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À la fin du Moyen Âge, la tradition arthurienne fournit des sujets pour des pratiques comme les pas d’armes, les entrées royales, les tournois, et pour des œuvres d’art, en particulier les tapisseries. À un moment où les productions littéraires arthuriennes deviennent rares, à l’inverse les cas de transfictionnalité médiatique se multiplient.

Pourtant deux exemples suggèrent que ces deux pratiques ne se succèdent pas : le Roman du Hem décrit dès 1278 un tournoi réel, à coloration arthurienne, qui eut lieu, et tardivement, en 1454-1456 le Roman de Guillaume d’Orange présente encore quelques allusions arthuriennes. Il semble qu’il y ait eu une mode arthurienne, dès les années 1270, à la fois littéraire et extra-littéraire, transmédiatique.

À travers deux témoins très différents (la matière arthurienne est l’objet dans le Tournoi du Hem d’une double transmédialité, dans le Roman de Guillaume d’Orange d’une transfictionnalité minimale), on verra d’une part la diversité des emplois qui sont faits de la matière arthurienne, désormais désolidarisée du roman arthurien, et on tentera d’autre part de cerner à quoi correspond la culture arthurienne supposée et véhiculée par ces œuvres et quelles en sont les inflexions : plastique, la matière arthurienne reçoit des éclairages différents.

Le Roman du Hem : un tournoi à scénario arthurien

Le Roman du Hem est la mise en roman en 1278 d’un tournoi à scénario arthurien qui eut lieu au Hem. L’événement historique qui lui sert de base résulte d’une mise en scène ludique, comme il y en eut tant jusqu’au xvie siècle : premier transfert médiatique. Sarrasin, ensuite, mit en roman l’évènement : deuxième transfert médiatique, dont la mise en œuvre est court-circuitée par la convocation d’éléments littéraires par l’auteur, indépendamment de la réalité historique.

La matière arthurienne intervient donc au moins à trois niveaux : d’une part comme base du scénario réel, d’autre part comme scénario réel retranscrit par le récit, et enfin comme référence passant directement de la culture de l’auteur au texte.

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N. F. Regalado a étudié la performance arthurienne mise en scène dans le Roman du Hem. On insistera sur le fait que, si le tournoi arthurien devient un type de spectacle assez bien représenté à la fin du Moyen Âge, il ne constitue en revanche ni un genre ni un corpus littéraire. Pourtant le tournoi est un motif littéraire très largement répandu, en particulier dans le roman arthurien, mais pas uniquement (comme en témoigne Ipomedon de Hue de Rotelande), en particulier sous la forme du tournoi de trois jours, et plusieurs œuvres, en vers, adoptent le tournoi comme élément structurant (Tournoiement Antecrist de Huon de Méry, Roman du Hem, Tournoi de Chauvency).

Le Tournoiement Antecrist (peu après 1233), à la croisée de la matière arthurienne et de l’allégorie, met en scène un tournoi à partir du modèle des psychomachies, en sollicitant de nombreux éléments arthuriens, à une époque où la matière de Bretagne était à la fois encore productive et suffisamment implantée pour pouvoir se désolidariser du genre fondateur qu’est le roman arthurien, et avait déjà pris, avec la Queste del Saint Graal une dimension allégorique et morale.

Le Tournoi du Hem en revanche est composé en 1278 à un moment où la production romanesque arthurienne s’essouffle : ce texte est l’un des renouvellements originaux que connaît une matière en perte de vitesse, qui met par écrit un tournoi, « feintise ludique » telle qu’on peut en trouver dans les jeux de rôle. Se proposant d’écrire un roman et se référant à Chrétien de Troyes et à ses œuvres « delitables » (v. 473, v. 476 et v. 479), l’auteur, alors qu’il rend compte d’un événement semble-t-il historique, ne se pose jamais en chroniqueur, en historien.

Le tournoi réel est une « feintise » arthurienne (qui imite la littérature), et le tournoi littéraire imite, littérairement, cette imitation.

