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Cette synthèse vise à illustrer la manière dont les War Studies bénéficient des apports de la paléopathologie, en complément des sources littéraires, pour appréhender les conditions effectives du combat médiéval dans un contexte de croisades, au travers du compte rendu de deux articles récents. Pour mémoire, les War Studies sont un domaine de recherche multidisciplinaire prenant pour objet la guerre au sens large. La Paléopathologie, pour sa part, s’intéresse aux atteintes pathologiques des humains du passé, notamment par l’étude de leurs ossements.

L'Abondance des Sources Littéraires et ses Limites

Enfonçons une porte ouverte : les croisades en Orient, que l’on circonscrira artificiellement de 1095 à 1291 (c’est-à-dire de l’appel du Pape Urbain II à la chute de Saint Jean d’Acre) sont un rêve d’historien du point de vue de l’abondance de sources écrites pour le Moyen Âge central. Les trois années de campagne de la Première croisade (1096-1099), à titre d’exemple, ne comptent pas moins de dix chroniqueurs latins, dont quatre témoins oculaires, ainsi qu’un auteur ayant pu interroger plusieurs vétérans de la croisade et un autre ayant accès aux riches archives du royaume de Jérusalem. En guise d’autre exemple « superlatif » et matière à étonnement, la chronique de Robert le Moine, l’Historia Hierosolymitana, est connue par le biais de pas moins de quatre-vingt-quatre (!) manuscrits conservés. A ces chroniques, qui permettent depuis le XIXe siècle de reconstituer événements et itinéraires, il faut ajouter les nombreuses lettres de croisés éditées par H. Hagenmeyer dès 1901.

Cette profusion de sources littéraires est évidemment l’arbre qui cache la forêt. Dans une démarche résolument positiviste, elle a pu donner le sentiment aux historiens du XIXe et de la première moitié du XXe siècle d’accéder au « noyau » de l’événement, dans un véritable fantasme de journal de marche : tout avait été vu, puis rédigé par un certain nombre de participants et chroniqueurs contemporains. L’accès à la réalité « toute crue », au jour le jour, était à portée de main, il suffisait de lire les sources. L’historiographie des trente dernières années s’est en revanche efforcée de démontrer que ces récits relevaient évidemment d’une forme de représentation éminemment biaisée, construisant une narration à partir d’un certain milieu culturel (pour l’essentiel, celui des clercs du XIIe siècle, pour ce qui est de la Première croisade) à destination d’un certain public (pour l’essentiel, les aristocrates du XIIe siècle).

Les textes n’ont pas de visée historique, ils inscrivent les événements dans l’histoire du Salut et/ou sont au service du prestige des nobles qui y sont mis en scène. Mais si les sources littéraires ne donnent accès qu’à un univers de représentation, comment rendre compte de la société des XIIe et XIIIe siècles, de sa rencontre avec l’Orient, de ses pratiques guerrières et de son éthos, pour ce qui relève, par exemple, du domaine des War Studies ? Il se trouve qu’au-delà de l’abondance de ce corpus littéraire, la région et la période sont également riches en ressources archéologiques que les deux articles synthétisés dans ce billet se proposent d’approcher sous deux angles différents.

Sources Archéologiques : Un Complément Essentiel

Le premier, Crusaders as Microcosm : Soldiers, Pilgrims and their Intestinal Parasites in the Medieval Mediterranean, est celui de l’analyse génétique des couches sédimentaires des latrines de deux sites latins du XIIIe siècle, tandis que le deuxième, Weapon Injuries at Vadum Iacob Castle, est celui de l’analyse paléopathologique des ossements d’une fosse commune de la fin du XIIe siècle dans laquelle cinq individus adultes, appartenant a priori à la garnison latine, ont vraisemblablement été jetés par les hommes de Saladin après l’assaut et la destruction de la place-forte du Gué de Jacob (Vadum Iacob) en 1179, sur le Jourdain, à proximité de la ville moderne d’Ateret, en Israël.

