenons l'exemple de la fable "Le loup et le chasseur" (VIII, 27) de La Fontaine :

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux
Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux,
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ?
Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?
L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,
Ne dira-t-il jamais : « C’est assez, jouissons » ?
Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre.
Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre :
Jouis. - « Je le ferai. » - Mais quand donc ? - « Dès demain. »
- Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin.
Jouis dès aujourd’hui : redoute un sort semblable
À celui du chasseur et du loup de ma fable.
Le premier de son arc avait mis bas un daim.
Un faon de biche passe, et le voilà soudain
Compagnon du défunt ; tous deux gisent sur l’herbe.
La proie était honnête ; un daim avec un faon,
Tout modeste chasseur en eût été content.
Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe,
Tente encor notre archer, friand de tels morceaux.
Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux
Avec peine y mordaient ; la déesse infernale
Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale.
De la force du coup pourtant il s’abattit.
C’était assez de biens ; mais quoi ? rien ne remplit
Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes.
Dans le temps que le porc revient à soi, l’archer
Voit le long d’un sillon une perdrix marcher,
Surcroît chétif aux autres têtes.
De son arc toutefois il bande les ressorts.
Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,
Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps ;
Et la perdrix le remercie.
Cette part du récit s’adresse au convoiteux ;
L’avare aura pour lui le reste de l’exemple.
Un loup vit, en passant, ce spectacle piteux.
« Ô fortune, dit-il, je te promets un temple.
Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant
Il faut les ménager, ces rencontres sont rares. »
(Ainsi s’excusent les avares.)
« J’en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant.
Un, deux, trois, quatre corps, ce sont quatre semaines,
Si je sais compter, toutes pleines.
Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant
La corde de cet arc ; il faut que l’on l’ait faite
De vrai boyau ; l’odeur me le témoigne assez. »
En disant ces mots, il se jette
Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette
Un nouveau mort, mon loup a les boyaux percés.
Je reviens à mon texte. Il faut que l’on jouisse ;
Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun ;
La convoitise perdit l’un ;
L’autre périt par l’avarice.

L’hécatombe est assez effrayante, qui laisse le chemin jonché de cadavres ; nous avons lu sans hâte peut-être, mais ce chemin est aussi celui sur lequel la mort nous peut venir prendre : jouissons.

C’est le mot de la fable, quatre fois répété, et si ce mot « vaut tout un livre » (v. 8), la fable vaut pour tout l’« ouvrage » (v. 3) ; ins­crite à l’extrême fin du huitième livre, au mitan du second recueil (1678), elle condense toutes les « leçons » (v. 4) : elle est toutes les Fables.

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Épicurisme et Morale

Cette « insistance » de la fable à proposer une « règle de vie » dans le droit fil de la morale épicurienne est sans ambiguïté ; « étranges sentiments dans un siècle chrétien », notait Taine sans trop d’hésitations, en citant le début de notre fable, avant d’ajouter :

[…] Un seul conseil domine dans les fables : jouissez, suivez la voix de la nature, qui vous crie de mettre à profit cette courte vie et de cueillir en tous lieux et toujours tout ce que vous rencontrerez de joie. A-t-on jamais prêché la vertu avec plus de zèle que La Fontaine le plaisir ?

G. Couton, pour qui le livre VIII forme le « livre épicurien » des Fables, souligne que « cette injonction à jouir fait pendant à l’hymne de la Volupté à la fin des Amours de Psyché ». M. Fumaroli lit de même dans la fable 27 « la conclusion et le résumé logiques » du livre central du second recueil : « une vaste exhortation épicurienne qui vise moins l’avarice en particulier que l’ubris des passions humaines en général ». Plus récemment, dans un livre consacré aux rapports entre « philosophie épicurienne et littérature au xviie siècle » et au rayonnement de l’œuvre de Gassendi, J.-C. Darmon s’interrogeait à propos de cette même fable sur « l’anacréontisme » régulièrement prêté à La Fontaine depuis les lignes fameuses de Fénelon :

