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L'histoire des armes à feu est riche en anecdotes et en événements marquants, souvent méconnus du grand public. Cet article explore cette histoire à travers le prisme d'expériences vécues par des armuriers et des incidents liés aux armes à feu.

Une anecdote des années 1950

Au début des années 1950, mon grand-père Gaston reçut une cliente qui souhaitait acheter un petit révolver pour, disait-elle, se défendre en cas de souci. À en juger par son apparence, elle venait plutôt de la haute bourgeoisie. Pas de problème, il disposait d'un exemplaire en stock. À cette époque, une autorisation n'était pas nécessaire. Donc, rien ne s'opposait à la vente.

Mais quelques détails éveillèrent la méfiance de mon aïeul. D'abord, la clientèle était essentiellement masculine : ces dames étaient une exception - et elles le sont encore, quoique moins qu'avant. Ensuite, l'attitude de la jeune femme attira son attention.

- Chère madame, je vais préparer votre arme dans l'arrière-boutique. À l'abri des regards, il lima consciencieusement le percuteur. Après cette intervention, le révolver, qui était un British Bulldog, ne pouvait plus faire feu. Il encaissa l'argent et livra l'objet ainsi, dans un beau papier cadeau.

Le lendemain, un homme bien vêtu se présenta à l'atelier. Visiblement, il venait des quartiers chics de Paris. Gaston leva un sourcil : allait-on lui reprocher de livrer des articles qui ne fonctionnaient pas ?

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- Oui, absolument.

- Ah, il faut que je vous félicite ! Hier soir, ma femme a tenté de me tuer avec cette arme. Mais elle n'a pas fait feu. Après, j'ai vu que le percuteur avait été limé de manière volontaire.

Somme toute, l'histoire était assez banale. Ce monsieur avait eu une brève aventure et sa moitié s'en était aperçue. Jalouse et pensant se venger, elle avait voulu l'assassiner. Une explication s'en était suivie, au terme de laquelle les deux époux s'étaient réconciliés.

En fait, mon grand-père venait de sauver deux vies : celle du mari infidèle, mais aussi de sa cliente, dont l'existence aurait été brisée si l'arme avait fonctionné. Mais de curieux réflexes peuvent agiter la psyché masculine.

- Monsieur, pourriez-vous réparer le percuteur de ce révolver ? Ce serait dommage de le laisser dans cet état.

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Ainsi fut fait, et avec un gros pourboire.

Gaston : Un armurier aux multiples facettes

Mon grand-père Gaston était né au début des années 1900. Il avait commencé comme apprenti chez l'armurier Modé-Pirlet. Vers le milieu des années 1930, il avait mis au point l'une des premières formules de bain rapide. Sa composition contenait des sels de Saturne, permettant d'obtenir de superbes reflets aile de corbeau.

Malheureusement, son partenaire financier était parti avec la caisse. Gaston avait été mobilisé au début de la Deuxième Guerre mondiale. En mai 1940, une balle l'avait atteint à la jambe sur le champ de bataille. De retour à Paris, impossible de continuer à exercer son métier : détenir une arme n'était plus autorisé.

À l'exemple de Gastinne-Renette, Gaston s'était reconverti dans les vélos. Il les entretenait, redressait les roues et changeait les rayons, brasait les colonnes de fourches endommagées sur les cadres. Parallèlement, Gaston effectuait des réparations pour la Résistance parisienne que dirigeait le colonel Rol-Tanguy.

Au début, il s'agissait d'armes de récupération en mauvais état, qu'il fallait faire fonctionner à tout prix en l'absence de pièces détachées. Cela pouvait aller de pistolets issus du catalogue Manufrance jusqu'à de vieux British-Bulldog obsolètes. Avec cet équipement plutôt désuet, les Résistants réussirent à voler du matériel moderne aux Allemands. Ils se constituèrent progressivement un petit arsenal qui servit plus tard à libérer Paris.

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Un jour, Gaston se retrouva pris dans une rafle par accident. Il fut expédié dans un commissariat rempli d'une foule de gens. Beaucoup d'entre eux portaient l'étoile jaune. Bien que n'étant pas juif, mon grand-père se voyait déjà embarqué dans un train vers les camps de concentration.

Au début de 1944, Gaston jugea plus prudent d'envoyer son fils, alors gamin, loin de Paris. Il choisit une région qu'il pensait sûre : la Normandie. Il ne croyait pas que le débarquement aurait lieu là-bas.

Puis finalement, la France avait été libérée et la paix était revenue. Dans le Paris de l'après-guerre, mon aïeul travailla en faisant d'abord coexister les bicyclettes et la chasse, à l'image de Manufrance : « Armes et cycles ». Ce sont des métiers cousins.

