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En étudiant les Ostarbeiter (travailleurs de l’Est) mobilisés pour l’effort de guerre en Alsace annexée entre 1942 et 1945, cet article s’efforce de révéler une histoire triplement invisibilisée. Ces hommes, ces femmes et leurs enfants, parfois émigrés volontaires, souvent déportés, ont été enfermés dans des camps partout sur le territoire et reclus par une série de réglementations racistes du régime national-socialiste.

Ils ont aussi été victimes d’un rapatriement forcé par la mission militaire soviétique en 1944-1945, seuls quelques-uns sont parvenus à rester et à s’intégrer. Enfin, les Alsaciens ont très vite oublié ceux qu’ils ont pourtant aidés autant que possible, par humanisme et parce qu’ils voyaient en miroir leur propre oppression.

Contexte et Impératifs de Guerre

Le 19 juillet 1942, le Gauleiter Robert Wagner reçoit à Strasbourg ce télégramme impérieux émis par le ministre de l’Armement et des Munitions, Albert Speer : « On m’a dit qu’il y avait des doutes à l’extérieur sur l’emploi de travailleurs russes en Alsace. Les ordres donnés par le Führer d’augmenter les capacités militaires ne peuvent être mis en œuvre qu’en utilisant au maximum les capacités disponibles en Alsace. Je n’ai aucun scrupule à employer exceptionnellement des Russes civils ou des prisonniers de guerre russes dans des entreprises alsaciennes, s’il n’est pas possible de remédier autrement au besoin urgent de main-d’œuvre. » Le lendemain, le ministre de l’Air Göring insiste dans le même sens, signe qu’on s’impatiente à Berlin.

Wagner se plaint ensuite de l’envoi des Alsaciens qualifiés au cœur du Reich par le truchement du Reichsarbeitsdienst (RAD), un service de travail pour les jeunes hommes et femmes rendu obligatoire le 8 mai 1941. Nul humanisme sentimental chez ce nazi de fer : il clame depuis 1940 faire du Gau Baden-Elsass la vitrine des succès éclatants du « Reich de Mille ans », et on le prive d’en faire la démonstration.

Le 25 septembre, jour où son administration publie officiellement l’ordonnance sur les Ostarbeiter (travailleurs de l’Est) pour l’Alsace, soixante Ukrainiennes se présentent déjà à l’usine de Jute de Bischwiller : elles figurent sans doute parmi les premières Soviétiques à fouler le sol alsacien.

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Les Ostarbeiter en Alsace: Chiffres et Témoignages

En comptant les décès, les transferts incessants vers d’autres régions du Reich et les quelques renvois en URSS occupée, on peut estimer qu’au moins 10 000 Ostarbeiter ont travaillé sous la contrainte dans les deux départements alsaciens. Praskovia Zikosina, Soviétique de nationalité ukrainienne née en 1923, a travaillé à Francfort à partir du 26 novembre 1942, avant son transfert vers l’usine mécanique de Colmar le 15 mars 1944.

Sur les chantiers de travaux publics, dans les usines et les exploitations agricoles, on rencontre également des prisonniers de guerre censément protégés par la convention de Genève de 1929 - signée par l’Allemagne de Weimar et ratifiée par celle de Hitler en février 1934, mais pas par l’URSS de Staline. Ces soldats n’ont en théorie pas obligation de travailler, et quand c’est le cas, ils ont interdiction de participer à l’effort de guerre.

Le nombre de soldats assignés au travail forcé en Alsace est plus difficile à estimer que celui des Ostarbeiter, d’une part car aucun travail de recensement n’a encore été mené au niveau du Gau ou de la région, et surtout parce que les autorités ont souvent trafiqué leur statut, notamment en 1943 et en 1944.

L'Oubli et la Mémoire Sélective

Contrairement à ce que l’on observe en Moselle, l’histoire et la mémoire de ces deux catégories de victimes du nazisme n’en sont qu’à leurs balbutiements en Alsace. Le doit-on à la moindre ampleur des traces documentaires et archéologiques qu’elles y auraient laissées ?

Il a suffi de quelques sondages dans les archives départementales et municipales des départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin pour trouver des dossiers entiers consacrés au sort des Ostarbeiter : recensements opérés par la gendarmerie française en janvier 1945, livrets de travail de 23 Ostarbeiter de Colmar et 675 Einwohnerkarteikarten identifiant 943 Soviétiques logés dans un camp au bout des pistes de l’aéroport de Saint-Louis.

