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Juan Asensio est essayiste et critique littéraire. Depuis 2004, il tient le site Stalker qui se conçoit comme une « dissection du cadavre de la littérature ».

L'influence de Bloy et Hello sur le travail de Juan Asensio

PHILITT demande : Le temps des livres est passé, le titre de votre ouvrage, est une expression employée par Bloy dans sa correspondance avec Hello. Le premier voyait dans le journalisme un « lupanar universel des intelligences ». Le second écrivait : « Si la critique littéraire existait aujourd’hui à Paris, la face du monde serait changée en huit jours. » Quelle influence ces deux écrivains ont-ils eu sur votre travail ?

Juan Asensio répond : J’ai commencé à lire Léon Bloy en 1991. Aussi étonnant voire miraculeux que cela puisse paraître, c’est dans un magasin Fnac de la place Bellecour, à Lyon que je découvris, tout en haut du présentoir comme s’il s’agissait de dissuader les badauds et de toiser les nains, la collection presque complète des volumes du Mendiant ingrat parus au Mercure de France ! Je ne savais alors rien de lui, n’ayant pas une seule fois lu son nom, ne l’ayant pas une seule fois entendu prononcer alors que j’effectuais ma scolarité dans un établissement catholique, l’externat Sainte-Marie.

Pour les acheter, je me décidai fort vite à vendre à un prix dérisoire mes innombrables volumes (que pour la plupart j’avais volés) de la collection dédiée à la science-fiction chez Presses Pocket, à l’époque ornés des couvertures passablement laides quoique frappantes du peintre ridiculement symboliste Siudmak. Je ne puis réellement analyser, ni même quantifier l’influence que Bloy et Hello eurent sur mes recherches et lectures (souvent celles que leurs livres provoquèrent, du reste) mais il est évident que je sentis s’ouvrir un gouffre sous mes pieds : chez ces deux écrivains, l’un doux comme un agneau et l’autre écumant comme un Minotaure entravé qui serait conduit à l’abattoir par un placide garçon boucher, je découvris, plus que réjouis je l’avoue, une violence réelle, profonde, inaltérable, entée sur une colère dont l’horizon était apocalyptique, donc intraitable : rien ne contenterait ces deux-là et il y a fort à parier que leur dernier souffle, contrairement aux témoignages iréniques de dernière heure, n’a pas ressemblé à un chromo pieux.

Comme lors de toute réelle découverte littéraire, je fis une chose et j’en ressentis une autre : d’abord, banalité sans doute mais réel baume appliqué sur le cuir faussement épais de l’adolescent inquiet et solitaire que j’étais alors, d’abord, immédiatement à vrai dire, je me sentis beaucoup moins seul. Ensuite (mais il ne s’agit là que d’une chronologie imagée vous vous en doutez), ensuite je lus tout ce qu’il m’était possible de lire de et sur Hello et Bloy, comme je l’avais fait, quelques années avant encore, pour Georges Bernanos, l’année de la Palme d’or décernée à Pialat levant le poing contre tous les salopards qui le sifflaient.

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Je tenais ma sainte trinité, car même Barbey, que l’on rapproche souvent de ces trois-là ce qui est bien normal, ne provoqua pas un tel ébranlement en moi : une langue étincelante évidemment, qui d’ailleurs frappa celui qui devint son secrétaire enthousiaste, Léon Bloy lui-même, mais bien trop d’afféteries femelles et de poses pour épater le bourgeois, aux rangs détestés desquels il appartenait par bien de ses travers. Cette triade, alors que j’approche doucement (très vite, en fait !) de la cinquantaine, n’a pas pris une ride, et je m’amuse toujours lorsque tel décombre pontifiant, petit caniche de Michel Houellebecq dont il serait toutefois difficile de deviner la queue frétillante d’aise sous les replis de graisse sure, voue aux gémonies le haïssable et haineux Léon Bloy pour lui préférer le bouilleur précieux de camomille Joris-Karl Huysmans, pour la seule raison que Michel, croit-il stupidement, en serait son plus authentique héritier !

