La forêt accueille une faune et une flore diversifiées. La forêt est pour eux un espace de vie où ils s'abritent, se reproduisent et s'alimentent. Il est donc important d'adapter la population d'animaux présents à la capacité d'accueil de la forêt : c'est ce que les forestiers appellent l'équilibre sylvo-cynégétique.
L’article L 425-4 du code de l’environnement précise : « L'équilibre sylvo-cynégétique tend à permettre la régénération des peuplements forestiers dans des conditions économiques satisfaisantes pour le propriétaire, dans le territoire forestier concerné ».
Selon les termes de l’article L.425-4 du code de l’environnement, l’équilibre agro-sylvo-cynégétique consiste à rendre compatibles, d’une part, la présence durable d’une faune sauvage riche et variée et, d’autre part, la pérennité et la rentabilité économique des activités agricoles et sylvicoles.
L’équilibre sylvo-cynégétique est d’autant plus important en cette période de changement climatique, où il est nécessaire que les forestiers puissent pratiquer un choix d’essences sylvicoles adaptées aux évolutions climatiques pressenties. Or certaines essences sont plus appétentes que d’autres pour le gibier, qui peut ainsi être amené à favoriser des essences forestières moins adaptées.
Entre incendies, dépérissements, scolytes, chalarose, stress hydrique, les forêts souffrent du changement climatique. Il faut replanter autant pour notre oxygène que pour nos emplois ruraux. Il s’agit d’un enjeu public : dans le cadre du plan France Relance 2030, l’Etat a investi en ce sens 300 millions d’euros en 2021 et 500 supplémentaires en 2022.
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La gestion durable des forêts est souvent remise en cause par la présence excessive du grand gibier, qui interdit tout renouvellement dans des conditions techniques et économiques satisfaisantes. L’équilibre sylvo-cynégétique est une préoccupation de plus en plus prégnante pour de très nombreux forestiers et chasseurs.
Les espèces gibier de grands ongulés, le cerf, le chevreuil et le sanglier principalement, mais aussi le chamois et le mouflon en montagne, sont une composante importante de la forêt régionale. Les cervidés font partie intégrante des écosystèmes forestiers, et leur présence est souhaitable.
Les populations sont en constante augmentation, et par voie de conséquence les impacts en forêt également. A titre d'exemple, en France et en moins de 30 ans, le cerf a plus que doublé son aire de répartition et multiplié par quatre ses effectifs.
La sous-estimation flagrante des effectifs depuis l’instauration du plan de chasse en 1976 induit des attributions de plan de chasse chevreuil et cerf souvent trop réduites.
Dans les peuplements mélangés de chênaie-hêtraie, le chêne beaucoup plus appètent pour le gibier que le hêtre, est systématiquement consommé : le chêne tend donc à disparaitre au profit du hêtre.
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Les changements climatiques en cours induiront une inadaptation de certaines essences sur une surface importante de la région : c’est le cas du hêtre ou de l'épicéa notamment.
La régénération naturelle des forêts n’est pas épargnée non plus. Les grands ongulés sont très friands des essences qui s’adaptent le mieux au réchauffement climatique (Merisier, Chêne, Erable, Tilleul, Douglas...).
D’ores et déjà, les fortes densités de cervidés hypothèquent, dans de nombreuses zones, la régénération des peuplements. Selon l’article L.121-1 du Code forestier, "l’Etat veille (…) à la régénération des peuplements forestiers dans des conditions satisfaisantes d’équilibre sylvo-cynégétique".
Ce dernier terme, au sens de l’article L.425-4 du Code de l’environnement, signifie notamment de rendre compatible la présence durable d’une faune sauvage et d’assurer la pérennité des activités sylvicoles, notamment en permettant la régénération des peuplements forestiers dans des conditions satisfaisantes.
Ce déséquilibre forêt-ongulés nuit aussi à la faune en forêt. Il faut enfin ajouter les dommages collatéraux pour la filière forêt-bois, qui représente aujourd’hui en France 400 000 emplois locaux non délocalisables.
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« Selon l’état du déséquilibre sylvo-cynégétique, les coupes d’arbres prévues et nécessaires pour renouveler les peuplements ne sont pas effectuées, ou alors plus tardivement. 90 millions de tonnes de CO2 sont stockées grâce à l’utilisation des produits bois en France. Dans le bois construction, la capacité de stockage de carbone s’étend sur une durée de 50 à 100 ans.
Les coûts de protection grèvent fortement la rentabilité forestière.
Chaque année, la gestion de la surabondance des grands animaux en forêt engendre des coûts supplémentaires pour l'ONF, principalement en raison de la mise en place et de l'entretien des protections des semis et des jeunes arbres.
« Avec l’accélération du changement climatique, les phénomènes accrus de sécheresses et de crises sanitaires un peu partout en France, la reconstitution des peuplements forestiers impose impérativement une maîtrise absolue des effectifs de grands ongulés.
