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Ce colloque nous invite à redécouvrir l'importance du personnage d'Édouard Le Carbiñal Meslin et de son œuvre dans l’histoire de la spiritualité au XIXe siècle. Il a suscité, jusqu’au début des années 1960, un nombre assez remarquable de travaux et d’études qui contrastent avec l’oubli à peu près total dans lequel il est tombé depuis, en même temps, il est vrai, que la plupart des auteurs spirituels du XIXe siècle depuis le concile Vatican II.

Contexte et Réception de son Œuvre

Édouard Lecanuet (1853-1916), dans le premier tome paru en 1907 de son histoire de L’Église de France sous la IIIe République, écrivait à propos de la parution en 1874 de l’ouvrage de Mgr Gay, De la vie et des vertus chrétiennes considérées dans l’état religieux, qu’elle avait été « un événement dans le monde catholique » et que son auteur était « le plus grand mystique du XIXe siècle ». Dans un autre volume, il le présente comme le grand « docteur de la vie spirituelle en France » sous le pontificat de Léon XIII (1878-1903).

On devine, derrière ces jugements flatteurs, l’influence de son ami philosophe et confrère à l’Oratoire Lucien Laberthonnière (1860-1932) qui avait publié en 1899, à l’occasion de la parution de la correspondance de Mgr Gay, un article intitulé : « Un mystique au XIXe siècle », repris dans ses Essais de philosophie religieuse en 1903. Il y soulignait l’intérêt exceptionnel de la correspondance et de l’œuvre spirituelle d’un auteur qui appartenait selon lui à « la famille des grands mystiques chrétiens ». Comme ni Lecanuet ni Laberthonnière ne faisaient partie du même « camp », ecclésialement parlant, que Mgr Gay, leur jugement n’en a que plus de valeur. Il n’en reste pas moins étonnant tant cet auteur est oublié aujourd’hui et le XIXe siècle, considéré généralement comme ayant été fort peu « mystique », quand bien même « le plus grand mystique » d’un siècle qui l’aurait été peu pourrait rester, somme toute, une figure assez modeste.

De ce grand naufrage n’émerge pratiquement plus aujourd’hui que la seule figure tardive de Thérèse de Lisieux, qui continue de susciter ferveurs et recherches, au risque d’accréditer par défaut l’idée que l’Histoire d’une âme (1898) représenterait une sorte d’an I isolé de la modernité spirituelle que n’aurait précédé aucun mouvement digne d’être signalé depuis le début du siècle, voire depuis la « déroute des mystiques » à la fin du XVIIe siècle.

Défis Méthodologiques dans l'Étude de son Œuvre

Avant d’aller plus loin, je voudrais faire brièvement deux remarques de méthode sur les problèmes que pose à l’historien l’étude de ce genre d’ouvrages et, plus généralement, l’histoire non spirituelle de la spiritualité, dont on sait qu’elle doit être telle si elle veut pouvoir s’insérer dans l’histoire générale de la période.

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La première difficulté est ce qu’il faut bien appeler l’épreuve que constitue, pour un lecteur contemporain, la lecture d’un tel ouvrage, avec ses quelque 1200 pages d’une prose certes élégante mais vieillie, et souvent lénitive. De la vie et des vertus chrétiennes est, de ce point de vue, une lecture beaucoup moins vivante que la correspondance de Mgr Gay, qui a pourtant été largement caviardée pour en ôter les personnalités et les passages trop intimes, comme il était fréquent de le faire au XIXe siècle. J’y insiste un peu parce que c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles on étudie si peu désormais ce genre d’ouvrages, en dépit de leur intérêt bien réel pour l’histoire religieuse et générale du temps. Le risque, dans ces conditions, est de pratiquer une lecture trop sélective et actualisante du texte, à la recherche de ce qui en lui « parle » encore et pourrait être « sauvé », quitte à laisser tomber dans l’opération, sans toujours s’en rendre compte, ce qui était peut-être l’essentiel aux yeux des contemporains. Du moins est-ce un risque pour l’historien, qui est tenu de respecter autant que possible le ton et les proportions d’époque, sinon forcément pour le théologien, à qui ce travail d’actualisation ne pose pas les mêmes problèmes.

Une autre difficulté récurrente de ce type de travaux tient à la difficile contextualisation et à l’historicité problématique de ce genre d’ouvrages. Il est difficile de les rapatrier dans l’histoire générale de la période parce qu’ils paraissent étrangement « hors sol » et que, se référant à des sources nombreuses d’époques diverses, ils se présentent, le plus souvent, comme des synthèses du christianisme à travers les âges dont la contemporanéité - la « dixneuviémité » en l’occurrence - est rien moins qu’évidente. Pour ne prendre qu’un exemple : Jean-Jacques Olier, en son temps, avait déjà publié une Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes, toujours rééditée au XIXe siècle, à laquelle il serait intéressant de comparer méthodiquement celle de Gay. Face à cette intertextualité foisonnante, il ne peut remettre de l’ordre chronologique dans l’ensemble qu’au prix d’un effort d’érudition considérable dont il n’a pas toujours les moyens et dont la rentabilité peut paraître problématique. D’où la nécessité, a minima, d’être très attentif dans le texte aux auteurs, valeurs et événements contemporains auxquels il est fait allusion et qui sont susceptibles de mettre sur la piste d’une interprétation véritablement historienne.

