Le folklore « carabin » des internes des hôpitaux est au centre de cet article. Tout l’intérêt de ce travail est de ne pas envisager les us et coutumes des carabins comme un folklore, certes haut en couleur mais somme toute marginal. L’auteur démontre de manière très convaincante qu’il s’agit au contraire d’un élément essentiel - et même constitutif - de la formation des jeunes médecins. En effet, si celle-ci exige l’acquisition de savoirs et de savoir-faire très pointus, elle passe également par une « formation coutumière » qui contribue à façonner l’identité distinctive du corps médical, à lui conférer son « esprit de corps ».
Le terme "carabin" désigne initialement les étudiants en médecine, notamment ceux qui sont en première année. Cependant, il est également employé pour désigner les médecins militaires. Le mot est utilisé principalement dans le domaine médical et universitaire, ainsi que dans le contexte militaire.
La question de la différence entre un médecin et un carabin est souvent posée. Le terme "médecin" désigne une personne qui a terminé ses études de médecine et qui est diplômée. En revanche, le terme "carabin" est utilisé pour désigner les étudiants en médecine, notamment ceux qui sont en première année.
L'origine du mot "carabin" remonte au XVIe siècle. Il provient du mot italien "carabino", qui signifiait à l'origine "arbalétrier". Le terme a ensuite été utilisé pour désigner les étudiants en médecine à partir du XVIIe siècle.
Bien que le terme "carabin" puisse sembler se rattacher au carabin, soldat de cavalerie légère, il est intéressant de noter l'existence du terme "escarrabi". À l'époque des pestes qui ont sévi à Montélimart en 1543 et en 1583, dans les délibérations du conseil municipal et dans les actes de notaires de 1543 et 1583, on rencontre souvent "escarrabi", "escarrabine" dans le sens d'infirmier, infirmière. Certains documents indiquent également que les escarrabis étaient chargés d'ensevelir les morts.
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Les carabins sont souvent associés à leur esprit d'entraide et de solidarité. Les carabins assistent souvent les médecins dans les opérations. Les étudiants en médecine doivent passer par la période carabin pour obtenir leur diplôme.
L'esprit carabin est une particularité folklorique des études médicales françaises. Son langage tourne autour du sexe et du grivois, avec un rapport à la mort et au corps particulier. Il imprègne les chansons paillardes et l'Internat à travers la tradition des fresques et des « tonus », fêtes entre internes parfois sources de scandale.
Les rites des carabins sont des traditions et des activités propres aux étudiants en médecine. Ils comprennent souvent des événements festifs, des cérémonies et des épreuves symboliques.
L’auteur est ainsi amenée à décrire les rites qui scandent la vie de l’internat comme un véritable parcours initiatique grâce auquel les internes acquièrent leurs manières d’être caractéristiques. À travers leur « efficacité symbolique » (c’est-à-dire une façon particulière de transmettre un ensemble de valeurs et de produire une identité sui generis à travers un système spécifique d’actions), ces rites « font » les internes, tout comme une initiation tribale sert à fabriquer les « vrais » hommes.
Tout commence par le « baptême », qui marque l’entrée des impétrants dans l’internat. Avec son bizutage - alliance si particulière de jeu et de sérieux, de transgression et d’obéissance, de secret et d’exhibition -, cette cérémonie a tout du rite initiatique. C’est en effet le baptême qui fait l’interne, plus encore que le concours lui-même : bien des nouvelles recrues déclarent qu’elles ne se sont senties « véritablement » internes qu’à l’issue de leur baptême. Cette production rituelle d’une nouvelle identité inclut même dans certains internats une mise en scène du ré-engendrement des novices : ces derniers passent de la cuisine au réfectoire à travers l’ouverture du passe-plat, qui figure le sexe ouvert d’une gigantesque femme nue peinte sur un mur de la salle de garde.
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À l’autre bout du parcours initiatique, l’« enterrement » marque la fin de la période de l’internat. Il s’agit d’un rite de séparation mettant en scène la mort de l’impétrant afin qu’il puisse commencer une nouvelle vie (sur le modèle de l’enterrement de vie de garçon) : l’interne est promené dans un cercueil au cours d’une parodie de procession funéraire.
Entre le baptême et l’enterrement s’étend une période « liminaire » centrée autour de la salle de garde, lieu central qui résume à lui seul tout le folklore carabin. Il est d’ailleurs notable que, dans les hôpitaux parisiens, la salle de garde soit également appelée « internat », le terme ayant une remarquable polysémie puisqu’il désigne à la fois un concours, une formation professionnelle, la période de vie qui lui correspond et son espace le plus emblématique. Cette salle de garde est exclusivement réservée aux internes : la frontière spatiale permet en effet de réaffirmer l’identité du groupe à travers l’exclusion des profanes.
