Notre petite cité du Puy a eu cette bonne fortune de rencontrer dans son sein, aux XVIe et XVIIe siècles, trois annalistes qui se continuent chronologiquement et qui en ont rédigé l'histoire sous ses trois formes les plus personnelles, les plus pittoresques et les plus attrayantes : la chronique, le mémoire, l'anecdote. Nous donnons aujourd'hui, à leur date et à leur place, les Mémoires de Jean Burel.
On ignore l'année de la naissance de Jean Burel, mais vraisemblablement Jean Burel naquit au Puy vers 1540. La date de sa mort est connue : il mourut au Puy le 1er décembre 1603. Jean Burel appartenait à une famille de tanneurs. Il exerça lui-même toute sa vie cette industrie de la tannerie qui avait pris au Puy, dès le règne de François Ier, grâce surtout à nos guerres avec l'Espagne et l'Italie, le développement et l'importance considérables qu'elle a conservés jusques dans les premières années de ce siècle.
La famille Burel ne semble pas être parvenue à la fortune ni avoir jamais fait partie de cette classe d'ancienne bourgeoisie dont nous voyons, dans les charges publiques, apparaître les noms et se révéler la prépondérance. En effet, on cherche en vain son nom dans les fastes de la maison consulaire, alors, cependant, que tant d'autres familles de la même condition sociale arrivèrent, tout au moins, aux honneurs du sixième et dernier chaperon, dévolu aux artisans.
Comme assiette immobilière, nous la trouvons possédant un ouvroir dans l'îlot des Tanneries, sur les bords du Dolezon, au - dessous du portail d'Avignon, et quelques fonds ruraux au terroir de Coloing, à l'est de la ville, et à Blavozy, près Saint-Germain-Laprade. Comme importance, nous remarquons qu'elle a son tombeau dans l'église du couvent Sainte-Claire. Suivant les pieuses traditions du temps, les familles mettaient une sorte de religion, et d'honneur à perpétuer d'une génération à l'autre leurs libéralités à un couvent ou à une église, et à en rester les bienfaiteurs, afin d'obtenir sous ses dalles leur tombe héréditaire et d'avoir part aux souvenirs des vivants et aux prières pour les morts.
Décimée par la grande peste de 1629, cette famille Burel paraît s'être éteinte entièrement peu après ; du moins, à partir de cette époque ne rencontrons-nous plus son nom, soit inscrit dans une page d'histoire locale, soit mis en relief par une nouvelle personnalité. Les seuls renseignements que nous ayons à peu près sur cette famille, consistent en des notes écrites sur deux ou trois feuillets intercalés par Jean Burel père et Jean Burel fils dans leur manuscrit commun. C'est un fait assez curieux à relever dans les familles patriarcales d'autrefois que ce soin, non encore entièrement disparu de nos jours, d'enregistrer la mort des aïeux et la naissance des enfants, avec les faits importants de leur vie : mariages, entrées en religion ou acquisitions de terres, etc.
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Ces notes si précieuses, dans le manuscrit de Jean Burel, nous permettent ainsi de suivre sa famille pendant quatre générations. Le père de Jean Burel, premier du nom et l'auteur de ces Mémoires, s'appelait Claude Burel, et sa mère Marie Astier ; celle-ci mourut en 1555, et Claude Burel, qui avait pris pour seconde femme Anne Vielleuc, ne mourut qu'en 1574. Jean Burel fut lui-même marié deux fois : la première avec Antoinette Forestier, et la deuxième avec N. Belheul, déjà veuve de N. Lavastret et dont le frère, Jean Belheul, tenait le logis du Faucon.
D'Antoinette Forestier, morte en couches la veille de la Trinité 1586, il n'eût pas moins de neuf enfants, parmi lesquels nous ne signalerons que le nom du fils aîné, Jean, qui, après la mort de son père en 1603, poursuivit ses Mémoires jusqu'en 1629. De son second mariage naquirent trois autres enfants. Jean Burel père portait, pour un motif resté inconnu, le surnom de Boudon.
Une curiosité toute particulière doit s'attacher à la vie même de ceux qui nous ont laissé l'histoire de leur temps. Cette vie, dont ils mêlent presque toujours les détails privés au récit des faits publics, donne le vrai point de vue auquel le narrateur se place et nous édifie bien plus sur son caractère et ses préoccupations habituelles, que ne pourraient le faire ses propres aveux. Aussi, ne sera-t-il pas sans intérêt de réunir et de mettre en lumière les indications autobiographiques que Jean Burel a disséminées dans ses Mémoires.
La plupart du temps il s'agit des cotisations qu'il eut à payer dans certains emprunts sur les habitants, et des missions administratives dont il fut chargé par les consuls ou le conseil de ville. Sous ces indications on sent percer l'amertume ou la satisfaction naïve de l'artisan supputant le malheur des temps par le chiffre de ses tailles et fier, quand même, de sa participation aux charges imprévues et obligatoires grévant tout à coup la commune, et de son immixtion, éphémère fut-elle, au maniement des affaires publiques.
