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Les États-Unis, au nom de la lutte contre la corruption, imposent leurs lois aux entreprises du monde entier, asseyant ainsi leur hégémonie commerciale. Cette stratégie se manifeste par l'application extraterritoriale de leurs lois, notamment le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA). Amendes colossales, arrestations : les entreprises européennes sont particulièrement touchées.

L'extraterritorialité du droit américain : un outil stratégique

L’extension transnationale de normes juridiques est devenue l’un des marqueurs saillants de la mondialisation juridique. Washington a patiemment bâti un édifice normatif à portée globale, autorisant une projection juridique bien au-delà des frontières. L'objectif affiché est moral, mais sa portée effective est éminemment stratégique.

L'extraterritorialité du droit américain repose sur un édifice normatif dense, qui autorise l’application du droit fédéral bien au-delà des limites géographiques des États-Unis. Aux fondations de cet édifice se trouve le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), adopté en 1977. Ladite loi fédérale prohibe, pour toute entreprise, américaine ou étrangère, le versement de pots-de-vin à des agents publics étrangers en vue d’obtenir un avantage commercial.

Renforcée en 1988 et 1998, cette loi pionnière est progressivement devenue un instrument à vocation extraterritoriale. Elle comporte deux volets bien distincts :

  • Des exigences comptables et de contrôle interne pour les sociétés cotées.
  • Un volet répressif sanctionnant des actes de corruption commis à l’étranger par des personnes physiques ou morales américaines et, crucialement, par des entités étrangères dès lors qu’un lien matériel avec les États-Unis peut être établi (usage du dollar, filiale américaine, etc.).

Sont visés non seulement les versements en espèces, mais tout avantage indu (cadeaux, voyages, dons…) destiné à obtenir ou conserver un marché, influencer une décision publique, ou éluder une règle. Les actes réalisés via intermédiaires entrent également dans le champ si le bénéficiaire final est un agent public étranger.

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À cette première pierre s’ajoute un ensemble plus large. Le Cloud Act (2018) pousse la logique plus loin encore : les prestataires de services numériques américains doivent fournir, sur demande des autorités, les données de leurs clients, même lorsqu’elles sont hébergées hors du territoire.

Enfin, le régime des sanctions économiques complète l’arsenal. Via l’Office of Foreign Assets Control (“OFAC”) et sur le fondement de l’International Emergency Economic Powers Act (“IEEPA)”, l’administration américaine peut sanctionner des entités étrangères qui contreviennent à des embargos décidés unilatéralement par Washington. Là encore, l’usage du dollar suffit souvent à justifier l’intervention.

Au total, la logique est à la fois simple et redoutablement efficace : dès qu’un fragment d’activité d’une entreprise étrangère touche, même à la marge, l’écosystème américain, les autorités estiment pouvoir agir.

La "Lawfare" : une guerre économique déguisée

L’extraterritorialité américaine s’insère dans une stratégie plus large de domination par le droit, que nombre d’analystes désignent désormais sous le terme de lawfare. Dans ce cadre, le Professeur américain de droit international à l’Université de Princeton Richard Falk, propose une grille de lecture devenue courante en distinguant “lawfare positive”, mobilisation du droit international pour la paix et la responsabilité, du lawfare negative, qui consiste en la délégitimation et l’entravement de ces recours.

Cette capacité s’exerce notamment via le système bancaire international : les banques centralisent couramment leurs opérations en dollars auprès d’établissements situés aux États-Unis. L’arme la plus décisive des États-Unis demeure la centralité du dollar dans la facturation du commerce, le financement et les infrastructures de paiement, qui multiplie les points d’ancrage juridictionnels pour leurs sanctions et contrôles à portée extraterritoriale.

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L'affaire Alstom : un cas emblématique

L’affaire Alstom constitue un exemple emblématique de cette stratégie américaine. Le 22 décembre 2014, l’entreprise française est condamnée par la justice américaine à payer une amende record de 772 millions de dollars, pour des faits de corruption. Dans la foulée, Alstom est rachetée par l’américain General Electric, au nez et à la barbe de l’Etat français.

L’histoire commence en 2011, lorsque les Américains s’intéressent à des pots de vins versés par Alstom, en Indonésie. En élargissant leur enquête, ils découvrent un système de corruption généralisé, au sein de l’entreprise. Ils arrêtent l’un des cadres de l’entreprise, en avril 2013, à l’aéroport de New-York et mettent la pression sur Alstom. Finalement, Alstom décide de plaider coupable et conclut un accord avec la justice américaine.

Ce qui accrédite cette thèse, c’est la coïncidence des dates : la justice américaine prononce l’amende contre Alstom… trois jours après l’assemblée générale des actionnaires qui valide la reprise d’Alstom par General Electric, et accorde au passage, un bonus de 4 millions d’euros à Patrick Kron.

Impact financier et distorsions concurrentielles

L’impact financier de l’extraterritorialité américaine sur les entreprises européennes est considérable. Le rapport Berger-Lellouche faisait déjà état de plus de 6 milliards de pénalités acquittées depuis 2008 au titre du FCPA par des sociétés européennes. Or les amendes ne sont que la partie la plus visible de l’iceberg. Les entreprises supportent des coûts de conformité lourds : réingénierie des processus, formation des équipes, surveillance interne permanente - un chantier organisationnel qui s’installe dans la durée.

Dès lors, l’application asymétrique du droit américain engendre des distorsions concurrentielles bien réelles. La loi Sapin II, en France, l’illustre à sa manière : elle transpose largement l’esprit des normes américaines, mais pèse d’abord sur les entreprises françaises, à la différence de leurs concurrentes américaines, indiennes ou autres. L’effet dissuasif est net dans les secteurs stratégiques.

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Exemples de sanctions financières infligées en vertu du FCPA

Chaque année, les sanctions financières liées au FCPA s’avèrent plus élevées que la précédente. Voici quelques exemples de sanctions financières infligées en vertu du FCPA :

Entreprise Secteur Montant de la sanction Description des faits
Goldman Sachs Finance Plusieurs milliards de dollars Faits de corruption dans le cadre de marchés conclus depuis 2008.
Airbus Aéronautique 3,6 milliards d’euros Ciblé pour des faits de corruption dans le cadre de marchés conclus depuis 2008.
Novartis Pharmaceutique Non spécifié Versements de paiements irréguliers à des prestataires de soin de santé en Grèce, au Vietnam et en Corée du Sud.
JBS Agro-alimentaire Non spécifié Paiement de pots-de-vin à des responsables gouvernementaux brésiliens.
Vitol Énergie Non spécifié Corruption de fonctionnaires au Brésil, en Équateur et au Mexique.
Nu Skin Enterprises Compléments alimentaires Non spécifié Corruption d’officiels chinois.
Saipem Pétrolier 215 millions de dollars Versements à des responsables algériens via des sociétés écrans offshore.
Diageo Spiritueux Non spécifié Soudoyé des fonctionnaires indiens afin d’obtenir des contrats.

Réponses européennes et perspectives

Face à ces tensions, l’Europe s’emploie à structurer des parades industrielles. Le projet de cloud souverain GAIA-X, les IPCEI (hydrogène, semi-conducteurs) et les instruments dédiés à l’IA (tels que InvestAI ou l’AI Act) visent la construction d’un écosystème technologique commun, moins exposé aux exigences extraterritoriales américaines.

Au bout du compte, l’instrumentalisation du droit comme outil anticorruption, et, plus encore, comme arme économique, montre comment l’extraterritorialité peut affaiblir en amont des cibles avant acquisition.

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