Sachant que les tournois à scénario arthurien furent assez nombreux, on aurait pu imaginer que le tournoi arthurien se constitue sinon en genre, du moins en corpus. Or il n’en va pas ainsi : le roman de Sarrasin est isolé.

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Le Tournoi de Chauvency : une référence arthurienne discrète

Lorsque, moins de vingt ans après le Roman du Hem, Jacques Bretel, en 1285, raconte dans Le tournoi de Chauvency à nouveau un tournoi réel, qui eut lieu dans la Meuse, à l’instigation du comte de Chiny, les participants ne jouent pas aux chevaliers arthuriens et paraissent sous leur identité historique. À l’extrême fin du texte, la célébration de l’amour est appuyée « par atoriteit » (v. 4394) sur des exemples littéraires, qui témoignent de la culture de l’auteur : huit vers portent sur l’Eneas, puis neuf présentent des références arthuriennes (quatre vers concernent Lancelot et Guenièvre, un Tristan, un Palamède, et trois Chaïdain, en qui l’on reconnaît Kaherdin v. 4404-4412), avant que ne soient mentionnés Troie, Vénus et Priam.

Cette culture cependant paraît plus orale qu’écrite : il est question de « Lancelot dont oït aveis, / Et cil Tristan ke bien saveis » (v. 4407-4408), et la forme « Chaïdan », tout à fait inhabituelle, ressemble à une déformation orale. La culture arthurienne passe désormais par l’oral : on parle de ses héros même si l’on n’a pas lu les œuvres. Phénomène courant, d’une culture divulguée, socialisée.

Dans le Voir Dit de Guillaume de Machaut (1363-1365), la dame, dans la lettre VII, donne à l’amant plusieurs exemples de couples qui se sont aimés sans se voir : « Artus de Bretaigne et Florence, la fille au roy Emenidus, et maint autre dont je sui certaine que vous avez oÿ parler. »

Si le Roman du Hem repose sur une culture arthurienne double (celle des organisateurs, celle du poète), qui reste encore très littéraire, dans Le tournoi de Chauvency, l’auteur, alors même que l’on a continué à pratiquer les tournois arthuriens durablement (par exemple chez les bourgeois de Tournai en 1331), choisit de mettre en récit un tournoi sans scénario arthurien, et surtout où la référence arthurienne est tenue à distance.

Certes Jacques Bretel a certainement été tenu par la réalité de ce tournoi, sans scénario arthurien, mais la discrétion de la référence arthurienne dans son texte montre que le tournoi arthurien ne s’est pas imposé à lui comme modèle poétique, et que la référence arthurienne s’est délittérarisée. L’expérience de Sarrasin est donc originale (un seul manuscrit la conserve) : comme souvent, nous constatons que les œuvres qui ont réinvesti largement la matière arthurienne, jusqu’au xvie siècle, n’ont pas fait école.

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Paradoxalement la matière arthurienne est vivante dans la mesure où elle a pu susciter des œuvres diverses et originales, mais son incapacité à faire « genre » a certainement poussé la critique à considérer qu’elle était épuisée, faute de n’avoir pas constitué un horizon d’attente générique formellement identifiable, comparable au roman arthurien des xiie et xiiie siècles.

La place de la matière arthurienne dans le Roman du Hem

Quelle place occupe la matière arthurienne dans l’œuvre de Sarrasin ? Les noms arthuriens, portés comme pseudonymes par les participants au tournoi, sont nombreux : Guenièvre, Artus (v. 325, v. 486, v. 670, v. 812), Kex, Soredamours, Merlin (v. 327), Lancelot (v. 332), Perceval (v. 477), Gauvain (v. 334) sont évoqués, ainsi que le Chevalier au Lyon. Trois personnages arthuriens ont une stature particulière : le Chevalier au Lion (« varlet » v. 428, « vassal » v. 1454, v. 2797), Guenièvre (8 mentions) et Kex (67 mentions).