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On s’interrogera avec les auteurs sur la manière dont ces sources archéologiques viennent compléter et éclairer les sources littéraires, notamment de par leur absence de « mise en forme » : ni les blessures multiples des défenseurs de Vadum Iacob, ni les traces laissées par les nombreux parasites intestinaux de ceux de Saint Jean d’Acre ou de Sarandra Kolones (Chypre) ne sont le résultat d’une représentation à destination d’un public. S’ils ne donnent pas à voir « l’histoire toute crue », ils renseignent à la fois sur les pratiques guerrières, l’équipement, la santé et la condition physique du combattant latin des XIIe et XIIIe siècles en Orient.

La Bible de Maciejowski : Un Témoignage Iconographique

La bibliothèque Pierpont Morgan, située à New-york, recèle une bible étonnante que les spécialistes datent du milieu du 13ème siècle. Quarante quatre folios ornés de belles enluminures retracent des épisodes de l’ Ancien Testament. La Bible des Croisades comporte de nombreuses scènes de combats. La majorité des historiens considère que la Bible des Croisades a été réalisée à Paris pour le roi de France, Louis IX(~1250). Les décors, les armes, les habits, le rendu des paysages confirment cette datation.

Saint Louis aurait offert cette bible à son frère Charles d’Anjou qui l’aurait emmenée en Italie, lors de sa conquête de la Sicile. Le manuscrit aurait été acheté trois siècles plus tard en Italie par le Cardinal Maciejowski, qui l’emporte à Cracovie (~1550). Quelques décennies plus tard, lors d’une mission diplomatique, les envoyés du pape Clément VIII offrent cette bible au Shah d’Iran (1604) Abbas-le-Grand. En 1722, les Afghans pillent Ispahan et le manuscrit disparaît. Il reparaît au Caire où il est acquis par un collectionneur d’antiquités pour la somme de trois shillings. Après un passage à Londres, le manuscrit est acheté en 1916 par la famille Morgan pour ses collections.

La Bible des Croisades débute par les scènes de la Genèse. La création du monde occupe le premier feuillet. Chaque folio comporte deux ou quatre dessins selon les thèmes abordés, le recto et le verso sont utilisés. Nous avons choisi le tableau où Adam et Eve sont expulsés d’ Eden. (Génèse, 3 :22-24). La même scène a été traitée par Herrade avec plus de douceur. L’histoire de Noé comporte cinq images. Nous avons choisi la dernière : Noé a planté la vigne, il a inventé le vin et s’est enivré. Ses trois fils Japeth, Sem et Cham le découvre nu sous sa tente, nous dit la Bible. Sem et Japeth couvrent leur père d’un manteau. Cham est le seul à avoir regardé son père nu. Ce passage a été la source de bien des maux !

Sur le même feuillet de notre Bible figure l’épisode de la construction de la Tour de Babel. C’est l’occasion d’étudier les méthodes de constructions du moyen âge. En bas et à gauche, le transport des blocs non encore équarris à dos d’homme. En bas et à droite, la taille des pierres et leur mise à angle droit grâce à une équerre. Les moellons sont alors hissés au sommet de la tour grâce au travail d’un homme dans une cage d’écureuil. En haut et à droite, le mortier est travaillé à la truelle et les blocs mis en place. Herrade avait traité du même sujet sans expliciter le hissage des moellons.

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Nous retrouvons, ici encore, un des thèmes traités par Herrade et déjà étudiés sur notre site. Dans la Bible des Croisades, les troupes de Josué sont menées au combat par des trompettes, alors que les soldats d’Amalek suivent des tambours. (Exode, 17:8-16). Comme dans la plupart des scènes de combats, les tenants d’Israël portent des heaumes avec visières, alors que leurs adversaires sont dotés de casques plus anciens, simplement protégés au niveau du nez. Dans les dessins d’Herrade, les armements ne sont pas différenciés. Josué continue ses combats par le siège et la prise de la ville d’Aï (Josué, 8:18-29). Les illustrateurs de la Bible des Croisades nous proposent une belle image de siège de cité fortifiée : combat à cheval devant les portes de la ville, échelles adossées aux murailles, assiégés qui jettent des pierres du haut des créneaux, tir à l’arbalète.