Comment peut-on être mauvais lecteur au point de transférer à l’un, rusé comme un singe pelé et bien capable, après tout, de se faire passer pour un écrivain véritable, espèce approximative d’augure des temps modernes lâchant, au cours d’entretiens pénibles quelques mots poussifs plus que rares censés être énigmatiques, que les pythies journalistiques se dépêcheront d’interpréter comme s’ils étaient tombés de la bouche hiératique du Sphinx lui-même, comment diable peut-on donc transférer les qualités de l’un à l’autre et même, sans rire, inscrire Houellebecq ou ses personnages (c’est tout un chez lui) dans la sincérité du cheminement spirituel de Huysmans, que nul ne peut contester, en dépit du sourcil broussailleux qui vient de se relever sur la face outrée de l’auteur de L’âme de Napoléon ?

Certes, comme Pierre Glaudes l’a écrit, il m’a toujours semblé que l’écrivain Huysmans était inférieur à l’écrivain Bloy, mais il faut avoir des Himalaya de sottise devant les yeux pour ne pas voir que l’auteur de Là-bas était à tout le moins un écrivain, autrement dit un orfèvre des mots, ce que Houellebecq n’est qu’ici ou là, entre deux scènes pornographiques au langage coruscant (bite, chatte, cul, salope, pute, etc.), au détour d’une phrase à peu près réussie qui a l’air de l’étonner le premier et qui fait l’admiration des andouilles.

La question du ressentiment

Vos vitupérations à l’encontre de vos contemporains vous valent un perpétuel procès en ressentiment. Vous vous en prendriez aux gloires établies par jalousie ou parce que vous souffririez d’un manque de reconnaissance. Votre cœur recèle-t-il, comme celui de Léon Bloy, un désir de gloire contrarié ? Oui, j’ai lu cela des dizaines de fois, mon blog faisant figure de relique antique puisque je l’ai créé en 2004.

Je suis un nain qui se juche commodément sur les épaules de géants, je suce méthodiquement, goutte à goutte sans en perdre une seule, leur génie et me gonfle de leur souffle, prenez l’image qu’il vous plaira pourvu qu’elle soit censée confondre l’imposteur que tout le monde sait bien que je suis, et d’abord celles et ceux qui sont venus à moi en s’essuyant les semelles sur un paillasson et en poussant la chansonnette bien connue : votre travail est admirable mais point dénué de travers… Non, sans blague ! Ces vertueux contempteurs sont des impuissants et, pour le coup, des envieux car enfin, ai-je jamais écrit, ai-je une seule fois écrit, depuis que mes textes sont publics, ai-je eu une seule fois l’audace de prétendre que j’étais un écrivain ?

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Me suis-je servi des grands que je sers (du verbe servir, dont la forme pronominale, se servir, est bien connue mais doit être rappelée, ces Diafoirus ayant tendance à confondre ces deux emplois fort différents) pour gagner ma vie, en faisant le beau (je reste poli) comme tant d’autres qui n’ont rien lu ou presque ou bien au contraire ont beaucoup lu, y compris de grands romanciers comme Paul Gadenne mais semblent avoir tout oublié en faisant le clown sur le plateau de Cyril Hanouna, ou nous parlent encore de Péguy comme s’ils lui avaient baisé le front juste avant que s’y loge une balle allemande ?

Aurais-je même tiré à moi la couverture universitaire pour jouer le mandarin, intervenir à tous les colloques possibles et imaginables, être de toutes les éditions critiques, vendre mes Mimologiques 1, 2, 3, 4 et 56 comme des petits pains extradiégétiques et avoir le plaisir, que l’on devine inavouablement exquis, de voir mon nom imprimé sur le papier Bible d’un volume de La Pléiade ?