Si ce sont surtout des personnages qui sont mentionnés, quelques lieux le sont aussi (« Carduel » v. 557, « Bretaigne » v. 337, « Grant Bretaigne » v. 496, « Haute Bretaigne » v. 323, « Norhombelande » v. 637, « Salebire » v. 326). Le Graal est évoqué deux fois (v. 324, v. 478), tout comme la « Table Reonde » (v. 335, v. 480).

Cependant au-delà du transfert médiatique dont le récit rendrait compte objectivement, la mise en roman multiplie les indices de littérarité. Une fois évoquées les circonstances dans lesquelles le tournoi a été organisé, une longue intervention de l’auteur vient en effet inscrire le texte dans un genre et une tradition : le roman, et en particulier celui de Chrétien de Troyes :

Sarrazins dist en sa parole
C’un rommant i vaurra estraire,
Selonc çou qu’il en savra faire.
Oï avés des Troïiens
Et du remant que Crestiiens
Trova si bel de Perceval,
Des aventures du Graal,
Ou il a maint mot delitable.
De chiaus de la Reonde Table
Vous a on mainte fois conté
Qu’il furent de si grant bonté
Et de si grant chevalerie
Qu’en toutes cours doit estre oïe
La prouece et la vertu
Qui fu u vaillant roi Artu
Et es chevaliers de sa court.
Or vous pri que cascuns s’atourt
De biaus mos oïr et entendre
Et je dirai, sans plus atendre,
De toute le plus bele emprise
Qui onques en France n’ en Frise
Fust emprise, que nus hom sace.
On la crie en mainte place
Et en mainte contree estraingne.
Seüe est en la Grant Bretaigne,
Ou les aventures avienent. (v. 472-497)

L’affirmation auctoriale et la protestation d’humilité traditionnelles (v. 472 et v. 474), la mention des Troyens qui inscrit l’histoire dans une translatio laudative (v. 475), la référence explicite à Chrétien de Troyes, à son roman du Graal, à la familiarité (v. 481) des récits de la Table Ronde (racontées ou lues oralement), le plaisir de la lecture, la valorisation idéale du monde d’Arthur promu modèle, constituent la matière arthurienne en matrice d’un récit, désigné comme roman, et non comme histoire ou chronique, alors même, nous le verrons, que le récit du tournoi multipliera les protestations de véridicité.

On ne s’étonnera pas de trouver des motifs à résonance arthurienne, tirés des romans de Chrétien de Troyes (en particulier Le Chevalier au Lion, Erec et Enide et Le Chevalier de la Charrette) : le tournoi d’abord, qui constitue le cadre de l’œuvre ; la cour, où règnent Guenièvre et la mauvaise langue de Kex ; le Chevalier au Lion, qui est accompagné effectivement par un lion et qui délivre quatre demoiselles (v. 704 sq.) ; l’aventure avec inscription explicative sur une croix (qui évoque moins les romans en vers de Chrétien que les romans en prose et les pas d’armes contemporains) et cor à sonner (v. 1070) ; la demoiselle en pleurs et en piteux équipage accompagnée par un nain armé d’une « corgie » et maltraitée par son chevalier pour la punir d’avoir dit que les chevaliers de Guenièvre, dont il ne fait pas partie, étaient les meilleurs (v. 3018 sq.).

Le cri « Or est venu qui aunera » (v. 1906) résonne en écho au Chevalier de la Charette.

Pourtant si l’arrière-plan arthurien a bien été étudié et en particulier la relation à l’œuvre de Chrétien de Troyes, il me semble que la place de la matière arthurienne pose quelques problèmes.

D’une part, malgré les revendications intertextuelles du poète, qui mentionne Chrétien, certaines références peuvent ne pas être directement littéraires, mais renvoyer plutôt à une culture commune, orale. En particulier « Or est venu qui aunera » est à l’époque déjà devenu proverbial et n’évoque pas nécessairement chez le lecteur un souvenir romanesque. Par ailleurs l’unique manuscrit présentant notre texte n’identifie pas le proverbe et note « aimera » au lieu de « aunera », plus rare : le copiste n’a de toute évidence pas reconnu la formule, ce qui a été aussi le cas dans certains témoins d’Artus de Bretagne aux xive et xve siècles.