La vie de l’internat est rythmée par ses petits rituels quotidiens (les repas en salle de garde) et ses grands événements (les soirées festives appelées « tonus », ou encore la « revue » de l’internat, spectacle satirique sur le monde hospitalier et ses chefs). L’« économe » est la figure centrale de cet univers : c’est lui qui a en charge l’organisation des repas et, surtout, qui doit faire respecter les traditions, au besoin en infligeant taxes et gages aux contrevenants. L’économe est ainsi tenu d’incarner les manières de salle de garde de façon exemplaire.
La transgression festive se manifeste exemplairement lors des tonus, pendant lesquels les comportements les plus excessifs sont valorisés et encouragés. Cette outrance potache porte notamment sur tout ce qui a trait au corps, au sexe et à la mort : plaisanteries scabreuses, chansons paillardes, fresques obscènes et macabres, fêtes alcoolisées ou encore invitation de prostituées. C’est bien là ce qui fait la dimension proprement carnavalesque du folklore carabin.
Dans l’exercice de leurs fonctions, les médecins ont en effet un accès au corps d’autrui, à sa nudité et à son intimité qui va bien au-delà de ce qui est normalement permis dans le cadre d’une relation entre inconnus. De même, ils sont confrontés à la mort de manière bien plus frontale que la plupart des gens. C’est ce rapport professionnel très particulier au corps et à la mort qui est mis en scène sous une forme exubérante dans le folklore carabin.
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Cette confrontation avec la mort donne naissance à tout un folklore macabre, typique des carabins : mise en scène avec le cadavre, humour cannibale et nécrophage, etc. Si une approche psychologique en termes de mécanisme de défense contre l’angoisse est sans doute pertinente, l’auteur montre que ce folklore s’inscrit en réalité dans une longue tradition centrée autour de la transgression médicale des interdits liés au corps et à la mort : les premières dissections publiques au xvie siècle ont d’ailleurs été faites sur le cadavre de condamnés à mort, dont le statut « ignoble » permettait justement d’atténuer le caractère transgressif de l’acte.
Le médecin est amené à transgresser certains interdits culturels liés au corps et à la mort (largement hérités de la culture chrétienne), mais cette transgression est soigneusement encadrée par une déontologie professionnelle qui la rend acceptable : face à un corps nu ou mort, il doit toujours agir dans le respect de la personne. L’éthos carabin repose sur un redoublement excessif de cette transgression : il met en scène la transgression des limites attachées à la transgression professionnelle. Si l’accès du médecin à la nudité des patients n’est admissible qu’au prix d’une désexualisation du rapport au corps, l’univers carabin repose à l’inverse sur une érotisation outrancière des corps. Le carabin donne ainsi à voir l’image inversée du médecin et de ses normes professionnelles, tout comme le bruit et la saleté de la salle de garde représentent l’envers du silence et de l’hygiène qui doivent régner dans le reste de l’hôpital.
L'esprit carabin se manifeste notamment à travers les fresques et les tonus. Les fresques sont des peintures murales réalisées par les internes dans les salles de garde des hôpitaux. Elles sont souvent caractérisées par leur humour grivois et leur représentation de scènes médicales ou de la vie hospitalière. Certaines fresques peuvent être picturales, d’autres sont franchement obscènes. Elles peuvent parfois poser des questions sur la dignité de la femme, avec des représentations de scènes collectives ou des femmes mangeant des ordures. La question de la suppression des fresques est parfois soulevée.
Les tonus sont des soirées festives organisées par les internes. Ces soirées sont souvent l'occasion de se moquer des patrons, mais aussi de soi-même, et de la médecine tout entière. Certains y voient des débordements dionysiaques, des vertus cathartiques, tandis que d'autres les considèrent comme relevant du registre de l'égrillard, du scabreux, du grivois.
L'internat est la période de formation pratique des étudiants en médecine après leurs études théoriques. C'est à l'internat que se déroule la fête. L'internat offre un espace de socialisation solidaire, festif et thérapeutique. Pour certains internes, la salle de garde avec ses lois farfelues était un endroit de liberté réservée aux seuls internes. D'autres internes témoignent avoir passé leur vie dans des hôpitaux avec et sans salle de garde.
L'esprit carabin, tel qu'il se manifeste à travers l'internat, les fresques et les tonus, peut être perçu comme un héritage historique masculin, et une forme d'humour cathartique permettant de dépasser le vécu du quotidien. Les tonus sont vécus comme un moyen de décompresser au sein d'un entre-soi.
L'esprit carabin est une tradition en constante évolution. L'évolution des mœurs, la féminisation des études médicales et la création de l'internat de médecine générale contribuent à modifier ce folklore, relativisant les dimensions transgressives, secrètes et sexistes de ses pratiques.
