Les menaces pesant sur la sécurité européenne dès la fin des années 1920 engagent le réarmement des nations.
Le parti nazi revendique la remilitarisation de l’Allemagne au nom du principe d’égalité des droits en matière d’armement concédé en décembre 1932 par la Société des Nations sous la pression de l’Angleterre.
Les lois sur la cartellisation obligatoire du 15 juillet 1933 et sur la préparation organique de l’économie allemande du 27 février 1934 accélèrent le regroupement des entreprises pour augmenter la production.
En France, le Front populaire nationalise une partie des industries militaires. La Belgique pour défendre sa neutralité s’engage dans la même voie. Dès 1933, l’Angleterre se lance dans la mobilisation industrielle en privilégiant la défense aérienne et la construction d’un nouvel avion de chasse.
À l’instar de la Belgique déclarée neutre, la Suisse se réarme à partir de juin 1936, avec l’adoption, par le peuple et les Chambres, du crédit « V. L. I. » de 235 millions de francs renforçant la défense nationale. À la suite de la guerre d’Espagne et de l’Anschluss, le conseiller fédéral Rudolf Minger responsable du Département militaire fédéral (DMF) fait voter par le Parlement l’augmentation de ses dépenses.
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À l’inverse des pays européens, la Suisse est restée à l’écart de la Seconde Guerre mondiale.
Le plan Tannenbaum imaginé par Hitler le 23 juin 1940 pour l’occuper fut retardé en raison des divergences d’analyse entre le Chancelier du Reich et le Duce.
Si certains lacs français ont été l’objet de déversement de munitions durant les deux conflits mondiaux, la logique de dépôt fut différente en Suisse.
Dans le premier cas, les immersions se sont effectuées au moment de la débâcle ou de la libération ; elles n’ont relevé d’aucune réflexion publique.
Pour écarter toute menace, il s’agissait d’agir au plus vite en les jetant dans les failles géologiques ou en les immergeant dans les plans d’eau disponibles.
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Le cas suisse est tout autre. Sur le plan politique, l’interdiction d’exportation d’armes dans le contexte de la Guerre froide est réaffirmée comme le moyen de garantir la neutralité suisse. Sur le plan technique, les stocks d’armes surabondants du réarmement sont désormais obsolètes. Sur le plan économique, la conservation de cet armement ne fait aucun sens. Sur le plan sécuritaire, ces munitions peuvent se révéler dangereuses pour les populations.
Le 4 mars 1948, le DMF demande au Conseil fédéral l’autorisation de pouvoir éliminer « des grands stocks de vieilles munitions périmées (et donc dangereuses) et de munitions ayant perdu toute valeur militaire, soit en les immergeant dans les lacs, soit en les recyclant ».
Cet article souhaite comprendre le processus ayant conduit au dépôt des munitions dans les lacs suisses. En dépit de la prise de conscience écologique des années 1970 et des risques que fait peser sur la santé l’abandon des déchets industriels dans l’eau et le sol, le rejet des munitions dans les lacs helvétiques peine à se construire comme un problème en soi.
Dans quelle mesure le secret ayant présidé à ces opérations d’élimination peut-il expliquer le refoulement de cette question ?
Peut-on considérer que l’absence d’écho public n’a pas permis d’inscrire les déchets militaires dans un calendrier politique et sociétal pour les résoudre ?
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La ruse comme le secret sont les fondements de la construction de l’administration militaire de l’État moderne.
Pour optimaliser les conditions de réussite militaire, Louis XIV ne délivre ses ordres de marche qu’à ses principaux ministres, dont ceux de la Guerre et des Affaires étrangères, et se garde bien d’en informer les corps intermédiaires.
La quête d’informations sur le terrain, le déplacement des troupes et la nature des combats relèvent du secret militaire. Bien qu’elle institue son armée sur le modèle de la relève citoyenne (armée de milice), la Suisse la déploie dans les temps où les nationalismes européens menacent le territoire national.
L’édification de la « forteresse Suisse » à partir de 1934 justifie la construction d’ouvrages, de fortins, de barrages antichars (les « toblerones ») sans concertation avec les autorités locales.
Le 20 août 1945, le général Guisan démissionne de son commandement. Sur le plan du réarmement, son bilan est prodigieux ; il a offert à sa patrie les moyens de combler les lacunes d’avant-guerre.
