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Les techniques de pêche traditionnelles en Nouvelle-Calédonie, telles qu’elles sont présentées par les pêcheurs kanak et par les documents de la fin du XIXe siècle, recourent à trois types d’engins : le filet, la sagaie et la ligne. La pêche effectuée par les hommes est distinguée de celle faite par les femmes, celles-ci pratiquant essentiellement une pêche à pied.

Dans ce chapitre ont été détaillées autant les techniques de pêche traditionnelles, disparues mais décrites par les pêcheurs, que celles directement observées, pour lesquelles la description tient compte des modifications techniques et sociales apportées par la présence européenne. Des techniques plus récentes, d’origine extérieure mais utilisées par les pêcheurs kanak depuis plusieurs générations, ont été évoquées brièvement lorsqu’elles tiennent une place importante dans leur pratique quotidienne, ceci afin d’avoir un tableau plus complet des activités de pêche. Certaines d’entre elles sont communes aux principaux lieux d’enquête, voire même à l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie ; d’autres sont plus particulières à certaines régions. Je ne présenterai ici, après cet inventaire général, que celles propres au sud.

La description des techniques de pêche est séparée de celle de la fabrication des engins de pêche que l’on verra plus loin. J’utilise pour cela la nomenclature d’André Leroi-Gourhan (1945, rééd. 1973), qui distingue principes techniques et engins de pêche et j’applique la méthode mise au point par l’équipe de recherche Techniques et culture2, qui découpe le processus technique en un certain nombre de phases, opérations, actes et gestes. Certaines techniques, trop anciennes, n’étant plus pratiquées depuis longtemps sous leur forme traditionnelle, il n’a pas toujours été possible d’étudier les processus de fabrication des engins et leur utilisation. Dans ce cas-là, le recours aux documents anciens a permis de donner une information complémentaire.

Les pêcheurs kanak appliquent cinq principes techniques : le leurre, le piège, le poison, l’arme et la capture à main nue, pour lesquels ils utilisent plusieurs types d’engins de pêche. On abordera tout d’abord l’étude du leurre.

Le Principe Technique du Leurre

Ce principe comporte quatre illustrations. Les trois premières sont couramment utilisées en Nouvelle-Calédonie, la quatrième est particulière aux îles Loyauté :

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  • les torches ;
  • les lignes ;
  • les leurres destinés aux poulpes ;
  • et une technique rarement utilisée comme telle pour la capture des poissons, la parole.

La Pêche à la Torche

La pêche à la torche est une technique de pêche traditionnelle, générale à l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie, comme l’atteste le vocabulaire trouvé dans les différentes langues du pays (voir à titre d’exemple, quelques mots de vocabulaire relevés dans quatre langues kanak ci-dessous) :

La torche a une double fonction : éclairer le récif, mais aussi attirer les proies ; c’est donc une pêche par principe technique du leurre, complétée par « un organe meurtrier » variable (capture à la main, sagaie, etc.). Les torches n’étant plus guère utilisées maintenant - on leur préfère des lampes de poche ou à pétrole -, ces descriptions sont basées sur récits faits par les pêcheurs quant à leur fabrication et à leur utilisation.

L’élément de base servant à fabriquer la torche est le cocotier - nyî -, utilisé comme tel sur l’ensemble de la Calédonie. La torche est constituée de deux ou trois feuilles de cocotier sèches liées ensemble - attacher la torche se dit bè nyùrê -, qui brûlent doucement. La partie de la feuille qui est employée est la spathe - wategu (n). À l’île des Pins, les pêcheurs utilisent également le « faux-santal3 » - mwânyîrémê - pour faire les torches.

Deux pêches de nuit - le ramassage et la pêche à la sagaie - peuvent être ainsi réalisées, comme le notait déjà Jules Patouillet :

« Souvent les pêcheurs s’arment de torches faites de feuilles de cocotier pour attirer la nuit le poisson sous leurs sagaies. C’est aussi la nuit qu’ils vont, aux marées basses, pêcher la langouste dans les trous de rochers. Mais ils n’emploient aucun appareil pour cette chasse. » (1872 :120)

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Les prises obtenues par cette technique de pêche sont essentiellement des crustacés (langoustes et crabes), mais également toutes sortes de poissons et, à la saison, des tortues. Au sud, cette pêche est réalisée sur le platier à marée descendante. Le révérend père Lambert donne une description pittoresque de cette pêche de la langouste de nuit à l’île des Pins :

« Les indigènes ont deux manières de pêcher la langouste [...] ; là, ils les poursuivent au flambeau dans l’obscurité de la nuit ou dans les flaques d’eau des cavernes obscures. Or, un homme d’un certain âge descendit un jour dans une de ces cavernes tortueuses pour y faire la pêche au flambeau. Il n’eut pas la prudence de mesurer sa torche combustible avec la longueur de la route souterraine qu’il avait à parcourir. Tout à coup son feu vient à s’éteindre et le voilà dans l’obscurité la plus complète. Il cherche son chemin et ne le retrouve pas. Il se heurte à droite et à gauche, sans découvrir la moindre lumière, sans retrouver d’issue. La marée monte, la caverne s’emplit d’eau. Il plonge à plusieurs reprises pour chercher un passage, il gratte les rochers. La fatigue, la peur, un trop long séjour sous l’eau lui prédisent sa fin prochaine. Après tant de péripéties, tout à coup le jour se fait, il se croit sauvé ; mais, en arrivant sur la grève, il s’évanouit. Le sang lui sortait par la bouche et par le nez. Enfin il revint peu à peu à la vie, se promettant bien d’être plus prudent à l’avenir. » (1900 : 278)

