Comme par un écho de la révolution industrielle du xixe siècle fondée sur le charbon et la sidérurgie, la Grande Guerre mobilisa le feu et l’acier par le truchement des obus et de l’armement. Entre 1914 et 1918, les deux-tiers des pertes humaines furent causées par l’artillerie, en direction de laquelle étaient engagées les recherches de développement et de perfectionnement destinées à accroître son rôle, sa précision et sa rapidité.
En son temps, la Grande Guerre fut perçue comme une bataille de matériel - une Materialschlacht, pour citer ici le terme allemand -, qui conditionna lourdement la conduite et les conséquences du conflit, jusque dans sa dimension humaine, comme l’a noté le chasseur alpin Ferdinand Belmont :
« C’est peut-être une guerre de civilisés, cette guerre ininterrompue à coups d’explosions à grandes distances […] Ce n’est pas, en tout cas, une guerre de héros, mais de décadents. Ici, ce ne sont plus des valeurs individuelles qui se heurtent, mais ce sont des machines, des engins monstrueux, c’est du matériel et de la poudre. »
Selon John Keegan, depuis le début du xixe siècle et jusqu’à l’entrée en guerre de l’été 1914, les performances de l’artillerie des pays occidentaux ont été multipliées par dix. La Première Guerre mondiale révéla donc ses spécificités technologiques et industrielles, d’autant que la guerre figée qu’elle était simultanément édictait une stratégie des bombardements de masse et du pilonnage, par laquelle étaient détruites les positions et jusqu’aux lignes arrière de l’ennemi.
Les économies des nations belligérantes s’engagèrent donc dans un processus de production standardisée et massive de l’armement et des munitions. Du point de vue de l’armement, l’artillerie de campagne ayant rapidement montré son inadaptation, l’usage des mitrailleuses et de l’artillerie lourde se développa, au point d’être « à l’origine du blocage stratégique apparu fin 1914, […] lui-même lié à cette supériorité de la défensive sur l’offensive qui constitue la caractéristique majeure du premier conflit mondial, jusqu’au tardif renversement de l’été 1918 », comme l’a expliqué Stéphane Audoin-Rouzeau.
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Au seuil du conflit, la cadence de tir des mitrailleuses était de 400 à 600 coups par minute et la capacité des chargeurs fut régulièrement augmentée tout au long de la guerre. « La rafale de mitrailleuse est seule à n’épargner personne », écrit Marc Bloch dans L’Étrange défaite, quelque deux décennies plus tard, en référence à son expérience d’officier d’infanterie de la Grande Guerre.
Si les tirs de mitrailleuses étaient particulièrement vulnérants, les bombardements d’artillerie sanctionnaient le plus souvent le premier contact des poilus avec le feu, car ce fut l’arme principale de la Grande Guerre. En effet, alors qu’entre 1914 et 1918, l’artillerie française passait de 4 600 à 14 000 pièces, l’Allemagne augmentait considérablement ses propres moyens, les haussant de 7 700 à 21 000 pièces.
Du côté français, le canon de 75 était une fierté chauvine, investie d’une forte charge symbolique, à laquelle succomba même l’ethnologue Robert Hertz dans une lettre à sa femme : « Tout le contraste des deux pays est dans l’opposition de notre charmant canon de 75 si fin, si net, un joli joujou, un objet d’orfèvrerie, et leurs “grosses pièces” énormes qui font un potin du diable […] », lui écrivait-il en septembre 1914.
Et les interrogations dubitatives de Jean Norton Cru sont rares dans le corpus des écrits de soldats :
Que de sottises n’a-t-on pas dites, par patriotisme, sur notre fameux 75. S’il pulvérise si bien les tranchées, pourquoi ne sommes-nous pas encore à Berlin ? À propos de ce canon on a exagéré, on a déformé les faits et on a trompé le public. La vérité c’est qu’il n’est pas une panacée, qu’il ne saurait suffire à toutes les tâches de l’artillerie, qu’il a été trop souvent dominé en 1914 par les lourds canons boches. […] Contre leurs obusiers et mortiers de 150, 210, 240, pièces très mobiles, à tracteurs automobiles, notre pauvre petit 75 n’était pas de taille à lutter. Nos batteries se faisaient démolir à grande distance, l’ennemi étant hors de portée.