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L’effacement des Ostarbeiter des mémoires locales découle en partie, mais en partie seulement, de la tragédie des incorporés de force qui pèse lourd dans le rapport actuel des Alsaciens à la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd’hui encore, l’histoire et la mémoire hégémonique du camp de regroupement de prisonniers de guerre n° 188 à Tambov (URSS), où ont péri de faim des milliers de jeunes Alsaciens, rejettent bien d’autres pans de l’expérience de guerre dans l’ombre. Le silence épais qui entoure le travail forcé des non-Alsaciens en Alsace tient au secret d’État et aux interdits policiers propres au régime hitlérien, mais aussi à la très grande mobilité des travailleurs forcés entre 1942 et 1945.

Historiographie et Perspectives

L’historiographie sur les Ostarbeiter s’est développée avant tout dans les pays de l’ex-URSS et en Allemagne, où la thématique du travail forcé (Zwangsarbeit) s’incarne depuis les années 2010 dans des bases de données documentaires et biographiques, et des études régionales. L’ouvrage consacré au travail forcé des Polonais et des Russes dans le Bade-Wurtemberg prend pour axe d’analyse la politique raciale, dont les Soviétiques ont indubitablement été victimes.

Discriminés par le salaire, les conditions de vie et les violences, loués à vil prix aux entreprises et aux particuliers, les Ostarbeiter forment de loin le groupe le plus massif parmi les esclaves de Hitler. Mais les historiens français ne se sont à ce jour intéressés qu’à la fin de cette histoire.

Or, le cas des Soviétiques s’inscrit dans de plus vastes perspectives, à commencer par celle du travail forcé et du travail contraint en France de 1938 à 1946 - héritier d’une culture de l’internement administratif et de l’exploitation du travail des détenus bien ancrée depuis le XIXe siècle. Il relève aussi des Contemporary Slavery Studies qui interrogent le lien historique entre essor du capitalisme et esclavage, accumulation primitive du capital et domination violente.

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La notion d’esclavage résonne clairement dans le XXe siècle concentrationnaire : l’esclave est un bien et non une personne, soumis à un contrôle total sur sa vie, sa liberté et sa mort, qui correspond aux ambitions totalitaires propres à certains régimes. Comme les réfugiés républicains espagnols, la communauté des Ostarbeiter observable en Alsace se compose d’une petite majorité d’hommes, d’une forte minorité de femmes et d’un contingent significatif d’enfants, pour certains nés en détention sur le territoire français (annexé de fait).

En comparaison des Espagnols, le profil des Ostarbeiter affiche une triple singularité : leur origine pour l’essentiel paysanne ; la grande jeunesse des femmes, et dans une moindre mesure des hommes ; et l’arrivée des premières avant les seconds. En outre, certaines Ostarbeiterinen subissent une forme de sujétion opaque - la domesticité non contractuelle à domicile - qui les rapproche des formes prises par l’esclavage au XXIe siècle.

L’agentivité de ces femmes soviétiques, caractérisée par le choix de mener leur grossesse à terme ou par leurs tactiques pour changer d’affectation, et la vulnérabilité de centaines d’enfants sans véritable statut, dont le nombre étonne, se trouvent au cœur de notre étude.

Revisiter l'Histoire: Projet Collectif et Documentation

Cet article programmatique entend poser les bases d’une histoire revisitée de la guerre en Alsace par l’incorporation de l’histoire du travail forcé. Ce projet, qui ne peut être mené que sur une base collective et avec l’appui des autorités régionales, rend nécessaires un repérage et une collecte de documentation écrite, visuelle et matérielle.

Il vise une réactivation de la mémoire de ce phénomène en Alsace par le recours aux témoins et aux traces, ainsi qu’une restitution publique sur les lieux mêmes de cet oubli collectif. Cette histoire relève d’abord de l’économie (industrie, agriculture), mais aussi de la médecine (force de travail, alimentation, sexualité), et plus largement des rapports sociaux et des connexions culturelles.