Entre 1939 et 1945, la production de pièces antichars est passée de 898 à 5 974, celle des canons antiaériens légers de 36 à 3 365, celle des canons antiaériens lourds de 8 à 274 et celle des avions de 216 unités à 530 unités.
En luttant contre le chômage et les désordres sociaux, la production d’armements a aussi permis de garantir la survie économique de la Suisse moins directement soumise au blocus économique limitant l’importation de matières premières et de nourriture.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les stocks d’armements, issus de la production suisse pour son effort de guerre et non utilisés, illustrent son succès industriel.
Les munitions sont alors stockées dans la multitude d’abris, de caches et de réserves constituées pour bâtir le Réduit national.
La culture du secret inhérente à cette armée de milice justifie l’absence de toute publicité. Le caractère sensible de l’information en vue de pouvoir conduire des opérations militaires en cas d’agression extérieure, la nécessité de conserver une neutralité politique parmi ses soldats et la population, le devoir de réserve dévolu à tout membre de l’institution militaire justifient le maintien du silence.
En tant que gardienne de l’intégrité territoriale de la Confédération, l’armée suisse revendique au moment de la Guerre froide la nécessaire préservation et le développement du secret.
La politique du secret en matière de stocks d’armement est mise à rude épreuve par deux catastrophes. Dans la nuit du 28 au 29 mai 1946, une partie du fort de Dailly à Saint-Maurice fut détruite, causant la mort de dix ouvriers.
L’enquête confiée par le juge d’instruction militaire à une commission de cinq experts conclut à « la décomposition des poudres à la nitrocellulose comme cause probable de la catastrophe ».
Dans la nuit du 19 au 20 décembre 1947, trois explosions successives frappent le dépôt de munitions constitué de bombes incendiaires situé près de la gare ferroviaire de Lac Bleu-Mitholz. L’impact du souffle et la dispersion de projectiles détruisent la gare et des bâtiments et mettent le feu à plusieurs maisons. Le village est en ruines. Trois personnes meurent et six sont portées disparues. Plus de 100 millions de dégâts sont causés.
La presse s’empare immédiatement de ces deux accidents. L’importance du sinistre fait voler en éclat, pour la première fois, le secret entourant la question des munitions héritées de la Seconde Guerre mondiale.
La presse exige des comptes et s’interroge sur les responsabilités dévolues aux militaires et aux autorités civiles. La controverse initiale demeure dans un premier temps localisée. Elle n’implique pas une réflexion nationale tant l’incertitude géopolitique mondiale ne peut laisser imaginer l’avenir d’une Suisse désarmée dans un monde incertain.
La première revendication des médias porte sur la nécessaire question de la sécurisation de ces dépôts tant la Confédération a besoin de conserver les munitions qu’elle ne pourrait fabriquer en cas de nouveau conflit, faute d’espace, d’argent et de matières premières. Cette politique est perçue comme s’opposant d’autorité « aux Américains et [aux] Anglais [qui] n’ont pas remporté un seul des obus qui se trouvait en Europe à la fin des hostilités ».
Cette analyse est toutefois biaisée par le fait que les mers et les océans ont bien été utilisés pour immerger des munitions conventionnelles et chimiques, comme en attestent les sites de Skagerrak en mer du Nord, de Bornholm en Baltique et de Beaufort’s Dyke en mer d’Irlande.
La seconde revendication porte sur l’élimination dans les abris existants des munitions obsolètes et dangereuses. Dès lors, les autorités politiques sont sommées de réagir. La question de la sécurisation des dépôts de munitions devient une question publique d’intérêt général. Trouver, à la suite des catastrophes de Dailly et Bleu-Mitholz, une solution de stockage relève d’une politique publique de sécurité collective.
Le chef du service d’information du DMF se doit d’expliquer la situation ; les élus locaux portent la question sur la sécurité du citoyen ; la justice militaire se saisit du dossier des catastrophes ; la presse relaie l’inquiétude de l’opinion publique, en se demandant : « Comment mettre fin à cette série noire ? Le pays attend, à ce propos, que les autorités s’expriment ».
Le Service technique militaire est chargé de procéder à l’évaluation qualitative des stocks de munitions pour distinguer, d’une part, les munitions obsolètes à détruire et, d’autre part, les munitions opérationnelles à conserver.
À l’époque, différentes pratiques étaient communément utilisées, à savoir les détonations, les immersions et les démantèlements.
