« L’homme n’est pas un nuage au vent que la mort dissipe et efface d’un seul coup. Et si nous autres, nègres des Fonds perdus, vénérons nos morts neuf jours durant, c’est pour que l’âme de la personne défunte ne subisse aucune brusquerie, qu’elle se détache progressivement de son coin de terre, de sa chaise, de son arbre préféré, du visage de ses amis avant d’aller contempler la face cachée du soleil ».
Plusieurs systèmes médicaux et religieux se partagent le champ thérapeutique : les remèdes à base de plantes (rimèd razyé) et les massages, la biomédecine, le catholicisme que je propose de considérer ici comme un christianisme païen, les nouveaux mouvements religieux et l’hindouisme. Ces systèmes médicaux et religieux renvoient à des théories de la personnalité et des visions du monde différentes qui, pour certaines, sont liées à l’appartenance ethnique.
Les représentations et les savoirs concernant le fonctionnement du corps, tant qu’il n’est pas l’objet d’agression sorcière, ont été élaborés selon des processus de créolisation synthétique, car ils sont semblables pour tous les thérapeutes guadeloupéens. Seule, la pharmacopée varie d’un thérapeute à l’autre, en fonction de plusieurs critères : l’environnement dans lequel le thérapeute évolue - la couverture végétale de la Basse-Terre volcanique est différente de celle de la Grande-Terre calcaire, et il m’arrivait souvent de transporter des plantes d’un jardin à l’autre de l’île ; l’âge des utilisateurs - il y a une forte déperdition des savoirs entre les générations de personnes de plus de trente-cinq ans et les adolescents que j’ai constatée lors de sorties botaniques avec des adoadolescents; enfin, les traditions familiales liées à l’appartenance ethnique.
Les familles indiennes utilisent un certain nombre de plantes inconnues des autres groupes ethniques, ou pour des rituels que les non-hindous ne pratiquent pas. Alors que le Curcuma longa, appelé safran en créole, est utilisé par les populations noires uniquement à des fins culinaires pour colorer le riz, les prêtres hindous, qui nomment cette plante « manja », l’utilise en cataplasmes sur les blessures légères, contre les maladies de peau et dans tous leurs rituels. Les feuilles du margousier (vèpèlè, Azadirachta indica A. Juss.), arbre quasi inconnu de la population noire, sont utilisées en cataplasme sur les plaies, ainsi que sur la tête contre la fièvre par les prêtres hindous. Des guirlandes des feuilles de vèpèlè ornent les portes des temples hindous lors des cérémonies.
Dans Le Génie du paganisme, Marc Augé a analysé la logique du paganisme en l’opposant à celle du christianisme. Les notions de transcendance et de salut individuel qui définissent le christianisme sont étrangères au paganisme. Dans le paganisme, religion de l’immanence du divin, les dieux sont à l’origine de certaines maladies tout en en étant les guérisseurs. L’interprétation de la maladie y est immédiatement sociale, elle se fait en termes de conscience persécutive du mal et non de culpabilité. Le corps est le support - et ce dès les signes qui le marquent à la naissance - des manifestations divines et des attaques en sorcellerie. Le paganisme, toujours prêt à accueillir la nouveauté, se construit et se développe sur le mode du cumul des savoirs, des pratiques d’autres systèmes qu’il rencontre sur son chemin.
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Au regard de cette analyse, il me semble que le catholicisme tel qu’il est observé à la Guadeloupe et les pratiques du kenbwa constituent un christianisme païen où les deux logiques chrétienne et païenne sont simultanément à l’œuvre. La logique chrétienne est présente dans l’exercice du catholicisme et de certains des nouveaux mouvements religieux représentés dans l’île depuis les années soixante. La logique païenne opère dans l’utilisation qui est faite du panthéon des saints catholiques et hindous, dans l’interprétation immédiatement sociale de certaines maladies et, de certains maux, qui en appelle à la fois au monde des vivants, à celui des morts et à celui des saints pour l’établissement d’une étiologie et d’une thérapeutique.