Aperçu Biographique

Sur Mgr Gay lui-même, on se contentera de renvoyer à la biographie de référence du P. du Boisrouvray, même si elle est un peu ancienne, et de signaler trois points qui paraissent importants pour bien comprendre le personnage et son ouvrage.

Le premier est qu’il s’agit d’un converti des années 1830, venu d’une famille de la haute bourgeoisie parisienne, de tendance libérale, où la religion relevait surtout, semble-t-il, des convenances sociales. Passé par le collège puis lycée Saint-Louis à Paris, marqué par l’anticléricalisme et l’antijésuitisme de la période, imprégné de romantisme, profondément mélomane et musicien lui-même, il s’est converti en 1836 sous l’influence de Lacordaire, puis du père de Ravignan, donc sous des auspices « libérales ». Il a ensuite converti ses parents, comme le fit dans les mêmes années Alphonse Gratry, de dix ans son aîné. Cet événement intime décisif, qui l’a conduit, à partir de 1839, à entamer des études ecclésiastiques puis à être ordonné prêtre en mai 1845, s’inscrit à l’intérieur d’un mouvement de retour à la religion de toute une partie de l’ancienne bourgeoisie libérale qui a marqué les années 1830-1840 et qui reste en partie à étudier.

Le deuxième point est que cet intransigeant, qui fut le bras droit de Mgr Pie dans le diocèse de Poitiers de 1857 à la mort de ce dernier en 1880 et qui a participé comme théologien au concile du Vatican en 1870, est ce qu’on pourrait appeler un ancien libéral retourné, devenu très hostile à ses anciennes tendances. Elles étaient considérées par lui désormais comme un danger pire que le socialisme, d’autant plus sournois qu’il se présentait généralement sous les apparences du bon sens et de la raison. Cette rupture a été relativement tardive puisqu’en 1848 encore, il soutenait l’Ėre nouvelle de l’abbé Maret et Frédéric Ozanam, et elle a été favorisée par la vie communautaire qu’il a menée à Paris, rue Cassette, entre 1848 et 1852, avec certains de ses confrères, notamment Gaston de Ségur. En 1874, année de la publication de l’ouvrage qui nous intéresse, il écrit à Louis Veuillot : « Depuis tant d’années que je lis ce cher Univers dont vous êtes l’âme, Dieu seul sait le bien que vous m’avez fait, le soutien, la consolation, les saintes joies que m’ont souvent apportés vos paroles… »

Le livre se présente enfin comme « le fruit d’un long ministère » de direction spirituelle, du « devoir » et de l’« expérience », dont témoignent, par ailleurs, les cinq volumes de ses Lettres de direction spirituelle. Parmi les religieuses dont il a été amené à s’occuper, les carmélites occupent la première place, notamment celles de Limoges, du Dorat, de Poitiers et de Niort. On pourrait se poser la question de savoir ce qu’elles lui ont appris en matière psychologique et spirituelle, d’autant que certaines de ces femmes étaient de fortes personnalités et sont elles-mêmes à l’origine de toute une littérature spirituelle, restée le plus souvent inédite, dont Dominique-Marie Dauzet a rappelé récemment l’intérêt.

Caractéristiques Générales de l'Œuvre

Si l’on en vient maintenant au livre lui-même, on peut faire, en première analyse, trois remarques générales.

La première est qu’il a rencontré un succès immédiat et important, qui s’est prolongé au moins jusque dans l’entre-deux-guerres. Pas moins de dix mille exemplaires s’en sont écoulés en moins de dix-huit mois en 1874-1875. Le succès a été durable puisqu’en 1936 encore paraît une 26e édition. Si l’on table, d’après les calculs de Claude Savart pour la période antérieure, sur un tirage moyen de 3000 à 3500 exemplaires par édition, cela pourrait faire une diffusion totale de 60000 à 70000 exemplaires, auxquels il faudrait ajouter, pour être complet, les chapitres tirés à part, les abrégés, les anthologies et les extraits repris dans la presse confessionnelle. Je pense, par exemple, à un texte célèbre sur le purgatoire qui se trouve à la fin de l’ouvrage et qui était régulièrement publié dans les bulletins d’œuvres du purgatoire de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Succès remarquable donc, pour un ouvrage de cette nature et d’une lecture difficile. Pour trouver l’équivalent dans l’histoire de la spiritualité au XIXe siècle, sans doute faudrait-il remonter vingt ans en arrière, à la traduction française en 1854 du Tout pour Jésus du père Faber, paru en anglais l’année précédente. Converti du protestantisme en 1845, cet oratorien britannique, très apprécié du pape Pie IX, fut l’un des grands maîtres spirituels des années 1850-1860. De façon significative, il est l’auteur contemporain le plus cité par Mgr Gay.