Ainsi, en 1568, Jean Burel contribue, pour cinq « manoeuvres » ou journées de travail, à la construction de la tour des ouvroirs, près le Portalet. Ainsi, à l'occasion de la peste de 1572, les consuls, au moyen de perquisitions domiciliaires, firent vérifier la quantité de grains renfermée dans la ville : Burel fut l'un des trois commissaires qui s'acquittèrent de cette mission.
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En 1574, il est incorporé dans les compagnies de milice urbaine mises sur pied pour délivrer Espaly, qu'occupaient les protestants ; il prit part alors aux assauts de cette place et eut le bonheur d'arracher aux flammes un petit enfant de deux ans. Cet acte de courage et d'humanité tout à la fois est rappelé par quelques mots dans ses Mémoires, en termes d'une modestie charmante et comme s'il s'agissait d'un acte tout naturel. Mais on sent dans la mention de ce dévouement une certaine satisfaction de la conscience qui trouve du charme à se répéter que l'on a fait une bonne action.
En 1577, il fut, avec trois autres citoyens, au nombre desquels figurait Jean Mège ; neveu et héritier du chroniqueur Etienne Médicis, chargé de visiter, dans l'île Panessac, les pestiférés et de les signaler au capitaine de la santé pour qu'il fût pourvu aux exigences de leur état. En 1579, comme la peste sévissait toujours et comme les malades, atteints de la contagion, se cachaient pour éviter d'être chassés de la ville et d'errer ainsi sans asile et sans secours, à la merci des intempéries, de la faim et du fléau, Burel fut investi, avec un autre citoyen, de la surveillance et de la police de la rue Panessac.
En 1580, plus de quatre mille pauvres des montagnes du Vivarais, dévorés par la faim, encombraient les rues du Puy. La charité des habitants, des dames surtout, s'ingénia pour soulager tant de misères ; des distributions régulières de vivres furent organisées, et dans ce but on utilisa, aux ouvroirs, les chaudières de Jean Burel et de Jacques Genestet pour y préparer les soupes ou potages de pois, de fèves et d'orge, de lard et de salaison, distribués à ces malheureux.
En 1577 et 1578 Jean Burel note ses cotisations (cent sols et dix écus) dans les emprunts pour l'aumône des pestiférés entassés dans l'hôpital Saint-Laurent ou parqués dans le clos Saint-Sébastien. En 1581, après la prise de Marvejols par Mathieu Merle, les consuls de Mende avisent les consuls du Puy, par une lettre confiée à une femme, du dessein qu'avait formé le hardi et terrible capitaine huguenot « de donner sur le Puy. » Aussi, dans la crainte d'une surprise de nuit, s'empresse-t-on d'inspecter les égouts aboutissant à la muraille, et par lesquels l'ennemi pouvait s'introduire dans l'intérieur de la cité. Jean Burel fut encore, en cette circonstance, l'un des délégués du conseil général de la ville.
Nous retrouvons donc toujours Jean Burel à la tête des citoyens zélés et de bonne volonté, prêt à remplir les diverses fonctions, pénibles souvent, parfois dangereuses, dont l'investissait la confiance de l'autorité ou de ses concitoyens. En 1586, l'appréhension d'un second coup de main du comte de Châtillon nécessite la levée de troupes dont l'entretien entraîne pour Burel une nouvelle taxe de cinq écus. Cette même année, effrayé par la recrudescence de la peste, il dicte, quoique en bonne santé, son testament.
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Dans cet acte se révèlent, avec ses sentiments de foi et de charité chrétienne, le bon sens et la sagesse de sa prévoyance paternelle. « Ce monde, est-il dit dans cet acte, n'est qu'une vallée de misère dont il nous faut déloger quand il plaît à Dieu ; la mort est pour tous assurée, mais l'heure en est incertaine, » et comme par ce temps de pestilence et de contagion la mort peut l'enlever inopinément, Jean Burel ne veut pas mourir sans avoir disposé de ses biens entre ses enfants et prévenu tous sujets de contestation entre eux.
Il fait donc précéder ses dernières volontés du signe de la croix et recommande son âme à Dieu, « le priant, par l'intercession de la trésorière des Cieux, la Vierge Marie, et de tous les saints et saintes du paradis, de la recevoir dans la béatitude céleste. » Il veut que son corps soit enseveli en l'église des religieuses de Sainte - Claire, « dans le tombeau de ses prédécesseurs, » et que ses honneurs funèbres soient en rapport avec ses facultés, s'en remettant sur ce point et pour les oeuvres pies alors en usage, comme de nos jours, à la discrétion de son héritier.
Il lègue à Anne, Valence et Claire Burel, ses filles, et à Henri Burel, son fils cadet, deux cents écus sol à chacun, avec deux robes de noces et quatre écus sol pour bagues et joyaux à chacune desdites filles. Ces deux cents écus, une robe et les joyaux seront payés à ses filles en une seule fois à l'époque de leur mariage ; elles auront l'autre robe à la naissance de leur premier enfant. Son fils Henri, qui devra apprendre le métier de cordonnier ou de tanneur, touchera cent écus en se mariant, et les cent autres écus un an après. Son héritier sera tenu de nourrir et d'entretenir ses soeurs et son frère avec lui jusqu'à leur établissement. Il institue son fils ainé, Je...
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