De fait, les références arthuriennes ne sont pas si précises qu’on pourrait l’imaginer. Le texte présente moins des citations comme celles que l’on trouve dans Claris et Laris ou dans Laurin que des motifs communs, des références topiques, qui sont en particulier concentrés dans le long développement de Courtoisie :

[…] Haute Bretaingne,
De coi li Graaus nous ensegne
que li rois Artus en fu sires.
Encore i a en Salebire
Pieres que Merlins de sen tans
I assist par engiens pendans
Et autres merveilles pluisours.
La trueve on les bons jousteours,
Les durs, les roides et les fors.
Lancelos, qui par ses effors
Ot de maint chevalier le pris,
Et Gavains, qui fu bien apris,
Et cil de la Table Reonde,
Qui furent li millor du monde
Furent tout de Bretaigne né. (v. 322 sq.)

Ce « digest » n’est pas sans erreur. Lancelot n’est pas exactement né en Bretagne : il est fils du roi Ban de Benoïc, le Benoïc étant aux confins de l’Armorique et de la Gaule. Le nom « Bruiant d’Uel », attesté par la rime (v. 558), qui serait selon A. Henry Bruyant des Îles, est approximatif. Les mentions renvoyant au Chevalier au Lion sont vagues.

Le motif du Chevalier au Lion a connu une grande vogue à la fin du Moyen Âge, et il dépasse largement le cadre arthurien, comme en témoignent Lion de Bourges, La Dame a la Lycorne, Gilles de Chin, ou Le Dit du Lion de Guillaume de Machaut. Certes les quatre demoiselles que le chevalier délivre rappellent de loin Pesmes Aventures (A. Henry, p. LIV), mais c’en est une bien pâle copie avec seulement quatre prisonnières et sans adversaires monstrueux.

Le nom du Chevalier au Lion apparaît au vers 724, et juste après l’animal est mentionné : « Si vint cil qui li lyons maine » (v. 734) ; ce lion sera mentionné à nouveau aux vers 1292-1293. Il ne sera décrit qu’après la fin de l’aventure, quand son maître, sans son aide, a délivré les demoiselles : il court devant les chevaliers, dans les pieds des chevaux, comme un chien, et finit, « courtois », par poser « son musel » sur la table devant la reine (v. 1447-1448). Le motif n’entretient que de vagues rapports avec Chrétien ; même l’humanisation de l’animal et l’humour de sa présentation (dès Chrétien) sont assez largement répandus. Ce lion, dédramatisé, est devenu un animal de compagnie, presque un chien de manchon et la référence arthurienne reste imprécise.

Par ailleurs l’onomastique et le chronotope arthurien posent des problèmes, qui rapprochés de divers procédés de mise à distance du modèle breton, laissent penser que la valeur modélisante de la matière arthurienne (elle servirait de modèle à la mise en scène et au récit de la mise en scène) est discutable.

L’onomastique arthurienne, qui repose sur un double transfert médiatique, a un statut instable. Certes le Chevalier au Lion est identifié explicitement avec Robert d’Artois à plusieurs reprises, et les noms renvoyant à l’Histoire ont été bien étudiés par l’éditeur du texte, A. Henry. Grâce au récit cadre (deux chevaliers historiques de la marche d’Artois, Huart de Bazentin et Aubert de Longueval, ont effectivement décidé d’organiser un tournoi au Hem, identifié par A. Henry comme étant l’actuel Hem-Monacu), il semble qu’on ait ici le « reportage » d’un tournoi réel, au cours duquel et les combattants et l’assistance ont endossé des identités arthuriennes : on comprend pourquoi le Roman du Hem sert souvent à étayer les études concernant l’influence de la littérature sur les tournois réels.

Cependant, aucune allusion n’est faite à un quelconque déguisement. La relation entre les personnages réels et fictifs est troublée et nous n’avons pas de mention systématique du type « X déguisé en X’ » ou « Y’, qui était en fait Y ». Seul le comte d’Artois (en 1278 R...

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