Au dessus des remparts, pendu à une machine de guerre, le cadavre du roi d’Aï nous annonce l’issue de la bataille. Herrade n’a pas traité ce sujet dans l’Hortus, mais le siège de la Ville de Dan nous propose une situation comparable. Dans la technique d’attaque, Herrade ajoute l’utilisation de projectiles incendiaires. Une bonne part des enluminures de la Bible des Croisades est dédiée à l’histoire du roi David. Et, bien entendu, celle-ci débute par son combat contre Goliath. Le géant porte un casque qui ne l’empêchera pas de recevoir une pierre au milieu du front. Goliath tire une longue épée, alors que David arme sa fronde, le sourire aux lèvres. L’image d’Herrade est plus simple, elle est complétée par une deuxième enluminure, où on voit David trancher la tête du géant.

Lors de sa création, la Bible des Croisades n’était composée que d’images. Peut-être réellement commandée par Saint Louis, les commentaires étaient inutiles, homme très dévot, le roi de France connaissait vraisemblablement les épisodes représentés. Lors de son passage en Italie, les marges supérieures et inférieures du manuscrit furent utilisées pour ajouter des légendes à chacune des images. Nous vous présentons ici les commentaires en trois langues situés en bas du feuillet 41 (verso). Le texte latin dit ceci : ‘Lorsqu’il sut que Betshabée avait conçu, David voulut cacher son acte et il ordonna au chef de l’armée de lui envoyer Uriah, le mari de Betshabée. Au dessus du texte latin, le Shah de Perse Abbas a fait ajouter des courts commentaires en persan. Il s’agit là d’une note d’un des possesseurs du manuscrit entre sa disparition de la bibliothèque d’Ispahan et sa réapparition au Caire.

Au cours du temps, le livre a été ainsi annoté en cinq langues par ses dépositaires successifs : latin, persan, judéo-persan, arabe et hébreu. L’histoire de David et Betshabée est haute en couleur. David fut sans doute un grand roi, il n’en était pas moins un homme. L’image suivante nous présente le siège de Rabbah et l’issue ‘attendue’ de l’histoire d’amour de David et Betshabée…. David n’a pas réussi à convaincre Uriah de rentrer chez lui. Alors il l’envoie participer au siège de Rabbah et là, sur ordre, il le fait monter en première ligne (partie gauche de l’image). ‘ Placez Uriah au cœur de la bataille puis repliez-vous derrière lui. Notre brave Uriah monte donc à l’assaut des murailles de Rabbah, trahi, esseulé, il est tué au combat.

‘ La femme d’Uriah apprenant que son mari était mort le pleura. Le deuil passé, David l’envoya chercher et l’installa chez lui. Il en fit sa femme et elle lui donna un fils’. Terminons par une dernière image guerrière, l’Ancien Testament en fourmille. La Bible des Croisades se termine ainsi : Joab négocie la reddition de la ville d’Abel à une femme qui lui livre Sheba, le chef rebelle opposé au roi David. Le texte de la Bible est respecté (Samuel II, 20:14-26). Il est intéressant de noter l’utilisation d’un trébuchet pour attaquer la ville, ainsi que l’utilisation de sapeurs au pied des murailles. La Bible des Croisades présente de magnifiques miniatures, beaucoup sont guerrières. La richesse des décors et la mise en images est somptueuse. L’Hortus Deliciarum d’Herrade est beaucoup plus paisible.

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L'Arbalète au XIIIe Siècle : Technologie et Utilisation

Au moment où la bible de maciejowski est écrite (mi XIIIeme), l'occident à encore plus de 70 ans à attendre sans connaître la poudre. Commençons, par sans doute la plus ancienne et la plus primitive : La fronde. L'unique représentation de celle ci dans l'ouvrage étudié, montre un modèle constitué de deux cordes, et d'une poche à balles en filet, ou en tissu. La pierre utilisée ici est une simple pierre ramassée et non travaillée. (A l'époque romaine, les frondeurs recevaient des projectiles moulés et marqués au numéro de leur légion).

Dans le reste de l'ouvrage, les autres arcs présentent les mêmes caractéristiques, même si la courbure inverse au niveau de la poignée est moins visible sur les autres arcs au repos. Sur plusieurs illustrations, on distingue une piece ajoutée au niveau de la poignée, sans doute pour assurer une meilleure préhension de l'arme. La derniere illustration montre plusieur types de flèches : deux au fer triangulaire et acéré, afin de pénétrer profondément dans les chairs, en les entaillant afin de provoquer une hémoragie importante, et pourvu d'ardillons afin de ne pouvoir être sorties des chairs que dans un seul sens : en poussant. La troisieme flèche est elle pourvue d'une "pointe" plate. Afin de ne pas confondre les flèches, on peut remarquer que celles à pointes triangulaires ont un empennage lui aussi triangulaire, tandis que celle à pointe plate présente des plumes rectangulaires. Ici on voit une pointe longue et acérée, probablement de section ronde ou carée, munie d'ailes réduites.