L’ouvrage, dont la première mouture date de 1849, est né en partie de conférences et de retraites données à des religieuses, notamment des carmélites, même s’il s’adressait aussi aux membres des congrégations actives. Dans sa préface cependant, Mgr Gay précise bien que la vocation religieuse, si éminente soit-elle, n’est pas d’une espèce différente de la vocation commune du chrétien, le christianisme en son fond, selon la formule paulinienne, ne connaissant ni homme ni femme, ni juif ni païen. Cette façon de s’adresser à tous ceux qui avaient à cœur de vivre intensément leur foi, quels que soient leur état de vie et leur vocation, mérite d’être soulignée parce qu’elle n’était pas fréquente à l’époque. L’ouvrage s’adressait aussi aux prêtres chargés de direction spirituelle (d’où les citations en latin dans les notes) et aux « personnes pieuses du monde ».

Il relevait enfin, pour les contemporains, du genre de la théologie dite « ascétique », parfois qualifiée aussi de « spirituelle », « pratique » ou « mystique », sans qu’on fasse toujours bien la différence entre ces différentes appellations. Dans une lettre de novembre 1874, Mgr Mermillod, vicaire apostolique de Genève, disait de Mgr Gay qu’avec le père Faber, il avait « relevé [c’est moi qui souligne] la théologie ascétique » ; sousentendu : de l’oubli ou du dédain relatif dans lesquels elle était tombée depuis la condamnation du quiétisme et la « déroute des mystiques » de la fin du XVIIe siècle. Étape significative dans la chronologie du phénomène, souvent perdue de vue dans les études sur le sujet.

Il faut donc nuancer l’idée courante selon laquelle le XIXe siècle aurait été un siècle exclusivement « ascétique » qui n’aurait redécouvert la « mystique » que dans ses toutes dernières années avec, dit-on généralement, la parution en 1896 du livre de Mgr Saudreau, Les degrés de la vie spirituelle, ou l’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux en 1898. Tout dépend un peu en fait de ce qu’on entend par « mystique ». Indépendamment du large succès à l’époque des formes de spiritualité réparatrices ou victimales, et du rôle potentiellement compensateur joué par la multiplication des dévotions particulières, il faut être attentif dans ce domaine aux évolutions qui se sont produites dans la seconde moitié du XIXe siècle, en particulier dans les années 1870.

Elles ont le « malheur », historiographiquement parlant, de se situer dans un angle mort de nos études entre le grand livre de Claude Savart sur le livre religieux au XIXe siècle d’une part, qui porte surtout sur la spiritualité du Second Empire, et les travaux contemporains sur Thérèse de Lisieux, notamment de Claude Langlois et Antoinette Guise. Pour ne donner que deux points de repère susceptibles d’en marquer l’importance : au milieu des années 1870, on assiste d’une part à la publication du best-seller de Mgr Gay, de l’autre au début de la diffusion massive de L’Année liturgique de dom Guéranger, même si l’ouvrage lui-même date des années 1841-1866.

Thèmes Principaux de l'Œuvre

Le livre est difficile à résumer et se présente comme un « itinéraire de l’âme à Dieu » en dix-sept étapes et autant de chapitres, qui ont parfois été publiés séparément. Ce genre d’ouvrages se lisait rarement d’une traite, comme on est malheureusement obligé de le faire pour préparer une communication de colloque, mais plutôt par passages et morceaux en vue de nourrir une méditation personnelle adaptée au temps libre fractionné laissé par le quotidien des couvents et de la vie civile (d’où l’importance de la table analytique très précise qui le rendait propre à cet usage). On peut néanmoins signaler plusieurs points saillants.

Le premier est qu’il y est beaucoup question de la paix et de l’union dans les communautés religieuses, dont on devine qu’elles n’avaient rien d’évident. Le prouverait a contrario, au besoin, l’échec de la plupart des essais de vie communautaire contemporains tentés par les socialistes utopiques. Les couvents, écrit Mgr Gay, sont des « écoles de perfection » mais… ils ne sont pas « peuplés d’anges ». Non seulement la distance au monde et l’intensité partagée des préoccupations spirituelles n’amortissent pas les tensions inhérentes à la vie collective, mais elles auraient plutôt tendance à les aggraver. Il décrit ainsi les couvents comme des lieux d’intensification de la « puissance affective » où les sentiments, d’affection comme d’aversion, prennent d’autant plus d’ampleur que la vie spirituelle.

Tableau Récapitulatif du Succès de l'Œuvre

Période Nombre d'exemplaires vendus Événements marquants
1874-1875 10 000 Succès immédiat après la parution
Jusqu'en 1936 60 000 - 70 000 (estimé) 26 éditions publiées

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