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Ce canon de 75 millimètres, dont le modèle de 1897 équipait 61 régiments d’artillerie française sur 77, à hauteur de 3 900 pièces, pouvait tirer jusqu’à 30 coups par minute, propulsant 110 kilogrammes d’obus explosifs ou 145 kilogrammes d’obus shrapnel à une portée de 6 à 8 kilomètres ; ses obus avaient une efficacité proche de celle du 105 millimètres allemand.
Mais, quoiqu’ayant bénéficié des progrès techniques accomplis tout au long du xixe siècle - canon en acier, tube rayé, freins hydrauliques évitant d’avoir à repositionner le canon après chaque tir… -, le canon de 75 se trouva vite supplanté par la surenchère dans l’élaboration d’obusiers aux calibres toujours plus gros, de 200 à 400 millimètres.
La Grande Guerre fut donc souvent perçue, depuis les tranchées mêmes, comme une suite infinie et usante de « duels d’artillerie », sous le feu desquels les soldats étaient placés, provoquant une progressive et inéluctable accumulation de morts. En ce sens, Marcel Papillon écrivait à ses parents, à la fin de l’année 1915 :
Il y a une grande activité d’artillerie, c’est un bombardement continuel d’obus de tous calibres, mines, torpilles, crapouillots et grenades, sans action de l’infanterie. C’est une guerre de matériel, qui est très pénible pour le séjour dans les tranchées.
En effet, dès l’instauration de la guerre de position, l’artillerie lourde domina toutes les autres formes de tirs, en développant une activité de feux gradués selon les tactiques visées : représailles, démonstration, encagement, concentration, harcèlement, barrage, destruction ou anéantissement. Au point que le soldat Hanras pouvait légitimement s’interroger à la fin de la guerre : « Pendant ces quatre siècles, combien de tonnes d’acier, de mitrailles ont passé sur nos têtes ou sont tombées dans nos secteurs ».
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Quant aux munitions, dans cette configuration de la guerre massive, elles impliquaient d’être produites industriellement. Après la pénurie de munitions qui avait frappé les armées française et britannique à l’automne 1914, le rôle nouveau de l’artillerie fut pris en compte et la production industrielle de munitions développée pour répondre aux besoins des belligérants.
Les exigences de l’état-major français furent croissantes au fil des années, passant de 50 000 coups par jour en septembre 1914 à 150 000 en 1915 et 200 000 en 1917. Mais, dès la mi-septembre 1914, la fabrication d’obus initialement prévue au rythme de 13 000 par jour s’avéra vite insuffisante, quand Joffre en demandait 100 000, obligeant l’économie de guerre à s’adapter aux nouvelles demandes du front.
Le ministre anglais délégué aux Munitions, Lloyd George, l’avait compris dès novembre 1915, quand il déclarait de son côté : « Navires, canons, blindage, obus, fusils, cartouches dégorgent des usines dans un flot sans cesse, un flot qui va obligatoirement s’augmenter chaque mois ».
Quelques statistiques permettent de mesurer la voracité en munitions d’un conflit, durant lequel un milliard d’obus furent tirés sur le front occidental, dont 331 millions par la seule artillerie française qui consomma également six milliards de cartouches.