Dans le contexte du Plan de relance, où près de 30% des budgets de reboisement sont consacrés à la protection des dégâts de gibiers, il est essentiel de pouvoir établir une cartographie nationale précise. Le propriétaire et son gestionnaire forestier peuvent ainsi alerter les organismes en charge de la chasse, afin de trouver une solution sur le territoire concerné. Grâce à vos signalements, les techniciens forestiers et les élus du CNPF peuvent suivre et constater dans quelles communes de leurs secteurs se trouvent les dégâts, et être force de proposition dans le cadre de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS).
En mai 2015, l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) aujourd’hui Office Français de la Biodiversité (OFB), l’Inra et l’Irstea, regroupé maintenant dans l’établissement Inrae, publient un guide comprenant 14 indicateurs de suivi validés pour les cervidés et répartis en 3 familles.
Par exemple, les indices de changement écologique sont des indicateurs clé de suivi des populations de cervidés tels que les chevreuils et les cerfs. A l’heure actuelle, certains départements ont un recul de presque 30 ans pour certains indices.
Les indices d’abondance, comme les comptages nocturnes, permettent de visualiser l’évolution de la taille d’une population. Les indices de pression sur la flore indiquent l’évolution de la pression des cervidés sur la flore forestière. Les indices de performance montrent la capacité des jeunes cervidés à grandir mettant en lumière une concurrence plus ou moins importante entre les individus.
Les populations de cervidés s’étudient à l’échelle de l’unité de gestion cynégétique. Les Fédérations des Chasseurs se sont investies dans la mise en place de ces indicateurs.
Des fiches d’inventaire de dégâts simples et faciles à utiliser permettent de connaître l’état de la situation « au sortir de la parcelle », et facilitent le dialogue et le travail en commun entre forestiers et chasseurs. Elles sont issues du "Guide pratique de l'équilibre Forêt-gibier" et ont élaborées par un ensemble de partenaires des mondes de la chasse et de la forêt et des services de l’Etat.
Face à ces constats alarmants, trois grands types d’actions sont menées par les forestiers pour garantir une gestion durable des forêts, conformément aux missions attribuées par l’Etat à l’ONF.
Pour agir, les propriétaires et gestionnaires d’espaces naturels doivent réunir autour de la table forestiers, chasseurs, experts, naturalistes… Objectif ? Etablir un diagnostic de la situation.
« Il faut observer la forêt et la faune, dresser un état des lieux et repérer les signes avant-coureurs d’un tel déséquilibre », a témoigné David Pierrard, responsable de l’Ecole et du Domaine de Belval lors du webinaire. La principale difficulté ? Il est impossible de connaître le nombre exact d’animaux sauvages en forêt ainsi que leur taux de reproduction. D’autant plus que ces derniers ne connaissent pas les limites de propriété, des parcelles, ni des sociétés de chasse. Parmi ces signes avant-coureurs bien connus des professionnels :abroutissement des jeunes pousses.
« On s’est tous mis autour de la table avec des objectifs communs. Le maître-mot pour rétablir l’équilibre forêt-gibier (et la grande difficulté) doit être : objectiver la donnée ! « Ces données récoltées sur le terrain ne mentent pas », a continué David Pierrard. C’est ce que les professionnels de la forêt appellent la gestion adaptative. Autrement dit, il faut objectiver la connaissance de la faune sauvage par des protocoles précis et scientifiques.
« Il faut travailler avec une trentaine de données issues des protocoles de gestion pour assurer un bon suivi. Ce suivi doit s’inscrire dans la durée.
« Main dans la main, les forestiers et les chasseurs doivent être des partenaires. Il faut renouveler la forêt et anticiper les besoins des animaux en travaillant les bords d’allées forestières.
Pour ces spécialistes, pas d’équilibre forêt-gibier sans réalisation des plans de chasse. Obligatoires depuis 1978 et fixés par la préfecture après avis de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage, ces plans attribuent notamment sur un territoire un quota d’espèces à prélever pour garantir une bonne gestion des équilibres naturels et pour l’agriculture et la sylviculture.
« La chasse a deux grands effets sur la faune sauvage. Un effet létal d’une part et de dérangement d’autre part », a résumé David Pierrard. En effet, le premier effet des plans de chasse est de réduire, ou limiter, l’accroissement des populations sauvages. Le second est d’éloigner les animaux des zones où ils ne doivent pas se nourrir.
Dans un massif, les zones peu chassées sont celles où les animaux se réfugient, créant ainsi un « effet réserve ».
Pour le Domaine du Bois Landry et l’Ecole et Domaine de Belval, les chasseurs doivent adopter des modes de chasse plus sécuritaires et efficaces. Dans l’Hexagone, la battue est largement pratiquée. Pourtant, il existe d’autres modes de chasse à développer. Par exemple, la traque-affût. Cette dernière consiste notamment à placer des chasseurs sur des miradors - en hauteur - à des distances très éloignées l’un de l’autre (réduction quasiment totale du risque de tir collatéral). Il est demandé aux chasseurs postés de tirer sur des animaux arrêtés ou au pas, ce qui permet à la fois une plus grande efficacité de tir, moins des balles tirées, donc moins de bruit et surtout beaucoup moins d’animaux blessés.