Du reste, le Conseil fédéral décida que « 2 500 tonnes de munitions d’artillerie devaient être détruites lors d’une action exceptionnelle » à mener entre mai 1948 et le printemps 1949. Ainsi, 1 290 tonnes furent aussitôt immergées dans le lac de Thoune, 280 dans le lac de Brienz, 500 dans le lac d’Uri et 530 dans le bassin de Gersau du lac des Quatre-Cantons.
Comment expliquer le choix de l’immersion qui abandonne l’option recyclage du Conseil fédéral ?
Le premier argument est à situer du côté de l’absence de toute culture suisse du démantèlement industriel des munitions. En France, la situation fut différente. Le 21 février 1945, le gouvernement provisoire transférait le corps des démineurs, préalablement rattaché au ministère de l’Agriculture ou des Armées, au ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme.
De même, bien qu’un représentant du Service technique militaire ait visité en 1947 un centre ad hoc allié en Belgique, cette mission ne marque pas les esprits compte tenu des coûts d’investissement à engager, par ailleurs préalablement condamnés par le Conseil fédéral bailleur de fonds obligé.
Le deuxième argument porte sur la culture militaire de l’usage préalable des lacs comme zones de tirs d’exercice. En y déposant des munitions obsolètes, l’armée s’inscrivait dans un processus admis de tous et bien rodé depuis près de cinquante ans ; celui d’empiler des munitions sur des dépôts préexistants. L’immersion loin des rivages pouvait paraître proroger les dispositifs sécuritaires des pas de tirs.
À distance des zones urbanisées, l’immersion lacustre est, pour l’armée, le choix de la sécurité humaine. En éloignant le dépôt des habitations, il est ainsi envisagé la construction d’une sécurité passive qui ne peut que trouver grâce aux yeux des responsables locaux et des populations. Cette solution s’oppose à celle du démantèlement qui pose la menace d’explosion terrestre en territoires denses comme elle le fut à Dailly et à Bleu-Mitholz.
Le troisième et dernier argument repose sur le fait que cette solution présentait l’avantage de pouvoir être menée avec célérité et ne justifiait pas un protocole sécuritaire exigeant en matière de maniement des déchets. Les quelques photos retrouvées des largages soulignent le côté artisanal du processus ; les munitions sont manipulées à la main sans protection. Selon leur poids, les caisses de munition sont vidées en vrac ou pièce par pièce.
Sur le plan technique, l’immersion restaure la logique opératoire de l’armée habituée à travailler dans le secret sans pression des autorités et des populations civiles, mise une première fois à mal par les catastrophes de Daily et Bleu-Mitholz.
De plus, au-delà du ballet des navettes entre les rives et les lacs, aucun chantier spécifique ne peut susciter l’inquiétude des populations sur les opérations de largage.
Pour des raisons de sécurité préventive, le largage des munitions dans des zones d’immersion préalablement définies est rapidement mené. Il fut préconisé de les immerger en eaux profondes - à plus de vingt mètres - et loin des rives.
Des découvertes attestent néanmoins que certaines d’entre elles ont été conduites à proximité du rivage en utilisant les pontons existants. Le largage se poursuit à un rythme irrégulier jusqu’aux années 1960. Les ultimes immersions se déroulent en 1963 dans le lac de Thoune et en 1967 dans le lac d’Uri.
Le dépôt des munitions dans les lacs n’existe ni en termes de problème ni en termes de risque. Le secret ayant été bien assuré, l’opinion publique n’est pas alertée. Elle le sera seulement quelque vingt ans plus tard à l’occasion de leur découverte au fond des lacs, notamment par des plongeurs amateurs. Pour être pensée comme une réponse adaptée sur le plan de la protection des biens et des personnes, l’immersion des munitions dans les lacs suisses répond pour l’époque aux critères et aux conceptions de la sécurité humaine.
Le citoyen peut d’autant moins réfléchir à ce sujet que le concept de risque environnemental n’en est qu’à ses balbutiements. Le temps s’écoulant, le secret ayant régi l’opération produit l’oubli du côté des opérateurs et des institutions publiques. Les souvenirs s’estompent et la mémoire disparaît.
La réponse requiert un double niveau d’analyse, celui des causes indirectes et des causes directes. Au niveau des premières se situe la progressive conscientisation des questions environnementales. Cette dernière s’enracine dans les enjeux de développement que pose à la Suisse la limitation de son territoire et de ses ressources.
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