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Le Pas-de-Calais a durement été affecté par la Seconde Guerre mondiale. Rapidement tombé dans les mains de l’armée allemande lors de l’invasion du printemps 1940, le département est ensuite rattaché, avec le Nord, au commandement militaire de Bruxelles, une circonscription administrative créée ex nihilo par le IIIe Reich et sur laquelle le nouveau régime de Vichy n’exerce presque pas d’autorité.

Idéalement situé à quelques dizaines de kilomètres seulement du sud-est de l’Angleterre, le Pas-de-Calais est envisagé comme point de départ d’une invasion du Royaume-Uni, qui se limite au Blitz massif de 1940-1941 et lequel n’engendre pas de reddition du Premier ministre Winston Churchill comme espérée par Hitler.

Courant 1942, l’Allemagne se trouve déjà dans une situation délicate. Elle n’est pas parvenue à sortir le Royaume-Uni du conflit, l’opération Barbarossa contre l’Union Soviétique n’a pas eu les effets escomptés et elle est entrée en guerre contre les États-Unis dont le potentiel militaire et industriel est considérable. Pour faire face, Hitler compte sur le développement d’un certain nombre d’armes, supposées miracles, pour renverser le cours de la guerre au profit du Reich.

Trois de ces armes, baptisées Vergeltungswaffen (Armes de représailles) en 1944 par Hitler et Goebbels, sont à prendre en considération :

  • Le V1, appelé Fiseler-103 (Fi-103), puis Flak Ziel Gerät 762 (FZG-76) lors de son développement, est une bombe volante utilisée depuis une rampe de lancement. Mesurant 8,03 m de long (avec le moteur) pour 5,39 m d’envergure, l’appareil embarque une charge explosive d’environ 800 kg qu’il peut transporter à une vitesse d’environ 650 km/h de moyenne sur une distance maximale de 230 km.
  • Le V2, dénommé Aggregat 43 (A4) pendant sa mise au point, devient le premier missile balistique de l’histoire. D’une hauteur de 14 m, il est, certes, beaucoup plus coûteux, mais performant. Sa trajectoire parabolique lui permet d’atteindre une vitesse maximale d’environ 5 000 km/h, soit quatre fois la vitesse du son, et il s’écrase au sol à une vitesse qui demeure supérieure à Mach 1, ne pouvant donc être entendu avant son impact.
  • Le V3, surnommé Hoch Druck Pumpe (HDP) par l’entreprise Coenders qui le conçoit, est un canon multiple de grandes dimensions. D’une longueur de 150 m, il utilise un obus-flèche de 150 mm spécialement développé pour l’occasion, pour une portée théorique de 150 à 160 km.

Avant même qu’elles ne soient opérationnelles, la question de l’opérabilité de ces armes s’est posée. Leur nature très novatrice pour l’époque (tout particulièrement l’A4, la plus complexe des trois), leurs dimensions importantes (surtout la HDP) et leur logistique complexe (pièces détachées, carburants, comburants, poudre…) poussent les Allemands à réfléchir à la conception de sites de lancement, dont la nature fait débat dans les hautes sphères du Reich.

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Hitler est un partisan des grands bunkers, dont il approuve la construction lors d’échanges avec Albert Speer, ministre de l’Armement, en novembre 1942. Étant donné la portée limitée des armes (230 km pour le V1, 320 km pour le V2, 155 km pour le V3), les bunkers ne peuvent être édifiés n’importe où. Rapidement, le Pas-de-Calais s’impose comme le choix idéal puisque le sud-est du Royaume-Uni et Londres ne sont situés qu’à quelques dizaines de kilomètres du département.

Les Sonderbauten et l'Opération Crossbow

La documentation allemande concernant les Sonderbauten a largement été perdue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour des raisons diverses (destructions volontaires ou involontaires, capture des archives par les vainqueurs…), et il est désormais difficile de connaître avec précision le processus qui a amené à la construction de ces bunkers de grandes dimensions dont l’appellation se traduit en français par « Constructions spéciales ».

Il décide la mise au point de l’opération Hydra, qui consiste en l’attaque de Peenemünde les 17 et 18 août 1943, et de Crossbow, dont la finalité est la neutralisation des Sonderbauten et qui s’échelonne sur près d’un an, d’août 1943 à août 1944. Plusieurs dizaines de raids empêchent la finalisation des constructions, certains avec un impact plus important que d’autres.

Les Alliés ont scellé le sort des bunkers par leurs opérations militaires, les Allemands par une décision stratégique et juridique. Jamais les Sonderbauten n’ont été mises en service. Parmi les armes, seul le V1 est alors déjà opérationnel, déployé à partir de la nuit du 12 au 13 juin 1944. Les premiers V2 sont tirés le 8 septembre 1944, deux jours seulement après la chute des bunkers. Le V3, à l’architecture trop complexe, n’a jamais été utilisé tel quel, seule une version raccourcie tire quelques coups entre décembre 1944 et février 1945, pour des résultats minimes.

