L’armée révolutionnaire avait hérité d’une artillerie efficace mise en place sous l’Ancien Régime par Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval (1715 - 1789). Officier d’Artillerie surnommé à Toulon le « capitaine canon », Napoléon fera de cette arme savante améliorée par Gribeauval une pièce maitresse de sa tactique.
Le système Gribeauval assurait aussi une standardisation des calibres permettant ainsi de rationaliser l’approvisionnement. Ces calibres étaient au nombre de cinq : les canons de 12, de 8, de 6 et de 4 livres. Le nombre correspondant au poids en livres du projectile, pour donner un autre d’idée un boulet de 12 livres faisait 12,5cm de diamètre et nécessitait une charge de poudre approximative de 4,25 livres).
Le système Gribeauval permettait surtout d’avoir une artillerie de campagne très mobile avec des canons allégés pouvant être trainée par la force des chevaux voir par celle des hommes grâce à la prolonge, une corde permettant de manœuvrer les pièces d’artillerie à bras, notamment sous le feu ennemi quand les chevaux étaient mis à l’abri. La prolonge permettait aussi de tirer tout en laissant le canon accroché aux chevaux : cela permettait de ne pas détériorer l’avant-train et de se replier rapidement.
Napoléon, qui est avant tout un officier d’artillerie, doit ses premiers succès à cette arme savante. C’est grâce à ses talents d’artilleurs qu’il permet la prise de Toulon en 1793 et qu’il commence à se faire un nom. C’est encore avec des canons qu’il mate la révolte royaliste contre le Directoire et obtient le surnom de « Général Vendémiaire ».
Une fois au pouvoir Napoléon est donc le plus à même pour savoir réformer intelligemment cette arme dont il est issu et qu’il connait parfaitement pour avoir tenu tous les postes, de simple canonnier (dans le cadre de sa formation à l’école militaire de Paris) au général. C’est chose faite en 1803 quand Napoléon, devenu Premier Consul, décide de simplifier encore le système Gribeauval en limitant le nombre de calibres utilisés.
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Le but est simple, toujours plus standardiser pour toujours améliorer les réparations et l’approvisionnement. « L’artillerie la plus simple est la meilleure. Si un même calibre pouvait satisfaire à tous les besoins, et qu’une même voiture put servir à tous les transports, ce serait la perfection. La commission d’experts dirigée par d’Abboville (qui commandait l’artillerie à Valmy, mais aussi à Yorktown lors de la guerre d’indépendance américaine) ne conserve que deux calibres pour les canons de campagne: le canon de 12 livres pour sa grande portée, et le canon de 6 livres, plus maniable, et utilisé par d’autres armées d’Europe permettant ainsi de se ravitailler sur les prises de guerre (a ce propos il y eut une petite astuce : les canon de 6 français étaient d’un calibre en fait légèrement plus grand que ceux des autres armées européennes ce qui faisait certes perdre de la précision quand on utilisait des boulets pris à l’ennemi, mais ce qui empêchait totalement à l’ennemi d’utiliser des boulets français).
Les obusiers et les mortiers sont eux limités à un calibre chacun, toujours dans une logique de rationalisation des approvisionnements. Le seul problème est qu’en temps de guerre il ne fut pas possible de changer tous les canons et que ce système dit de l’An XI ne fit que se rajouter à celui de Gribeauval déjà en place, créant paradoxalement un peu plus d’hétéroclicité.
À la veille de la campagne de Russie, en 1811, une nouvelle commission étudia les innovations anglaises en termes d’obus à shrapnels (explosant en l’air en propulsant des billes) et de fusées de Congreve. Les fusées de Congreve ne seront en fait quasiment jamais utilisées par l’armée française, bien qu’elle en ait pris aux Anglais lors des sièges de Rochefort et l’ile d’Aix et qu’on en ait fait construire quelques-unes après l’attaque de Copenhague.
Conscient de l’importance majeure de cette arme Napoléon augmentera lentement son parc d’artillerie. En en parallèle le nombre de blessures liées à l’artillerie… 200 canons français à Eylau, 500 à Wagram… 120.000 à 130.000 coups de canon tirés à la Moskova, peut-être 150.000 à Leipzig.