Les petits poissons ainsi pêchés sont ceux que l’on peut trouver dans les flaques d’eau - wénûû - laissées par la marée descendante4. Les tortues peuvent aussi être capturées selon cette technique, notamment lorsqu’elles viennent le soir, à marée montante, manger certaines « herbes » qui poussent sur les récifs et que les pêcheurs ont repérées à marée basse. Pêcher les tortues à la torche se dit mmaré. S’il faut une sagaie ou un harpon pour capturer les poissons ainsi retenus, les crabes et langoustes ne nécessitent aucun outil ; ils sont ramassés à la main. Néanmoins, il est préférable de mettre un gant afin de saisir les langoustes sans se blesser. Les tortues sont capturées en les saisissant par la patte droite, « celle qui frappe ». Parfois, notamment dans la région de Poindimié, la pratique de la torche est associée à celle d’un barrage en feuilles de cocotier sèches.

Cette technique pour pêcher crabes et langoustes était présentée par les pêcheurs comme très profitable. Nombreux étaient ceux qui préféraient « faire la torche » pour la langouste plutôt que la plongée, de jour, réputée plus difficile et, sans doute, plus dangereuse. Mais, aujourd’hui, il devient très rare de trouver ainsi des langoustes sur le platier, sans doute parce que celles-ci ont été trop pêchées et deviennent plus rares. Aussi beaucoup sont ceux qui pratiquent la plongée de nuit. Quant aux crabes, on les trouve plus facilement la nuit, car ceux-ci sortent de leur trou pour « se promener » sur le récif découvert par la marée. De nos jours, cette pêche est toujours pratiquée, mais les lampes Coleman - lampes à pétrole - ou les lampes électriques ont remplacé les feuilles de cocotier.

Les pêcheurs connaissent bien les endroits où ils peuvent la pratiquer avec succès, un certain nombre de conditions devant être réunies. Les pêcheurs choisissent, de préférence, les grandes marées basses qui ne sont pas trop tardives car il faut que la mer dégage une partie assez importante du platier pour que la pêche soit fructueuse. En fonction de l’heure de la marée basse, des préparatifs et du trajet nécessaire pour se rendre au rivage, les pêcheurs calculent l’heure de départ. Au lieu de ramasser les feuilles de cocotier, ils remplissent les lampes de pétrole. Les seuls outils nécessaires sont le sabre d’abattis et le panier pour y placer la pêche. Puis, sur le chemin, Os préparent des attaches pour pouvoir lier les crabes capturés, avant de les transporter dans le panier généralement porté sur le dos : les crabes sont littéralement « ligotés5 » afin qu’ils ne puissent ni s’échapper, ni blesser le pêcheur avec leurs pinces ou se blesser entre eux.

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Ces attaches sont obtenues soit à partir des racines aériennes de pandanus, soit à partir des nervures des feuilles de cocotier, technique utilisée dans le sud. Pour ce faire, le pêcheur coupe une ou plusieurs feuilles de cocotier, à l’aide de son sabre d’abattis, à la base de sa nervure. Puis, après les avoir passées sur le feu pour les assouplir, il en décolle plusieurs bandes, de un à deux centimètres de large, ni trop épaisses ni trop fines afin qu’elles allient la solidité à la maniabilité. Une fois préparées, ces attaches sont mises dans le panier et le pêcheur reprend le chemin du rivage.

La pêche proprement dite consiste à parcourir le platier au fur et à mesure que la mer descend, une lampe - une torche auparavant - dans la main, une sagaie dans l’autre et, sur le dos, le panier en feuilles de cocotier tressées contenant les liens et le sabre d’abattis. Ne pas oublier de bien se chausser afin de protéger ses pieds tant des coraux - fort coupants - que des possibles piqûres ou morsures d’animaux marins. Ainsi muni, on fouille chaque flaque d’eau, chaque trou... à la recherche d’un crabe, d’un poisson... On peut également choisir de commencer la pêche lorsque la mer remonte. À ce moment-là, on ne parcourt plus le platier, mais on attend que les crabes remontent vers les palétuviers. Chaque pêcheur a ses préférences et ses habitudes... compte tenu de la configuration du rivage et du platier.

Selon Marie-Joseph Dubois, toute pêche à marée basse, nommée co cohned à Maré, serait « exclusivement féminine » :

« Les femmes armées d’un harpon court, maintenant en fer, fouillent le rivage découvert à marée basse, hnede. Elles ramassent tout ce qui peut se manger, petits poissons, langoustes, poulpes, algues comestibles, oursins, holoturies, etc. » (1984 : 178)

En fait, cela ne semble pas aussi automatique. S’il est vrai que tout ce qui concerne le ramassage est plutôt l’apanage des femmes, il n’en demeure pas moins que les hommes pratiquent certaines de ces pêches.