Voici quelques exemples de Sonderbauten et de leur sort :

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  • Éperlecques : Le tout premier raid, lancé sur Éperlecques le 27 août 1943, démontre la vulnérabilité du chantier et, plus largement, des grands bunkers en cours de construction.
  • Helfaut : Il provoque la transformation du site de stockage d’Helfaut en un bunker offensif un mois plus tard, qui prend la forme d’une coupole posée sur une colline sous laquelle sont creusés les tunnels qui servent au stockage des pièces de l’A4 et à son assemblage.
  • Mimoyecques : La forteresse de Mimoyecques est définitivement neutralisée par le double raid mené le 6 juillet 1944, dont le premier est le théâtre de l’emploi de bombes géantes Tallboy.
  • Siracourt : Le site de Siracourt subit un sort semblable le même mois, après avoir été copieusement bombardé pendant tout le printemps.
  • Lottinghen : Celui de Lottinghen, trop peu avancé, est abandonné dès le mois de février 1944.

Ainsi, les Allemands abandonnent toutes les Sonderbauten les unes après les autres, jusqu’à l’évacuation totale du département par la Wehrmacht en reflux en août 1944. Tous les sites sont capturés par les Britanniques et les Canadiens les 5 et 6 septembre 1944.

Démilitarisation et Démantèlement des Sonderbauten

Une seconde phase de démantèlement se déroule entre l’automne 1944 et le milieu des années 1960 au plus tard, avec des bornes chronologiques variant fortement d’un bunker à l’autre. Les Alliés, par la capture des Sonderbauten, en sont désormais maîtres. À eux désormais de savoir qu’en faire.

Pour cela, le colonel du génie de la Royal Air Force, Terence E. Sanders, est envoyé en France fin 1944 pour inspecter les cinq grands bunkers. Ce dernier rend ses conclusions le 21 février 1945 dans un rapport très détaillé, classé « Top secret », signe de la sensibilité des informations relevées et de la priorité absolue accordée aux chantiers par le Premier ministre britannique.

Sanders émet des recommandations différentes selon les constructions. Il ne juge pas utile de se préoccuper de Lottinghen, chantier le moins avancé des cinq. Éperlecques est estimé assez peu dangereux et, potentiellement, peut même servir de stockage de matériel. En revanche, il est beaucoup plus alarmiste sur le cas des sites de Mimoyecques, Helfaut et Siracourt, dont l’architecture largement souterraine les protège mieux et les rend plus menaçants pour le Royaume-Uni.

Sanders prône le dynamitage des entrées de ces trois sites, ce qui est effectué les 9 et 14 mai 1945 pour Mimoyecques. Siracourt est finalement bouché par de la terre, ultérieurement déblayée par les habitants, tandis qu'Helfaut est purement et simplement abandonné sans plus d'opérations de destruction. Ces missions sont principalement menées de 1944 à 1948 pour les plus tardives.

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Il est à noter également que les terrains réquisitionnés pour les bunkers n’apparaissent pas toujours sur les plans d’aménagement et de reconstruction de 1946, aujourd’hui conservés aux archives départementales du Pas-de-Calais. Lorsqu’ils le sont, leur fonction ou statut ne sont pas précisés, car alors en cours de discussion par les instances militaires françaises.

En effet, malgré les sabotages menés par les Britanniques, l’armée française tente de réhabiliter les infrastructures qui, à ses yeux, méritent de l’être. Au sortir de la guerre, les fortifications présentes sur le territoire français, les Sonderbauten incluses, sont classées en catégorie « A », pour « À abandonner », ou « M », pour « À maintenir ».

Seuls les sites de Mimoyecques et Éperlecques relèvent de cette dernière catégorie, respectivement le 17 mai 1949 et le 5 février 1953. L’armée envisage alors de convertir ces deux bunkers en sites de stockage de matériel, en casernements de troupes ou en abris pour la population. La transformation des deux infrastructures diffère ainsi de leur finalité première.

Pour Helfaut, le dossier du Génie de Lille, conservé par le Service historique de la Défense au château de Vincennes, indique qu’une rampe de lancement de V1 installée sur le plateau des Bruyères, à proximité du bunker, est classée en catégorie A le 2 décembre 1949. La date de déclassification de la coupole n’est, en revanche, pas mentionnée. Enfin, nous ignorons à quelle date les bunkers de Siracourt et Lottinghen ont été déclassifiés par l’armée, mais il est certain qu’elle est comprise entre 1946 et 1952 au plus tard.

Dès lors, ces bâtiments perdent irrémédiablement toute fonction militaire, actant définitivement leur sortie du cadre opérationnel. Éperlecques et Mimoyecques suivent dans les années 1950 et en 1964. Selon la législation en vigueur, c’est désormais à la préfecture qu’échoit l’entretien des constructions.