Le sort des Ostarbeiter s’inscrit en effet dans une histoire paneuropéenne qui met ici en relation deux territoires de confins impériaux - l’Ukraine et l’Alsace-Moselle - occupés et colonisés, ayant échangé leurs jeunes générations : les 130 000 incorporés de force et les 15 000 femmes du Reichsarbeitsdienst (Service de travail du Reich) contre les dizaines de milliers d’Ostarbeiter et de prisonniers de guerre soviétiques. Si les deux groupes ont été victimes du racisme national-socialiste, les marques de solidarité n’ont pas manqué à toutes les échelles.

Défis Archivistiques et Accès aux Sources

Dans les archives allemandes ou françaises, qu’elles soient nationales, régionales ou locales, figurent avant tout des dizaines de listes. Croiser les informations qu’elles contiennent relève de la gageure, tant varie la transcription des noms du cyrillique dans les différentes langues, et d’un service à l’autre. Elles livrent toutefois des éléments précieux sur les dates d’arrivée, par vagues successives, l’âge, parfois le travail assigné.

Surtout, elles permettent de spatialiser les flux et les activités de ces travailleurs forcés aux identité fluides. La guerre à grande échelle déclenchée par l’agression russe contre l’Ukraine le 24 février 2022 empêche, à ce jour, de consulter les dossiers des services de filtration aux archives fédérales à Moscou, mais aussi les collections de l’association Memorial International dissoute le 27 décembre 2021, sans parler des archives nationales à Kiev ou dans les régions d’Ukraine. Fort heureusement, de nombreuses sources ont été compilées et publiées par des historiens, des sociologues et des anthropologues ces vingt dernières années.

Approche Multiscalaire et Trajectoires Personnelles

Cet article à vocation propédeutique entend donc proposer, au travers d’une approche multiscalaire, une première plongée dans l’expérience alsacienne du travail forcé des Soviétiques entre 1942 et 1945. On analysera en premier lieu les dynamiques spatiales des flux et des reflux sous contrainte de plusieurs milliers de personnes, à la fois dans leur ensemble et à l’échelle individuelle, sur l’ensemble du territoire régional et jusque dans les plus petites localités.

L’article montrera ensuite que sous l’apparente univocité du transfert forcé de masse se dessinent de multiples trajectoires personnelles. Principalement imputables à des politiques contradictoires, elles ont aussi été impactées par les Alsaciens eux-mêmes et une relative agentivité des Ostarbeiter. Quoique peu nombreux au regard des départs de jeunes vers l’Allemagne (travail obligatoire) ou vers le front russe (Wehrmacht), les Ostarbeiter marquent de leur présence diffuse la communauté alsacienne en guerre.

Comme l’examinera la deuxième partie de cet article, ces derniers forment surtout la partie la plus ostracisée d’une société épurée à l’été 1940 par l’expulsion des « indésirables » juifs, francophiles, communistes et francs-maçons. Dans l’Alsace annexée, faute d’autre ennemi existentiel, ce sont les Soviétiques - prisonniers de guerre mais surtout travailleurs, hommes mais surtout femmes - qui concentrent sur eux tout le poids du racisme systémique national-socialiste.

Radical et extrême, allant parfois jusqu’au crime de guerre, ce dernier ne se voit pas contesté par une population soumise à un contrôle étroit. De fait, et c’est sur cet état des lieux provisoire que ce texte s’achèvera en dernière partie, les gestionnaires des nombreux camps et les employeurs ont profité au maximum de la situation d’infériorisation programmée des travailleurs de l’Est, et n’ont semble-t-il pas été poursuivis à ce titre par la justice française après-guerre.

Exemple d'une Famille: Les Gareis de Plobsheim

« Allemands de la Volga » venus d’Autriche au XVIIIe siècle pour fonder la colonie catholique de Kohler, les Gareis sont recensés par la gendarmerie française en mars 1945 à Plobsheim, au sud-est de Strasbourg. Avec Filipp, le père (46 ans), et Maria, la mère (39 ans), vivent quatre filles et deux fils - tous Volksdeutche, comme le régime hitlérien désigne les Allemands ethniques éparpillés par l’histoire hors du Reich.

La présence de la famille entière plaide pour un exil choisi, fait ignoré ou tabou aujourd’hui quand on interroge la fille cadette de Hanna. Si Ida est employée à Illkirch chez un dentiste, Hanna et Amélie travaillent chacune dans une ferme de Plobsheim, un bourg alimentant le marché de la capitale régionale distante d’une poignée de kilomètres. On parle russe à la maison ; la génération née sous le régime soviétique ne pratique plus la foi catholique, contrairement aux deux parents.

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