Qu’on me les montre, enfin, ces preuves irrécusables de ma jalousie, de mon envie, de mon ressentiment, de ma haine, de mon ratage, alors même que j’étrille les textes de nains et salue, comme je le puis mais sans jamais ménager mes efforts, ceux des grands ! Faut-il être stupide, mauvais lecteur ou alors d’une mauvaise foi endémique pour ne pas comprendre que le véritable ressentiment, celui dont on ne trouvera pas une seule ligne chez moi, salit les grands auteurs et, à l’inverse, place sur un piédestal les petits, à seule fin d’être remarqué, et même : récompensé, par ces derniers ?

Soyons donc sérieux quelques secondes et affirmons cette évidence toute simple : mes contempteurs, du plus intelligent ou pensant l’être au plus stupide et l’étant vraiment, ne peuvent tout simplement pas admettre que je sers, encore une fois, les auteurs que je pense, que je sais, que je montre être grands, tout bonnement parce qu’eux, pour le coup, sont incapables de se dévouer de la sorte ce qui, je le conçois, peut être inimaginable pour ces cervelles remplies de bourre et de haine, ce qui fait somme toute peu de matière !

Violence verbale et exigence critique

La thèse du ressentiment dissimule deux éléments décisifs : d’abord la nullité objective de la plupart des écrivains que vous attaquez, ensuite le travail très important de découverte et de mise en valeur des écrivains que vous chérissez. Craignez-vous que votre violence verbale éclipse le caractère positif de votre « dissection » ou pensez-vous, au contraire que ces deux aspects de votre travail participent d’une même exigence ?

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Vous avez écrit de manière concise et impeccable (à croire que vous avez dû, vous aussi, faire les frais des véritables envieux que sont ces vertueux accusateurs !) ce que je viens d’exposer un peu trop longuement sans doute, et en faisant qui plus est un petit détour par les égouts des prosateurs souchiens mais enfin, cela fait tant d’années que je lis ces stupidités que l’on me pardonnera, je l’espère, de m’être (légèrement) énervé !

Je serai plus bref concernant votre dernière question : non, je ne le crains absolument pas car, pour l’heure, cette heureuse aptitude m’a permis, avec une précision digne d’une horloge atomique genevoise, d’éloigner les fâcheux et de ne conserver autour de moi que les meilleurs lecteurs, celles et ceux qui savent, ou en tout cas qui comprennent intuitivement que, comme il en va pour Bloy auquel je ne me suis jamais comparé de près ou de loin, ma colère, ma honte devant des auteurs que l’on encense ignoblement, sont la face sombre, non point ténébreuse ou vile mais sombre je l’admets bien volontiers, de ma joie consistant à découvrir et surtout faire découvrir de grands textes, saluer les œuvres d’auteurs injustement oubliés ou dramatiquement sous-estimés.

Si j’ai pu faire lire à un seul lecteur (je dis bien : un seul) les romans de Paul Gadenne, les superbes études de Max Picard, les références spéculaires enchâssées dans l’écrin d’une culture virtuose d’un Pierre Boutang ou d’un Thomas De Quincey, les flamboiements d’ironie et de méchanceté de Karl Kraus, les dissections implacables de la novlangue française pratiquées par Armand Robin ou Jaime Semprun, les errances mélancoliques et érudites de W. G. Krasznahorkai, à qui vous consacrez deux articles dans votre livre, devrait tempérer votre pessimisme.

Le temps des livres et l'espoir à l'étranger

L’écrivain hongrois est bien vivant et il mérite déjà de figurer auprès des très grands. Le temps des livres est-il vraiment passé s’il y a Krasznahorkai ? Il l’alimente au contraire, mon pessimisme, car ses plus grandes œuvres nous peignent une époque livrée au chaos. Une scène des Harmonies Werckmeister ne cesse de me hanter et se confond désormais avec toutes les images que j’ai vues durant la longue agonie de mon père réduit à l’état de cadavre vivant ; je songe à cette vision hallucinée d’une troupe de simples badauds échauffés jusqu’au délire meurtrier par la voix du Prince maléfique, qui déferlent dans les rues d’un petit village hongrois et pénètrent dans un hôpital.