Enfin, la formation doit être assurée tout au long de la vie du chasseur. « La traque-affût garantit moins de 2 balles tirées par animal tué contre 7 en moyenne en battue. Elle est plus efficace et permet d’atteindre le plan de chasse plus rapidement.
Travailler avec les locataires de chasse. L’Office national des forêts, qui loue aux chasseurs près de 3 000 baux de chasse, a renforcé en 2016 les objectifs à atteindre en matière d’équilibre forêt-ongulés. Tous les trois ans, l’ONF évalue désormais ces résultats et attribue en fonction un bonus (remise sur le loyer…), un malus (pénalité financière…) ou des sanctions plus graves (résiliation du contrat de location…).
Mettre en place des enclos/exclos pour suivre l’impact des cerfs, biches, chevreuils et sangliers sur les régénérations. Les enclos sont utilisés en forêt pour mettre en évidence les effets des ongulés sur la végétation forestière. Il s’agit d’exclure les ongulés d’une zone donnée et de comparer, au cours du temps, l’état du milieu sans ongulés (l’enclos) à celui du milieu environnant où circulent librement la faune sauvage (l’exclos). Une telle comparaison, aussi simple puisse-t-elle sembler, constitue une méthode de référence pour de nombreuses études scientifiques.
« Les données recueillies produiront des indicateurs renseignant l’équilibre forêt-ongulés et centrés sur le renouvellement des peuplements, stade critique pour les forestiers.
Au pire, clôturer pour mieux protéger les jeunes arbres. Autour des parcelles ou en protection individuelle, ces clôtures constituent une gêne paysagère importante pour les citoyens nombreux à se promener dans les espaces naturels. Elles ne sauraient pourtant être une solution pérenne. En effet, engrillager entraîne un surcoût et produit des déchets. "Le tarif varie selon le type de plantation, de terrain et la région.
Pour Christophe Launay, cogestionnaire du Bois Landry, « les forêts sont dotées de fortes capacités nourricières, mais trop inexploitées. » Comment les rendre plus accueillantes pour les animaux sauvages ? « Quand on créé des allées forestières, des cloisonnements d’exploitation, des pare-feu, on jardine la forêt autour des zones de productions de bois afin que les animaux trouvent ce dont ils ont besoin, tant au niveau alimentaire que comportemental », a résumé Christophe Launay.
Concrètement, il s’agit de créer des ouvertures dans les forêts. Ces espaces (cloisonnements, prairies…) sont favorables au retour des herbages, ronces et autres zones riches en aliments pour la faune sauvage.
En février 2024, la Fédération nationale des chasseurs (FNC) et l’ONF ont conclu un accord global national relatif à la gestion des grands ongulés dans les forêts domaniales afin de favoriser l’équilibre forêt-ongulés. Cet accord se décline autour de plusieurs thématiques : fourniture d’indicateurs en vue d’un diagnostic partagé, mise en œuvre de dispositifs incitatifs à l’augmentation des plans de chasse et des prélèvements, utilisation de l’agrainage (pratique consistant à nourrir des animaux sauvages dans leur habitat naturel) en conformité avec les schémas départementaux de gestion cynégétique, développement de mesures visant à favoriser le prélèvement des chevreuils de manière adaptée.
Le 9 février 2023, le comité des forêts a organisé un webinaire sur la thématique de l’équilibre entre forêt et grands ongulés (cerfs, chevreuils, sangliers…), programme suivi par un peu plus de 1300 personnes. Sont intervenus l’Ecole et Domaine de Belval de la Fondation François Sommer, l’Office National des Forêts (ONF), le Centre National de la Propriété Forestière (CNPF) et le Domaine du Bois Landry.
L’année 2024 était celle du bilan triennal des baux de chasse en forêt domaniale (contrat définissant les conditions d’exercice du droit de chasser). Cette troisième échéance triennale, pour les baux conclus en 2016, a permis d’actualiser les contrats qui définissent les objectifs cynégétiques et sylvicoles de chaque lot.
Cette échéance triennale a été l’occasion de mettre à jour la situation de l’équilibre sylvocynégétique dans les lots de chasse domaniaux. Le niveau d’équilibre n’est plus jugé satisfaisant que sur 45% de la surface des forêts domaniales, contre 50% en 2021 et 61% en 2018. En nombre de lots, l’équilibre est qualifié de « satisfaisant » pour 54% des lots, contre 60% en 2021 et 69% en 2018.
Cette évolution ne répond pas à l’objectif de réduire de moitié les situations de déséquilibre sur cinq ans et du besoin de restaurer les équilibres forêt-ongulés comme condition de réussite de la stratégie d’adaptation des forêts au changement climatique.
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