On estime à 1 500 000 la quantité d’obus consommés par 50 000 artilleurs britanniques, sur la Somme, pendant les sept jours qui précédèrent l’offensive du 1er juillet 1916, et à 40 000 000 le nombre d’obus de tout calibre reçus au chemin des Dames de septembre 1914 à octobre 1918. Au-delà de la sécheresse de ces chiffres, les soldats eux-mêmes vécurent l’incroyable puissance de feu engagée dans le conflit : « Tu vois d’ici le tintamarre. Il y a des moments, c’est à devenir fou. C’est prodigieux la quantité de projectiles usés en pure perte. Nos sapes ont reçu de quoi tuer 10 000 hommes. Total : 3 blessés dans la compagnie. […] comme boucan, c’est inimaginable. Les premières fois, on s’est tous crus foutus. Finalement le résultat est nul […] », fanfaronnait Fernand Léger dans une lettre à Louis Poughon, alors que chez Paul Cocho, en novembre 1914, la peur se profilait plus nettement :
Vers huit heures, la canonnade reprit d’une façon plus effrayante que jamais ! En plus des balles, des shrapnels, des marmites nous avons cette fois des obusiers terrifiants, envoyant sur un front d’une trentaine de mètres, dans un espace de vingt à trente secondes, quatre obus d’une violence inouïe. On estime à quatorze ou quinze mille le nombre d’obus de toutes sortes tombés dans cette seule journée. Nous étions tapis dans nos tranchées, attendant la mort ! Les obus tombaient tantôt devant, tantôt derrière, à quelques mètres à peine nous couvrant à chaque instant de terre et d’éclats.
Sans que les hommes y aient été préparés et sans qu’ils l’aient même anticipée, la totalisation de la guerre fit advenir dans leur quotidien, comme par irruption, une « violence de haute intensité et à grande échelle », qu’on a qualifiée de brutalisation. Ce terme désigne une violence foudroyante opérant une confrontation des soldats avec la puissance industrielle et technologique, qui provoqua la mort de masse, alors même, comme l’a souligné François Cochet, que le xixe siècle l’avait notablement fait régresser dans la société civile, par les progrès sanitaires et médicaux.
Dans les années 1930, Walter Benjamin résumerait bien le paradoxe de l’expérience de la guerre moderne pour les hommes de sa génération :
Une génération qui était encore allée à l’école en tramway hippomobile se retrouvait à découvert dans un paysage où rien n’était reconnaissable, hormis les nuages, et, au milieu, dans un champ de forces traversé de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain.
Le vieil imaginaire des générations antérieures, animé par les visions infernales de la bataille, fut ravivé et renouvelé par l’intensité de l’expérience de la Grande Guerre vécue comme un choc physique et psychologique. Dans La Peur, Gabriel Chevallier écrit :
Les obus […] nous assaillirent à coups pressés, bien réglés sur nous, ne tombant pas à plus de cinquante mètres. Parfois si près qu’ils nous recouvraient de terre et que nous respirions leur fumée. Les hommes qui riaient ne furent plus qu’un gibier traqué, des animaux sans dignité dont la carcasse n’agissait que par l’instinct. […] Nos nerfs se contractaient avec des brûlures d’entrailles et plus d’un se crut blessé et ressentit, jusqu’au cœur, la déchirure terrible que sa chair imaginait à force de la redouter.
La Première Guerre mondiale fut donc essentiellement le théâtre de batailles de matériel qui terrifiaient les soldats confrontés à ce qu’ils vivaient comme un déluge de fer, les soumettant à « un continuel dôme de feu et d’acier tissé par le sillage des obus, parmi les éclatements, les explosions, le déchirement des obus, des torpilles, des bombes, des minenwerfer, les rafales des balles ».
Produites par les armes industrielles, les blessures furent spectaculaires et massives, 70 à 80 % d’entre elles étant infligées aux combattants par les obus et leurs éclats, dont la puissance pouvait dilacérer n’importe quelle partie de l’anatomie des hommes et même les volatiliser littéralement. Les soldats virent quotidiennement leurs compagnons déchiquetés, sectionnés, pulvérisés… Jacques Meyer garda en vive mémoire combien « chaque projectile marquait les blessés à sa manière. Le shrapnel, à bout de course, ne laissait sur la peau que de grandes marques bleues. Par contre, une de ces grosses billes pénétrant dans les chairs y faisait un énorme trou sanglant ».