Arpentant les couloirs à un pas qui n’augure rien de bon et saccageant tout sur leur passage, ils tombent ainsi sur un vieillard nu, décharné et impuissant, qui essaie de se protéger des coups. Cela, cette scène noire, éprouvante, qui a dû bien des fois se produire dans la réalité, témoigne pour tous les humiliés et les offensés. J’ai découvert Krasznahorkai, en premier lieu, comme scénariste des films de Béla Tarr. Il a non seulement adapté certains de ses romans pour le grand écran mais a aussi proposé au cinéaste hongrois la magnifique parabole apocalyptique qu’est Le Cheval de Turin, le dernier film de Tarr selon ses dires que, pour l’heure, nous n’avons aucune raison de remettre en cause.

J’ai évoqué sur mon blog tous ses ouvrages traduits en français, à l’exception du dernier, Seiobo est descendue sur Terre qui, je crois, vous a frappé. Deux titres doivent encore paraître d’ici quelques mois en France, l’auteur ayant d’ailleurs lui aussi annoncé qu’il avait décidé d’arrêter d’écrire : imaginez qu’un seul de nos lamentables écrivants ait la lucidité et le courage d’arrêter de produire, par hectolitres, leur bouillie publicitaire ! Impossible, tout bonnement impossible car, alors, ils arrêteraient d’exister et seraient instantanément dissous comme des moucherons de pissotières par un minuscule rai de lumière!

Il semblerait que les motifs d’espérance se trouvent plutôt à l’étranger. La France est-elle touchée plus que les autres pays par cette crise de la littérature ? Sa chute est-elle proportionnelle à sa grandeur passée ? Je pense comme vous, mais restons prudents, comme m’incite à le craindre l’exemple de la littérature espagnole contemporaine, qui me paraît faussement puissante ainsi que l’illustre l’œuvre bavarde d’un Jaume Cabré ou même celle d’un Javier Cercas.

Je ne vois pas grand-chose, dans cette langue, depuis que le grand Roberto Bolaño a cessé de descendre dans les souterrains boueux où, comme Ernesto Sabato, il sait bien que vivent tout un tas de créatures repoussantes, point toutes aveugles il s’en faut. Je disais penser comme vous, mais j’ajoute immédiatement que je ne sais strictement rien de la littérature actuelle de langue française, qui m’a toujours semblé n’être qu’un ersatz ; voilà qui, si je pratiquais cette dernière, me permettrait, peut-être, d’atténuer quelque peu mon pessimisme !

J’espère seulement, mais j’en doute fort, qu’elle n’a pas les yeux rivés sur la verroterie infâme que Paris veut faire passer pour des pierres précieuses car, sans cela, nous pouvons, sur celle-ci et en dépit de son exotisme passablement éventé comme sur l’hexagonale, faire une croix ou même, pour ce qui me concerne, aller cracher sur son cadavre puant ne méritant aucune tombe, aucun retour à la terre, mais une évacuation rapide dans quelque immense latrine.

Je réponds ainsi à votre question : oui, en effet, la littérature française, jusqu’au début du XXe siècle inclus et même, jusqu’à la mémorable défaite sur laquelle des Céline, Rebatet, Drieu la Rochelle et Brasillach ont puissamment écrit, a été l’une des plus grandes, la plus grande peut-être au monde, avec l’allemande, l’anglaise, la russe et l’américaine, nord et sud compris bien sûr.

Le constat a été porté mille et mille fois, du moins par les plus lucides : la littérature française, dans son ensemble et pas dans telle ou telle individualité qui se bat pour ne pas être entraînée par la marée montante de merde commerciale et publicitaire, ne vaut pratiquement plus rien : pauvreté de sa langue, misère de son ambition, gélification de sa capacité de ...

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