[Dans] cette fable où l’impératif de la jouissance emporte tout, […] La Fontaine ménage la possibilité de deux types (au moins) d’interprétations épicuriennes : la plus orthodoxe et la plus profonde [i.e. la problématique épicurienne du plaisir et des limites qui donnent à la volupté sa souveraineté], sans doute familière au cercle des amis d’Iris qui assurent la première écoute de l’œuvre, mais aussi la plus légère, et superficielle si l’on veut, celle d’un hâte-toi de jouir avant qu’il ne soit trop tard, dans l’esprit d’Horace et d’Anacréon […]

Il est vrai que les interventions du fabuliste dans « Le loup et le chasseur » sont pour l’interprète bien plus qu’un encouragement : elles balisent clairement le parcours, de la moralité préalable (v. 1-12) à sa reprise littérale dans le propos synthétique final (v. 49-52), qui nous fait réentendre l’impératif de la jouissance ; elles semblent ne devoir laisser nul doute sur le sens de « l’exemple » (v. 34).

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Une Fable Double? Convoitise et Avarice

Mais avons-nous affaire à une fable ou à deux fables, selon le modèle des « fables doubles » régulièrement attesté dans le second comme dans le premier recueil, à l’instar de la fable étudiée au chapitre précédent ? Chamfort n’hésitait guère à dissocier dans notre fable « deux apologues » différents - dont le premier « sans être excellent » lui paraît « beaucoup meilleur que l’autre », qui ne lui semble pas « d’une invention bien heureuse » - ; et un lecteur aussi attentif que J.-C. Darmon peut distinguer « deux toiles de fond narratives », « deux apologues sur la convoitise et l’avarice » auxquels le « discours sur la jouissance fait office de cadre ».

Au reste, dans l’exorde comme dans le commentaire qu’il livre de l’apologue, le fabuliste ne cesse de désigner sa fable au singulier en enveloppant le chasseur et le loup dans le même « sort » et dans la même condamnation : « Jouis dès aujourd’hui : redoute un sort semblable / À celui du chasseur et du loup de ma fable » (v. 11-12) ; « Je reviens à mon texte : il faut que l’on jouisse ; /Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun. » (v. 49-50) ; les mésaventures respectives du chasseur et du loup forment donc un unique témoignage (le singulier fait même violence à l’orthographe commune dans le dernier vers cité). La succession des deux épisodes est en outre l’occasion d’une intervention tout aussi explicite du conteur, qui donne sa fable unique comme un exact diptyque : « Cette part du récit s’adresse au convoiteux ; / L’avare aura pour lui le reste de l’exemple. » (v. 33-34). De l’avis du fabuliste, la succession des deux applications ne dément donc pas l’unité de l’apologue : convoitise et avarice sont deux espèces du même travers, le plus répandu qui soit, la « fureur d’accumuler » (v. 1) décrite comme un unique « monstre » - dans les termes mêmes qui sont ceux de la prédication contemporaine (témoin Bossuet dans le Sermon du mauvais riche de 1662).

D’où vient alors que l’impression de lecture la plus commune démente aussi nettement l’insistance du singulier ? On ne peut faire état sur ce point que de sa propre expérience : si je lis deux apologues dans la fable, c’est que la narration commandée par la moralité préalable trouve avec la mort du chasseur et l’envol de la perdrix une clôture structurale assez forte. Relisons le passage, des v. 29 à 32 :

De son arc toutefois il bande les ressorts.
Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,
Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps ;
Et la perdrix le remercie.

Fermeture d’un système métrique complet (quatrain de rimes croisées) en cadence mineure sur un octosyllabe à finale féminine : c’est l’équation prosodique d’une vraie clausule - et notre fable trouve là une fin satisfaisante en regard de la moralité annoncée : la loi morale se trouve exactement exemplifiée par la mort inattendue du chasseur. En quoi l’exemple est-il donc incomplet ? pourquoi est-il nécessaire d’en donner « le reste » ?