L’artillerie de campagne à pied nécessite un personnel nombreux, recruté par conscription, comme pour le reste de l’armée. Un canon de 12 livres a besoin d’environ 13 ou 15 hommes, chargées de taches diverses pour assurer un tir rapide et sécurisé. Après chaque tir, la pièce qui a reculé est ramenée en avant. Le chef de pièce pointe ensuite le canon à l'horizontale, soit seul avec des leviers soit en se faisant aider par les assistants s’il s’agit d’une pièce de gros calibre.
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Ceci fait, il ordonne de charger la pièce : un des servants passe dans le fut un écouvillon imbibé d’eau et de vinaigre pendant qu’une autre bouche la lumière (le trou par où l’on met le feu à la poudre) : cette opération permet de nettoyer succinctement le canon et surtout d’éteindre les éventuelles braises qui pourraient faire sauter la charge de poudre que l’on s’apprête à introduire. Pour éviter tout accident, un des servants garde son doigt (avec une petite protection en cuir) sur la lumière pour qu’en l’absence d’oxygène aucune braise ne vienne à se ranimer. Une fois la cartouche positionnée (elle contient la poudre et le boulet) un servant vient la percer avec un dégorgeoir (tige métallique emmanchée) et introduit par la lumière l’étoupille (une amorce remplie de composition fusante). Il ne reste plus alors qu’à mettre le feu à l’étoupille avec une lance à feu pour que la poudre explose et que la pression dégagée expulse le projectile.
Si dans les conditions idéales, à l’entrainement, sans viser et sans boulet, les artilleurs français pouvaient atteindre 13 à 14 coups à la minute ; dans des conditions réelles sur le champ de bataille la cadence de tir avoisinait plus les 2 à 4 coups à la minute. À noter que plus un canon à une cadence de tir élevé et plus il chauffe, risquant ainsi l’explosion spontanée de la poudre. Il fallait alors si possible arroser la pièce (mais il n’y a pas toujours d’eau à portée sur le champ de bataille) ou tout simplement atteindre qu’elle refroidisse.
En cas d’attaque ennemie, les artilleurs ne doivent leur Salut qu’au feu nourri de leurs pièces et/ou à leur position tactique sur le champ de bataille, appuyée par l’infanterie ou la cavalerie. Néanmoins en dernier recours ils sont équipés d’un fusil (soit le modèle standard d’infanterie, 1777 modifié An IX, soit le modèle plus court destiné aux Dragons et aux Voltigeurs) et d’un sabre court (soit le sabre-briquet soit des glaives ornés d’une tête d’aigle).
Si l’artillerie et ses caissons sont tirés par des chevaux, les dernières manœuvres, ou les rectifications suite à l’évolution du cours de la bataille, se font parfois par la force des bras à l’aide de cordes. Le poids conséquent de ces canons (880kg rien que pour le tube d’un canon de 12 livres) réduit parfois la mobilité de l’artillerie, notamment quand les routes sont boueuses, défoncées, et étroites.
Pour mener un siège, la Grande Armée dispose de canons spécifiques comme les obusiers de 8, pesant 540kg. Ces derniers se caractérisent par un tir courbe permettant d’atteindre l’ennemi derrière ses remparts. On utilisait des boulets fusants (faisant déjà 21kg sans la poudre), mais le calibre somme toute réduit pour arme de siège ne satisfaisait pas forcément les artilleurs. De plus, les charges de poudre importante utilisées dans ce type de canon avaient tendance à les mettre hors service prématurément. En 1810 la commission de l’armement cherche à régler ce problème en produisant des obusiers plus robustes : l’année suivante de nouvelles pièces sont fondues en Espagne, à Séville, et prennent part au siège de Cadix.
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Outre les obusiers, les assiégeants disposent également de mortiers, comme le mortier de 10 faisant plus de 780kg et pouvant propulser à 1.600m pour les pièces de « petite portée » (2.200m pour les pièces de grande portée) un projectile explosif d’une cinquantaine de kg. Ces bombes peuvent être propulsées derrière les remparts ennemis où après quelques ricochets meurtriers elles explosent en projetant moult éclats aux environs.
L’artillerie de côte avait un rôle non négligeable pour un Empire français en guerre quasi permanente avec la première puissance navale au monde : la Royal Navy britannique. Les pièces côtières avaient pour but de passer le gout à cette dernière d’approcher de trop près le littoral. En 1813 les côtes de France, de Belgique et de Hollande pointent 23.500 canons vers la mer. Parmi ces pièces d’artillerie, on trouve des mortiers, mais aussi tout type de canons.