D'ailleurs, il avait transformé des vélos en cyclomoteurs, y installant les premiers moteurs Vap, voie d'avenir à cette époque. Mon grand-père était gaulliste. Sur les mordaches en plomb de son étau à pied, il gravait toujours la croix de Lorraine avec un poinçon.

Déjà en ce temps-là, des visiteurs venaient observer les artisans, discuter avec eux et, en bref, leur faire perdre quelques heures. C'était pour cette raison qu'il avait accroché deux panneaux aux murs, sur lesquels on pouvait lire : « Votre temps est précieux, le nôtre aussi.

Il avait aussi inventé un dispositif pour serrer les petites pièces fragiles avec les étaux à pied, une « pince plateau ». Il m'en reste deux exemplaires que j'ai utilisés pendant des années. Avec cet appareil, il devenait possible de tenir fermement les éléments de mécanismes qui, autrement, auraient glissé dans des mordaches en bois.

Dans un cahier à la couverture verte, il écrivait la composition de ses liqueurs de bronzage à la couche pour les canons. J'en avais hérité puisqu'elles faisaient partie de l'héritage familial, puis refait les mélanges avant de les tester. Un de ses confrères avait tenté de s'approprier son formulaire en l'invitant à une tournée des grands-ducs.

Un jour, mon grand-père s'était déplacé à la perception pour régler un problème fiscal. Le contrôleur ne voulant rien entendre, Gaston avait soulevé et renversé le bureau de celui-ci. Pour lui, les fonctionnaires des impôts étaient une bande de voleurs, point à la ligne. Quelques mois plus tard, les étudiants du Quartier Latin crieraient « Mort aux vaches ».

Mon grand-père commença à mourir devant son établi, devant lequel il fut victime d'un accident vasculaire cérébral. Il s'en remit progressivement, mais le répit fut de courte durée.

Jacques : La génération suivante

Jacques, mon père, avait travaillé dans cet atelier depuis 1946 jusqu'au début des années 1970. Leur clientèle n'était pas la même. Un jour, un armurier parisien honorablement connu apporta une réparation inhabituelle. Il s'agissait d'un fusil juxtaposé d'artisan stéphanois de bonne qualité, auquel manquait la capucine de la longuesse.

Logiquement, la voie était tracée : ajuster une pièce brute, relimer celle-ci et la polir, puis la graver et la mettre en couleur. Jacques indiqua le montant à son donneur d'ouvrage.

- Votre prix est plus qu'honnête, je le sais bien, mais Giscard a des oursins dans les poches.

- Oui. On peut boucher l'emplacement de la capucine avec de la gomme-laque fondue au fer chaud, puis mettre à niveau et faire une reprise de vernis.

La semaine d'après, Giscard fut livré. Mais que dire à un homme qui touchait des diamants bruts en cadeau ?

L'affaire Denis : Une combine ingénieuse qui tourne mal

L'anecdote suivante se déroule dans la deuxième moitié des années 1970. Un important armurier parisien disposait de deux magasins, dont l'un comportait un stand de tir. Pour préserver son anonymat, nous l'appellerons Denis. Afin d'augmenter ses ventes, une idée lui était venue.

Normalement, il était impossible d'acheter une arme de poing de gros calibre, tel que 357 Magnum ou 9 mm Luger, sans passer par la préfecture. Celle-ci délivrait une autorisation, mais que permettait ce précieux bout de papier ? D'acheter, de posséder ou de détenir ? Le droit de propriété étant sacré en France depuis la Révolution française, l'autorisation visait uniquement la détention et rien d'autre.

Profitant de cette étrangeté juridique, Denis vendait des pistolets et des révolvers gros calibre à ses clients, alors que ceux-ci n'avaient pas la fameuse autorisation. Facture à l'appui, ils en étaient les propriétaires. Quant au détenteur, c'était Denis. Officiellement, ses acheteurs attendaient leurs autorisations. D'ici là, ils pouvaient utiliser leurs armes dans le stand de l'armurerie, à condition de payer leur droit de tir. Denis empochait donc des deux côtés. La combine était parfaitement légale. Tout le monde était content, sauf peut-être le ministère de l'Intérieur.

Bien que la loi se trouvait détournée, la place Beauvau ne pouvait rien dire. Parallèlement, Denis, qui était un important armurier, organisait chaque mois un déjeuner entre confrères. À sa manière, il essayait de renforcer le lien social entre gens du métier. Les syndicats de la profession ne pratiquaient rien de tel en la matière. Mais sa réussite avait créé des envieux. Certes, ils n'en disaient rien, mais ce succès leur pesait.