Ici on peut clairement distinguer la trace d'un clou ou d'une cheville à la base du fer. Ce type de montage n'est utile que sur un fer à douille. Étonnament, je n'ai, pour le moment, trouvé aucun carquois dans toutes les illustrations de l'ouvrage. Le fut semble droit et plutot simple, la détente à déjà la forme que l'on retrouvera sur les arquebuses, aucune ligature ne semble visible pour maintenir l'arc au fut et amortir les chocs. L'arc parait juste être emboité/collé en place. L'arc lui même semble être d'une forme droite assez simple lui aussi. A l'extrémité de l'arme un anneau de fer est visible. celui ci servant probablement d'étrier lors du réarmement de l'arbalète.

Les carreaux sont rangés dans un carquois suspendus à un baudrier. Le système d'armement de l'arbalète est un crochet pendu à la ceinture. Détail amusant : il semblerait que le premier maître arbalétrier connu soit un certain Thibaud, qui aurait vécu dans la seconde moitié du XIIIème siècle. Question tactique, David Nicolle affirme qu' en bataille les arbalétriers étaient utilisés pour la protection, et souvent derrière des carrés de piquiers fixes, ce qui leur permettait de recharger en toute sécurité, et maintenir un rythme de tir constant et précis. Un schéma de fonctionnement d'arbalète de chasse du XIème siècle, ainsi que des dessins d'arcs, de noix et de mécanismes du XIIIème. La noix est le système déclencheur qui retient la corde sur l'arbrier.

Illustrations de l'Arbalète dans les Enluminures

Ces personnages portent aussi un heaume fermé de type Sugerloaf (Heaume fermé dont le haut se termine en cône) La situation est, comme souvent sur les enluminures d'arbalètes, un siège de place forte. Arbalétrier du milieu du XIIIème siècle, il est équipé d'une cervelière de type spangenhelm (casque constitué de plusieurs bandes de métal rivetées entre elle pour former un truc proche de la coquille de Caliméro.) Un Gambison (vêtement rembourré) à manches courtes, une arbalète en bois à armement par crochets suspendus à la ceinture avec un étrier en métal, une dague et une cotte d'arme armoriée. Note : concernant l'épée, on vous a toujours appris qu'il n'y avait que les chevaliers qui en avaient, c'est faux.

Un arbalétrier de Sicile avec une arbalète à arc composite, de bois, tendons, corne, parchemin. On y voit une planche d'arbalétrier avec un gambison sans manches, un cal rembourré sur la tête (un genre de euh... On retrouve une enluminure (1230-1240, MS Harley 4751, f. Un autre dessin intéressant, tiré de Chronica Majora (1250) bien que décrivant le siège de Damiette en 1219, on y voit une arbalète maniée par un des défenseurs à gauche. Je dis "bien que décrivant le siège de Damiette" parce que Damiette se trouvant en Terre Sainte, il se peut que les défenseurs que l'auteur a représenté étaient musulmans... (ce qui me donne peut-être un élément de plus sur un de mes sujets de recherches actuelles : l'arbalète orientale!

Concernant l'organisation, rien ne me permet d'infirmer les propos de l'auteur. Je sais que l'arbalète a commencé a être utilisée au moins depuis le Xème siècle médiéval, et devient importante au XIIème, ce qui tend à confirmer les informations. Concernant les supposition des équipements de base, pour le moment rien à dire, si ce n'est sur le bascinet qui est un casque fermé, pour viser, pas pratique... En effet, le haubert complet, avec les casques fermés, sont des attributs typiques des chevaliers, de la noblesse donc. L'arbalète des XII-XIIIèmes semble ne contenir d'autre élément métallique important que l'étrier, et probablement le système de gachette.

tags: #arbalète #Bible #de #Maciejowski

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