En effet l’artillerie de côte n’est pas appelée à bouger, ni à servir intensément. Cela se ressent notamment dans le choix des artilleurs. On ne pouvait monopoliser ainsi la crème des artilleurs français, du coup l’artillerie de côte était servie pour des compagnies sédentaires, mais aussi par des vétérans inaptes au service actif. L’artillerie de place n’est pas négligée non plus, on y retrouve entre autres des mortiers similaires à ceux utilisés lors des sièges.
Ils permettent toujours de tirer par-dessus les remparts… Mais cette fois-ci dans l’autre sens… Pour les canons positions sur les remparts on utilise des futs différents de ceux de canons de campagnes, plus élevés, permettant de tirer par-dessus le parapet et non par des embrasures.
Il n’existait pas d’instruction officielle réglementant les actions de l’artillerie sur le champ de bataille, tout se faisait à l’expérience transmise de campagne en campagne par les plus anciens et les commandants de talent. Arrivant sur le champ de bataille les pièces avançaient en ligne (les manœuvres de la colonne à la ligne sont assez similaires à celles de la cavalerie), suivie chacune à 30 ou 40m par ses caissons. Quand retentissait l’ordre « En batterie ! », la ligne s’arrêtait, on décrochait l’avant-train qui allait rejoindre les caissons en arrière.
Toutes les pièces devaient être alignées au niveau de l’essieu avec une distance d’environ 8m entre chaque canon. Théoriquement on mettait les pièces de gros calibre sur l’aile droite et les obusiers sur l’aile gauche. Bien entendu le terrain et les circonstances pouvant modifier se dispositif. Si la manœuvre avait peu évolué depuis l’Ancien Régime, les modalités d’utilisation de l’artillerie changèrent progressivement. L’artillerie n’était plus considérée comme un simple appui à la puissance de feu de l’infanterie, elle devenait (Guibert l’avait déjà conseillé dans son « Essai général de tactique » en 1777) véritablement une arme offensive.
L’artillerie doit être mobile et concentrée pour concentrer son tir en un point précis du champ de bataille et créer la brèche exploitable par l’infanterie ou la cavalerie. L’idée est aussi de faire preuve d’une certaine témérité, et de ne pas avoir peur de perdre des pièces, en approchant (ou en laissant approcher) l’ennemi à de courtes distances pour que les effets de salves soient encore plus meurtriers. Le 9 juin 1793 à la bataille d’Aarlon la batterie de Sorbier (qui servira par la suite dans l’armée impériale) approche les lignes autrichiennes à 50m !
L’artilleur Bonaparte devenu général de l’armée d’Italie était un fervent partisan de l’utilisation audacieuse et novatrice de l’artillerie comme il le montre à la bataille de Castiglione (5 août 1796) en envoyant Marmont préparer l’assaut sur les hauteurs de Monte-Medolano en déployant hardiment ses canons. Il mit toute l’artillerie à cheval réunie sous mes ordres : elle consistait en cinq compagnies servant dix-neuf pièces de canons,et destinées à jouer un rôle important.
L’ennemi avait un calibre supérieur ; je ne pouvais lutter avec lui qu’en m’approchant beaucoup, et, quoique le pays fût uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la distance convenable. L’artillerie française se spécialisa dans ces attaques osées à des distances terriblement courtes qui allaient bien au-delà de ce qu’avait osé proposer Guibert. Autre exemple lors de la bataille de Friedland (14 juin 1807) où l’artillerie pu tenir tête à l’ennemi quasiment seule, sans le soutient de l’infanterie et de la cavalerie, même si ce fut au prix de très lourdes pertes. Le général Sénarmont avec 36 canons avança à 400m des Russes pour ouvrir le feu, l’artillerie ennemie reculant un peu il avança à 200m de l’ennemi, tira, et alla se positionner à 100m de la ligne adverse. Il fut alors pris sous le feu des canons ennemis et attaqué sans relâche par l’infanterie russe qu’il ne pouvait retenir qu’en maintenant un feu continu ! Il eut à déplorer dans cette action 56 hommes tués ou blessés.
| Calibre | Épaisseur flasque (mm) |
|---|---|
| 36 | 163.32 |
| 24 | 149.71 |
| 18 | 136.1 |
| 12 | 122.49 |
| 8 | 115.685 |
| 6 | 108.88 |
| 4 | 102.075 |
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