De nos jours, la pêche à la torche, telle qu’elle est décrite ci-dessus, ne se pratique plus guère, excepté pour la pêche au crabe destiné à la vente au colporteur. Aux îles Loyauté, cette pêche de nuit est souvent effectuée car leurs habitants n’ont pas beaucoup de poissons. Il semble que cette pêche, comme toutes celles de ramassage, se pratique plutôt lorsque l’on n’a pas d’autres moyens de se procurer du poisson.

La Pêche à la Ligne

À l’époque des enquêtes6, trois modèles de lignes étaient couramment utilisées en Nouvelle-Calédonie : la ligne de fond, la ligne de traîne et la ligne flottante. La pêche à la ligne de fond semble avoir été pratiquée avant même l’arrivée des Européens ; les deux autres sont d’origine récente, comme le montre le témoignage de Jules Patouillet :

« Les instruments de pêche [...] sont : la ligne, munie d’une pierre en guise de plomb car les noirs n’emploient guère la ligne de traîne ni la ligne flottante [...] » (1872 : 119)

La Pêche à la Ligne de Fond

Les hommes utilisaient la ligne à main de fond, soit directement du rivage, soit au large, depuis leurs pirogues. Il ne semble pas que les femmes aient été exclues de la pêche à la ligne de façon aussi radicale que du maniement ou de la fabrication des filets, interdiction qui est encore respectée et qui est à mettre en relation avec les « médicaments » associés à l’usage des filets - xéé-goo (g). La pêche à la ligne se prêtant plus à un maniement individuel - elle se faisait surtout pour nourrir la famille -, a sans doute toujours été pratiquée par les femmes depuis le rivage, comme elle l’est aujourd’hui.

La ligne à main de fond « traditionnelle » - cici (k), guxedid (n) - n’existant plus telle quelle aujourd’hui, la description qui en est donnée ne provient donc pas exclusivement d’entretiens, mais se base également sur l’utilisation d’archives et l’observation d’objets du musée de Nouvelle-Calédonie7. Cette ligne était composée de quatre éléments : une ligne principale, un avançon, un hameçon et un poids. Je vais détailler ces différents éléments8.

La Ligne Principale

Il s’agit du fil principal sur lequel l’avançon vient s’amarrer. Il était fabriqué à partir de différents éléments, en fonction des disponibilités du milieu environnant. À l’île des Pins, on utilisait soit l’écorce du bourao, soit la fibre de bourao - vé-daré (k), espèce de bourao utilisée pour les cordages et filets -, soit les racines aériennes du banian - nyuu-mâ (k), Pipturus sp., dù (p), Pipturus incanus Wedd. - ou encore les fibres de magnania - de xaré (k), Puéraria lobata - ; à Maré, on prenait aussi l’écorce d’un bois appelé anumi (non identifié). Avant d’être utilisés, ces éléments subissaient une préparation spéciale que l’on verra lors de la description du processus technique de fabrication.

L'avançon

C’est le fil qui « supporte chaque hameçon » (Percier, 1967 : 183). Il semble qu’il ait été fait de la même matière que la ligne principale, soit en bourao, soit en banian. Sa longueur était probablement variable. Il était fixé par une boucle au fil principal.

L’hameçon ne possédant pas d’œillet, le fil de l’avançon était entouré autour de la tête de l’hameçon, ou de la hampe qui était parfois munie d’une protubérance (voir ci-dessous, et planche photo). Pour consolider sa fixation, une cordelette de même matière pouvait être enroulée autour du fil de l’avançon qu’elle ligaturait ainsi, comme en témoigne Harry G. Beasley :

« In addition to being knotted to the shanks, they (the noods) are further bound round with fine twisted line of the same material.9 » (1923 : 61)

L'hameçon

Il n’existe plus actuellement d’hameçons traditionnels en nacre ou en écaille de tortue (hormis ceux des collections particulières). Les seuls hameçons qu’on a pu observer - à l’exception, bien entendu, des hameçons modernes - sont les hameçons du musée de Nouvelle-Calédonie. Ils sont en bois, munis d’un ardillon, ils semblent donc de facture plus récente. (Chez les Paicî, les pêcheurs utilisaient aussi le bois wii - Garcinia vieillardii, Gut-tifère - ou bien la pierre.) Notre description des hameçons traditionnels repose donc sur les entretiens réalisés auprès des pêcheurs les plus âgés et sur les différents documents rassemblés, en particulier les planches photographiques tirées des travaux de Emma Hadfield (1920), de...

Tableau 3. - Vocabulaire lié à la pêche à la torche en quatre langues kanak

Langue Mot Signification
Paicî èù Miscanthus japonicas Anders. ; Graminée - cf. watii ; roseau ; torche
Paicî pwa cè èù faire une torche

tags: #canne #fusil #tete #de #perroquet #histoire

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