L’armée ébauche un projet de destruction de la Coupole, qui court jusqu’au début des années 1950. L’institution envisage, tout d’abord, le rachat du terrain auprès de son propriétaire privé, dont le nom n’est pas mentionné dans les rapports, puis de procéder à la démolition du dôme de béton. Sérieusement envisagé, le projet est finalement abandonné en raison du coût élevé pour des résultats potentiels incertains, malgré une éventuelle aide britannique. Le dôme de béton reste ainsi en place, de même que les contreforts qui le soutiennent.

Les Munitions Non Explosées : Un Défi Persistant

Au milieu des années 1960, il est légitime de considérer que les cinq Sonderbauten du Pas-de-Calais ont connu un démantèlement, non pas matériel, puisque les constructions existent toujours, mais juridique, ayant été vidées de toutes leurs fonctions primaires.

Les déchets de guerre sont des munitions larguées ou tirées qui n’ont pas explosé à l’impact ou au moment voulu par leur horlogerie interne. Pendant les deux guerres mondiales, il est estimé qu’entre 10 et 20% des bombes et obus n’ont pas fonctionné. Ces UXO (Unexploded Ordnance) ou « Duds » (ratés) ont en temps de guerre épargné des vies. Mais après la guerre, ils tuent encore, ils aggravent insidieusement les pollutions environnementales et provoquent des perturbations sociales.

Chaque année, une centaine de tonnes de munitions de guerre non éclatées, principalement issues des combats de la Première Guerre mondiale, sont récupérées en Nord-Pas-de-Calais. Le traitement de ces délicats souvenirs des combats de la Grande Guerre n'a jamais été aisé pour les autorités de l'État, surtout au point d'étranglement de la chaîne : le lieu de stockage. La concentration sur quelques sites de plusieurs tonnes d'engins explosifs en attente de destruction pose un problème évident de sécurité.

Ce problème s'accentue encore avec les munitions chimiques et leur menace de nuage toxique. Si l'histoire des démineurs du Nord-Pas-de-Calais reste à écrire, cet article apporte une contribution à celle-ci en traitant des dépôts de munitions non éclatées du Nord-Pas-de-Calais, des lendemains de la Grande Guerre à l'évacuation médiatique du dépôt de Vimy en avril 2001.

Voici un aperçu de l'évolution des services de déminage :

  • Jusqu'en septembre 1919, l'enlèvement et la destruction des engins explosifs sont assurés par l'armée anglaise.
  • Du 1er janvier 1922 au 24 mars 1929, l'exécution de ces travaux est confiée à la direction du parc régional d'artillerie de Douai.
  • En novembre 1941, l'État crée un service spécial de désobusage pour le Nord-Pas-de-Calais constitué d'anciens militaires.
  • Le 21 février 1945, l'ordonnance 45-271 porte la création d'une direction du déminage.
  • À compter du 1er octobre 1946 est créée la direction du déminage au ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme.
  • Au 1er janvier 1963, le service de désobusage devient un service de la Protection Civile (ministère de l'Intérieur).

En 2025, 80 ans après sa création en France, le déminage est une activité plurielle. Les démineurs sont mobilisés pour la protection de personnalités ou les colis suspects, mais à Arras, c'est l'héritage des conflits mondiaux qui occupe le quotidien. Sur le territoire de compétences, c'est-à-dire le Nord Pas-de-Calais, on fait 2000 interventions par an. On traite entre 60 et 100 tonnes de munitions dans l'année. On appelle cela le débombage et le désobusage.

Les bombes et obus se sont enfoncés dans le sol atteignant parfois une dizaine de mètres de profondeur. Désormais, ils émergent au gré des chantiers, des cultures, de l'érosion. Pour les démineurs, le rapport à l'histoire est donc permanent. Tous types d'engins de guerre confondus, "les statistiques nous donnent 500 ans de travail encore, 500 années à ramasser les munitions, à les détruire", admet Michel Colling. "On découvre encore des stocks oubliés et enterrés. Et le chef de centre d'évoquer pour conclure le futur chantier du Canal Seine-Nord-Europe. "Il traverse l'ancien champ de bataille. Il y aura énormément de munitions découvertes à cette occasion-là".

Tableau Récapitulatif des Sonderbauten dans le Pas-de-Calais

Site Type Statut Sort
Éperlecques Bunker pour V2 Abandonné Peu dangereux, potentiellement utilisable comme stockage
Helfaut (La Coupole) Bunker pour V2 Abandonné Dynamitage des entrées envisagé, finalement abandonné
Mimoyecques Base de lancement pour V3 Neutralisé Dynamitage des entrées
Siracourt Bunker pour V2 Abandonné Bouché avec de la terre
Lottinghen Bunker pour V2 Abandonné Chantier le moins avancé, pas de mesures spécifiques

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