Or, lors d'un repas confraternel, Denis commit une maladresse. Ayant un peu trop goûté le vin ce jour-là, ses paroles dépassèrent sa pensée.

- Rien ne vous empêche de faire pareil.

Pour certains, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Personne ne sait exactement qui s'en occupa, mais un complot fut ourdi. Dans un premier temps, l'un des clients de Denis alla trouver le responsable de son stand de tir.

- Ce week-end, je pars à la campagne. J'aimerais faire un petit carton là-bas, est-ce que je pourrais emporter mon arme ? Je la rapporterai lundi à la première heure, c'est promis et juré. Comme ça, en cas de contrôle, pas de problème.

La deuxième phase se déroula en début de semaine. Comme on l'aura deviné, le propriétaire indélicat ne se présenta pas à l'heure dite pour ramener son arme. À sa place, un vieux fonctionnaire de police blanchi sous le harnois, probablement à quelques mois de la retraite, vint effectuer un contrôle de routine. Il demanda à voir les registres. Il dressa un procès-verbal.

Cela servit de prétexte pour retirer à Denis son autorisation de faire le commerce des armes de 1ere et 4e catégorie (actuelles catégories A avec dérogation et B). Lorsque ce type d'autorisation est retiré, il faut savoir que c'est à vie.

Finalement, quelle erreur avait-il commise ? Probablement de s'être cru plus malin que les autres. Sa combine était ingénieuse, certes, mais il n'avait pas imaginé les failles : corrompre un employé avait suffi.

De nos jours, afin d'éviter de pareilles mésaventures, la législation a évolué. Denis, qui était bien parti pour absorber tout le marché de l'arme à Paris, se retrouva brutalement logé à la même enseigne qu'un petit armurier de quartier.

Une affaire judiciaire dans l'Essonne

Au début des années 1990, une armurerie située dans l'Essonne était tenue par deux frères assistés de leur mère. Ils exerçaient depuis quelques années déjà et leur magasin fonctionnait normalement. Ils étaient honorablement connus. Tout semblait se passer bien pour eux.

Un gitan avait tué un gendarme lors d'un contrôle, en utilisant un fusil Manurhin FSA en calibre civil. Le premier propriétaire l'avait achetée légalement. L'armurier avait fait correctement son travail, puisqu'il avait inscrit la vente à son registre avec le numéro de carte d'identité du client. Il n'avait donc rien à se reprocher. Normalement, après l'enquête, les choses auraient dû en rester là pour les deux frères. C'était du moins ce qu'ils pensaient.

Pas du tout... Étant donné qu'ils les stockaient dans le respect des lois, ils essayèrent d'obtenir la restitution. C'est à ce moment-là que la machine judiciaire s'emballa.

Pendant ce temps, le magasin ne fonctionnait plus guère, malgré leur mère qui faisait ce qu'elle pouvait. Plus d'armes à vendre ! Tout ce qui restait était la coutellerie, l'habillement de chasse et quelques articles de pêche. Cela ne suffisait pas à payer les charges du magasin.

Lors de l'instruction de leur dossier, le juge n'hésita pas à leur dire qu'il voulait prolonger leur détention. Il les considérait presque comme de dangereux trafiquants. En effet, comment se faisait-il qu'ils vendent des armes ressemblant à des fusils d'assaut ? Mais ce motif ne tenait pas légalement, s'agissant d'armes de 5e et de 7e catégorie en vente libre à cette époque (actuelle catégorie C).

Finalement, après six mois de détention provisoire, les deux frères furent libérés. Entre-temps, leur mère avait été obligée de fermer le magasin qui faisait faillite, puisqu'il s'agissait désormais d'une armurerie ne vendant plus d'armes...

Ils ne furent jamais dédommagés d'aucune manière. Le stock leur fut restitué. Comment expliquer une telle mésaventure ? Y avait-il un professionnel de trop dans le département ?

Un an après cette histoire, je revis le plus jeune des deux frères. Avant, c'était quelqu'un de souriant qui avait confiance en l'avenir. Maintenant, le sourire avait disparu. Dans ses yeux, la gaieté que l'on devinait naguère était remplacée par une lueur d'urgence.

Visiblement, les six mois de détention s'étaient mal passés pour lui.

La mort et les armes : Une réalité souvent occultée

Le pire dans cette histoire ? Dans le métier d'armurier, nous côtoyons la mort sans vraiment nous en apercevoir. Un chasseur nous apporte du gibier tué avec l'arme que nous lui avons réglée. Il est heureux et veut nous faire plaisir, quoi de plus normal ? Mais il y a un animal mort derrière.

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