Aujourd'hui, l'esprit carabin permet une forme de coping fluctuant selon les besoins de l'étudiant, qui a aujourd'hui le choix d'y adhérer ou non. L'internat est un espace festif et thérapeutique assurant un travail émotionnel protecteur.
On peut formuler une hypothèse pour expliquer ces comportements si spécifiques à l’étudiant en médecine. Ces apprentis médecins sont des cliniciens. Il faut se rappeler que le discours clinique apparu la fin du 18e siècle, a représenté le premier pas vers une médecine scientifique. D’où son prestige, son enracinement si profond dans la conscience médicale. La clinique c’est ce regard au raz des choses, regard qui ne dit que ce qu’il voit, regard qui a mis fin au discours ésotérique du temps de Molière. C’est aussi un discours naïf, qui met sur le même plan les signes cliniques : chaleur rougeur, douleur. Le tableau clinique ne cherche pas du tout à expliquer l’enchaînement des effets et des causes, ni la chronologie des évènements. Il offre simplement une sorte d’image instantanée, presque naïve de la maladie. La clinique confère au médecin le sentiment d’un rapport éminent et privilégié au réel.
Si les femmes sont majoritaires dans les études de santé, notamment en médecine, celles-ci demeurent encore trop absentes aux postes de responsabilité à l’hôpital. Ainsi, seuls 20% des PU-PH et 13% des doyens de faculté sont des femmes. Un plafond de verre entre autres édifié par "l’esprit carabin", qui conditionne les praticiennes "à une place d’objet" tout au long de leur carrière.
En particulier lors de l’externat et de l’internat, "au moment des premiers stages à l’hôpital où les femmes sont confrontées à ces comportements et les rapportent très rapidement. Probablement parce que les jeunes générations sont davantage sensibilisées du fait des mouvements de libération de la parole, du contexte sociétal, du changement culturel actuel". Parmi les comportements auxquels peuvent être confrontées les étudiantes et praticiennes hospitalières, la Dre Coraline Hingray, psychiatre au CHRU Nancy, distingue les plus parlants (viols, attouchements…) des plus quotidiens (les réflexions et blagues sexistes). Ce "sexisme ‘bienveillant’ comme le fait d’être appelée ‘ma chérie’ en stage ou de se faire siffler devant les patients", illustre Myriam Dergham, interne en médecine générale et étudiante en sciences politiques, à qui s’est arrivé cet été. "On manque de crédibilité dans cette position." La jeune femme engagée dénonce "l’esprit carabin" qui "remet constamment les femmes à une place d’objet".
Le personnel qui reçoit en premier un patient, c’est souvent un interne. Le syndicat a-t-il lancé des préconisations pour assainir les ambiances trop sexualisées ? Non. « Un PU-PH (Professeur d’université praticien hospitalier, une des plus hautes fonctions pour un médecin du public, N.D.L.R.) a beaucoup plus de poids qu’un interne, qui ne peut pas se plaindre, afin de préserver sa carrière, confie ce représentant, resté anonyme pour la même raison. Il y a une omerta sur ces sujets. Je pense que c’est mieux qu’avant, mais il y a encore beaucoup de craintes, à cause des enjeux professionnels. Les syndicats d’internes comptent davantage sur les décisions disciplinaires et judiciaires « pour faire évoluer les choses ».
En bref, "un cocktail explosif", résume Floriane Volt, directrice des affaires publiques et juridiques à la Fondation des femmes. "L’esprit carabin, c’est classer les étudiantes si elles sont baisables ou non" Ce sentiment de discrimination, pour la Dre Géraldine Pignot, chirurgienne urologue et présidente de l'association, "c’est dès les premières années des études médicales qu’il apparaît".
A l’hôpital, selon la psychiatre Coraline Hingray, il existe une forme de banalisation de ces comportements - pourtant "constatés par 70% des hommes". "Il y a l’idée que folklore est un exutoire : ‘Pauvres médecins que nous sommes, avec les difficultés, la confrontation à la mort, à la nudité, au stress, dans cet hôpital qui se délabre, heureusement qu’il nous reste encore ces blagues et cet humour pour pouvoir s’en sortir’. Cela explique probablement le retard par rapport au changement", analyse-t-elle.
Toutes ces discriminations impactent forcément le quotidien des praticiennes hospitalières, dont l’épanouissement à l’hôpital public est plus faible par rapport aux praticiens. "Globalement, dans le système hospitalier, il n’y a que 23% des médecins (hommes et femmes) qui sont pleinement satisfaits de leur vie professionnelle. Quand on regarde dans le détail, les femmes sont toujours plus insatisfaites que les hommes : 15% contre 30%", indique la Dre Pignot, s’appuyant sur les résultats du baromètre.
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