Les saints ne sont pas comme le voudrait la doctrine catholique les intercesseurs des vivants auprès de Dieu, Dieu qui, dans le panthéon guadeloupéen, est considéré comme lointain, voire inaccessible. Comme dans le cas de cultes dont ils sont l’objet en Europe, ils sont vénérés pour les pouvoirs qui leur sont attribués, et sont sollicités par tout un chacun pour des grâces. Mais, de surcroît, et c’est en cela que les fonctions du panthéon des saints à la Guadeloupe se distinguent de celles du panthéon des saints catholiques en Europe, les saints sont les intercesseurs entre le monde des vivants, celui des morts et celui des esprits des morts. Ils transmettent le don de guérison, sont invoqués par les thérapeutes pour soigner. Ils sont sollicités à chaque instant de la vie pour interpréter, traiter un désordre et rendre compte du cycle de vie. L’interprétation de la maladie ou du malheur est immédiatement sociale, elle se fait en termes d’agression sorcière qui nécessite la confection d’un objet maléfique et l’intervention des esprits des morts et des saints pour guérir, ou agresser.
Chaque tradition médicale ou religieuse est un continuum de traits imprégnés de ceux d’autres traditions. Chacun, patient ou thérapeute, fait flèche de tout bois. Un fidèle catholique peut être au plus près du catholicisme romain, ou s’en éloigner pour tendre vers le kenbwa au gré des événements de sa vie. Le thérapeute qui entreprend de protéger un de ses patients des mauvais sorts utilise tout l’appareil de ce christianisme païen (messes, neuvaines, prières à des saints, « délégation » d’esprits), tout en ayant recours à des rituels hindous, qu’il connaît lui-même ou pour lesquels il s’adjoint les services d’un prêtre hindou.
Le noyau central et commun à l’ensemble des visions du monde du christianisme païen, de l’hindouisme, des nouveaux mouvements religieux, est la croyance en l’éternité d’une des composantes de la personne, l’âme, qui a le pouvoir, après la mort, d’intervenir dans le monde des vivants à des fins bénéfiques ou maléfiques. À l’origine des maladies d’origine sorcière, ou des maladies qui signent l’élection à l’activité thérapeutique, il y a l’action de cette âme (ou le déni de son existence pour certains mouvements religieux) et des saints du panthéon du christianisme païen ou des divinités hindoues. Selon les cosmogonies, l’action de cette âme est considérée comme plus ou moins maléfique et les itinéraires thérapeutiques se construisent au gré de l’efficacité attribuée à l’un ou l’autre de ces panthéons dans le traitement d’une maladie ou de malheurs.
Quelle que soit la vision du monde des individus, la notion de personne, définie comme « l’ensemble des représentations au moyen desquelles une société se forge une certaine image de l’homme, de son corps, de ses “âmes” et de ses différents principes “spirituels” », est constituée des mêmes entités. C’est « l’eschatologie de la personne », entendue comme les représentations liées à la préexistence de l’âme au corps, le choix pré-natal du destin, le devenir des âmes après la mort, qui distingue une vision du monde d’une autre. Le point de différenciation entre les différentes cosmogonies est le devenir d’une des composantes de la notion de personne, à savoir l’âme.
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Dans le cadre du christianisme païen, les composantes de la personne sont le corps, le souffle, l’âme, l’ange gardien, le prénom caché. Pour les thérapeutes, il faut ajouter le saint protecteur.
L’ange gardien (bon-anj gadyen) protège l’âme. Il est l’ami intime qui protège des agressions, conseille et guide. Chacun a le sien propre, dans son corps même, qu’il faut régulièrement prier. L’ange gardien disparaît peu après la mort, après avoir apporté aux anges les péchés du mort. L’âme (nanm ou bonnanj) détient le pouvoir de la parole et celui de se déplacer pendant le sommeil : quand on rêve d’un autre lieu, c’est parce que le bonnanj s’y trouve. Le bonnanj est le principe spirituel qui assure le maintien des liens entre le monde des vivants et celui des morts. Une fois qu’il a quitté la terre, il se manifeste aux vivants pour leur donner des conseils, pour transmettre les messages des saints, en particulier après six heures du soir où tous les bonnanj quittent le cimetière pour se réunir à l’église, et le 2 novembre, fête des morts. Au contraire d’Haïti, le bonnanj ne peut être manipulé par une personne malveillante de son vivant, mais seulement après la mort. Si toutes les règles qui régissent les rituels funéraires n’ont pas été respectées, le bonnanj du mort se manifestera aux vivants jusqu’à ce que réparation soit faite.
| Composante | Description | Fonction |
|---|---|---|
| Corps | Enveloppe physique, modifiable et séparable | Support de la vie et des expériences |
| Souffle (Souf) | Principe vital | Anime le corps |
| Ange Gardien (Bon-anj Gadyen) | Protecteur personnel | Protège et guide l'âme |
| Âme (Nanm ou Bonnanj) | Principe spirituel | Assure le lien entre les vivants et les morts, influence le monde |
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