Il distinguait les balles de fusil ou de mitrailleuse qui tuaient sur le coup et « les blessures par obus, grenades ou torpilles, quand le projectile ne déchiquetait pas ou n’écrasait pas ses victimes, [qui] provoquaient, par leurs éclats irréguliers, dentelés et coupants, d’horribles blessures, d’autant plus pernicieuses qu’elles faisaient pénétrer dans les chairs maints corps étrangers […] provoquant une infection que n’évitait pas toujours la piqûre antitétanique ».
La guerre engendra aussi plus de 10 000 soldats défigurés par d’horribles blessures à la face - les « gueules cassées ».
Outre ces blessures visibles, les armes modernes produisirent des lésions parfois moins spectaculaires, mais souvent très handicapantes. La guerre fut aussi une expérience terrible, en cela qu’elle assourdit littéralement les combattants confrontés à un « environnement sonore » qu’on a peine à imaginer, puisqu’on n’en connaît aucun enregistrement direct - seules les reconstitutions, notamment celles de Léon Poirier en 1931, réalisées à l’aide d’armes véritables pour sonoriser son film Verdun, vision d’histoire (1932), en donnent une approximation.
Artilleur sur un canon de 75, Raoul Buchet écrivait en septembre 1914 : « […] en moins d’une heure, nous avons tiré 820 obus et j’ai été une grande journée sans pouvoir entendre, tellement le bruit du canon m’a assourdi ».
La perforation des tympans appartenait au baptême du feu des artilleurs qui, sous l’effet de l’escalade sonore, souffrirent couramment d’acouphènes, d’otites et de mastoïdites. « C’est un martyre dont on se remet mal », remarquait Meyer en conclusion de son inventaire sensible des « malaises de l’artilleur » : oreilles bourdonnantes, crâne douloureux, titubations, vertiges, saignements de nez ou écoulements auriculaires, surdité temporaire.
Les lésions dont souffraient les artilleurs disent le rôle primordial qui fut le leur dans la conduite d’une guerre défensive où leur mission était de contenir les attaques de l’ennemi, pour empêcher son avancée. Meyer y décela une forme d’héroïsme, qui explique les pages où il décrit avec soin et précision l’activité de ceux qu’il appelle, d’une formule générique, « les hommes du 75 ».
Leur arme à eux, c’est le canon. Leur escouade, c’est la pièce. […] l’unité tactique et administrative restera toujours la batterie de 4 pièces, assimilable à la compagnie d’infanterie, commandée comme elle, en principe, par un capitaine et divisée en 2 sections de 2 pièces, assimilables aux pelotons et commandées, comme eux, par un officier subalterne ou un adjudant. Mais la pièce est l’unité humaine, car le mot ne désigne pas seulement un des quatre canons de la batterie, mais l’équipe qui lui est soudée.
Chaque équipe était constituée de l’arrière et de l’avant. À l’arrière, six hommes et douze chevaux tractaient le canon et son caisson jusqu’aux positions de combat. Deux autres chevaux attelés tiraient l’échelo...
À l’été 14, les deux camps engagent 2000 mitrailleuses sur le front. Les pantalons rouges sont décimés par les tirs ennemis. La Maxim utilisée par les troupes du Kaiser peut tirer jusqu’à 600 coups par minute. Avec la guerre de position, elle joue un rôle défensif de premier plan. Son utilisation est codifiée : le tir est dense, profond mais étroit. Les mitrailleuses sont disposées en profondeur et cachées. Les Français sont formels : ces armes ne conquièrent pas le terrain. Pourtant, en 1918, les Allemands démontrent le contraire. Les mitrailleuses deviennent l’ossature de l’attaque.
En conclusion, la mitrailleuse a transformé la guerre, passant d'un rôle défensif à un élément clé de l'offensive, illustrant l'évolution constante de la technologie militaire et son impact sur les stratégies de combat.
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