Il demeure certes un germe d’inachèvement dans cette séquence qu’on pourrait considérer comme close : le titre, clairement réactualisé aux v. 12-13 (« … [le sort] du chasseur et du loup de ma fable. / Le premier… »), nous laissait attendre dès le début l’arrivée d’un loup ; il était même permis de rêver à quelque brève histoire de loup et à une possible rencontre des deux prédateurs, mais rien ne laissait vraiment prévoir la succession de deux épisodes - si bien que l’annonce tardive d’un partage entre deux « parts » de l’exemple (v. 33-34), convoitise et avarice, a de quoi nous sur­prendre. Disons-le autrement : le sort du chasseur suffisait à nous convaincre du bien-fondé de l’impératif épicurien. Pourquoi l’exemple doit-il avoir deux « parts » qui ne forment qu’une fable ? Du fait même de la succession de deux épisodes, on peut supposer que la réduction du récit à la moralité ne se fera pas sans surplus - ou sans « reste ».

Qu’une fable dramatisant la nécessité de jouir dans l’instant nous offre ainsi une manière de supplément n’est peut-être pas un hasard - on y reviendra. Toujours est-il qu’il y a là un déséquilibre structurel qui brouille quelque peu l’évidence de la leçon.

Gibier à Poil, Gibier à Plumes

Au vrai, il est bien d’autres troubles de lisibilité : il n’est pas si simple de se faire d’emblée une image précise de la façon dont meurt le loup. On comprend aisément que l’animal est victime de son avarice comme de son manque de sagacité, et qu’en rongeant la corde qui tend l’arc, il libère une force imprévue. Et l’on saisit assez vite que le loup meurt ainsi du coup destiné à la perdrix. Il reste que le passage n’est guère explicite, et qu’on peut légitime­ment se demander comment l’arc a pu rester bandé après la mort du chasseur, et conserver son efficace à la flèche d’abord destinée à la perdrix. S’impose ainsi l’idée d’une arbalète. Mais l’idée ne fournit encore qu’une image imprécise : la scène n’a de sens que si le loup aborde l’arbalète « de face », en s’offrant comme cible à la flèche. Telle est précisément la scène que représente la vignette originale d’un disciple de Chauveau, suivi par tous les illustrateurs postérieurs. Une note de la savante édition Regnier des Fables retrace en ces termes le cheminement mental qui est sans doute celui de tout lecteur du « Loup et du chasseur » - la présence d’une illustration ne nous dispensant pas d’imaginer la scène :

N’était le mot sagette, qui détermine et force le sens, la clarté de ce passage laisserait peut-être à désirer : le loup aborde, étourdiment, par le côté convexe, l’arc dont la corde restée tendue porte encore la flèche ; et le mot arc désigne ici une arbalète, c’est-à-dire une sorte d’arc qui peut demeurer tendu sans l’aide de la main et se détendre par l’effet d’une secousse.

L’arbalète étant définie comme un « arc d’acier qu’on bande par le secours d’un fer » (Furetière), rien n’empêche en effet le simple mot d’arc de désigner une arme plus élaborée (« De son arc toutefois il bande les ressorts », v. 29). Mais, loin de « forcer le sens » du passage comme le veut H. Regnier, le mot de sagette peut paraître lui-même contraint : il ne suffit pas de noter que le terme est vieilli en 1678 - Furetière l’ignore même, et l’on n’en trouve plus guère d’exemples après Marot ou Scarron. Encore faut-il rendre compte de la préférence donnée par La Fontaine à ce terme au détriment du moderne flèche : la rime l’imposait sans doute, mais plus encore le fait qu’une arbalète ne saurait exactement tirer des « flèches » ordinaires, comme le signale Furetière. Une arbalète « sert à tirer des balle...

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