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Stephen King, maître de l'horreur, est connu pour ses romans qui glacent le sang. Pourtant, son œuvre révèle un engagement clair, exprimé aujourd'hui par une parole publique renforcée. En effet, si d'ordinaire elle permet d'établir l'identité du coupable, la pièce à conviction - « Evidence », en anglais - s'annonce ici, dès sa première apparition, par un roulement de tambour et d'une sonnerie de trompette, comme pour mieux souligner par avance l'artificialité de la chose. Comme pour mieux laisser entendre que l'« Evidence » sonne creux. Pourtant, comment ne pas s'y laisser prendre ?

L'évidence/evidence est étymologiquement liée au fait de voir [« videre »], mais aussi à l'apparence et à la clarté. Et de fait : tout se passe en plein jour ou, à défaut, en pleine lumière ; c'est “la terreur en plein soleil” dont parlait Henry James. Tout est dit, ou semble l'être. King joue cartes sur table, comme à son habitude.

Pas question pour lui de laisser des « portes closes » derrière lui, de laisser aux bons soins du lecteur la tâche de résoudre l'énigme, d'apporter au récit sa conclusion. Les faits parlent d'eux-mêmes. À cet égard, l'épilogue nous paraît de prime abord un peu redondant, tant les propos tenus par le personnage de Fred Evans, l'enquêteur pour le compte d'une maison d'assurances, semblent y faire écho aux conclusions auxquelles nous-mêmes, lecteurs, étions parvenus sans son aide, à l'issue du récit. Il y a là comme une insistance suspecte, qui tient peut-être au demeurant à la fonction même du personnage : on se donne l'impression d'entendre le discours de l'enquêteur, soucieux d'ancrer chez ses interlocuteurs la conviction que rien n'est demeuré dans l'ombre, que l'affaire est entendue.

Bref, qu'il faut se rendre à l'évidence. L'épilogue de Secret Window, Secret Garden n'aboutit pas cependant à une conclusion pour ainsi dire linéaire ; elle débouche tout au contraire sur un étrange mouvement de renversement par le biais, précisément, de l'« Evidence » - terme que se garde bien d'employer Fred Evans, lui préférant « Proof » - « preuve » -, tandis qu'il explique à ses vis-à-vis, Amy et de son nouvel époux, Ted Milner, les détails de son enquête à partir de ce qui pourtant a tout l'air d'une « pièce à conviction » : un fragment de bouteille retrouvé dans les débris fumants de la maison des Rainey, à Derry : « Une partie de l'étiquette était intacte, et nous en avons envoyé une copie à New York par Fax. Moët et Chandon, 1980 et quelque chose. Ce n'était pas la preuve indiscutable [« That wasn't proof indisputable... »] que la bouteille ayant servi de cocktail Molotov provenait de votre cave [...], mais c'était tout de même une bonne présomption. ».

Quelques lignes plus bas, toujours à propos de ce fragment de bouteille, il souligne :« Nous avons recherché des empreintes digitales. [...] Nous en avons trouvé deux bonnes, le lendemain du jour où nous nous sommes rencontrés à Derry. Les deux appartenaient à monsieur Rainey. Ce n'était toujours pas une preuve... » [« It still wasn't proof... »]. Et un peu plus loin encore, dans le cadre d'un échange avec Amy, l'expression revient dans sa bouche : « Still, it was not proof. »

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Bref, on comprend pourquoi le tenue « Evidence » n'apparaît pas dans son discours : si une pièce à conviction est censé donner la preuve de..., cette pièce à conviction-ci semble condamnée à n'apporter la preuve de rien !

Pourtant, Fred Evans se targue de « savoir » [« I Know »] - l'expression revient elle aussi à trois reprises dans sa bouche : « Je sais que Monsieur Rainey a probablement été victime d'un épisode de schizophrénie aiguë dans lequel il était deux personnes [...]. Je sais que l'un d'eux s'appelait John Shooter. [...] je sais également que monsieur Rainey s'imaginait poursuivi par le Shooter en question, à cause d'une nouvelle intitulée « Sowing Season » ».

Et s'il prend soin de préciser peu après -« Tout ce que je pourrais ajouter ne serait que pure spéculation. Je suis un enquêteur de compagnie d'assurances, après tout, pas un psychiatre. » - la remarque n'est pas dépourvue d'ironie, puisque toutes les déductions auxquelles il vient de se livrer reposent précisément sur une pure spéculation, soulignée par l'emploi de l'adverbe « probably » !

L'intervention d'Amy, par laquelle s'amorce le processus de renversement qui bientôt va subvertir l'évidence est à cet égard extrêmement équivoque : « A la fin, l'existence de cette histoire était devenue un mystère [même] pour lui. » Outre le fait qu'il s'agit d'un des leitmotive du récit, dont on ne comprend pas très bien comment il se fait qu'il se retrouve ici dans la bouche d'Amy, sait-on au juste qui elle désigne derrière le pronom personnel « lui » [« him »] ? Son ex-époux ou l'enquêteur de la compagnie d'assurance dont elle percerait ainsi, pour elle-même, la motivation secrète ?

La question se pose, d'autant plus que par son intervention suivante, Amy prend subitement le contre-pied de « l'évidence spéculative » développée par Fred Evans, en débarrassant la longue phrase préliminaire de celui-ci - « I know that... » - de toute subjectivité, comme pour mieux rendre l'objet à sa singularité propre : « He was two men. » Et si par la suite, Amy se livre à son tour à des « spéculations », les assumant comme telles néanmoins, ce n'est pas tant pour entrer dans le jeu de Fred Evans que pour le subvertir, contrairement à ce que s'imagine celui-ci dans un premier temps - on notera le « tranquillement » [« quietly »] par lequel est caractérisé le ton de son intervention -, avant de s'aviser subitement de son erreur :

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« ...Je crois que Mort a dû s'emparer de l'histoire d'un autre à un moment de son passé. Probablement vers ses tout débuts, car tout ce qu'il a écrit à partir de The Organ-Grinder's Boy a connu la faveur du public. On s'en serait aperçu, il me semble. En fait, je ne pense même pas qu'il ait publié l'histoire volée. Mais j'ai l'impression que c'est ainsi que les choses se sont passées, et que John Shooter est né de là. [...]-... Alors, Shooter est arrivé, continua tranquillement Evans. Il est venu et l'a accusé de plagiat. [...] Mais je doute que ce soit tout, Amy. Il a aussi essayé de vous tuer.- Non, dit-elle, c'était Shooter. » L'assureur releva les sourcils [...]. « Le véritable Shooter.- Je ne vous comprends pas. »

Et pour cause ! C'est ici précisément que l'évidence commence à se renverser, projetant sur elle-même une ombre qui bientôt se matérialisera sous la forme d'un petit texte qui pourrait tout aussi bien servir d'épigraphe au récit - ou de « chapeau ». Avant d'en arriver là, Amy effectue une manière de détour, par le biais d'un témoignage de seconde main que Fred Evans qualifiera de « racontars » [« hearsay »] et Amy « d'histoire ». Quant au témoin lui-même - le « story-teller », par le fait -, il était obsédé par ses moindres trous de mémoire, terrifié à l'idée de finir comme sa défunte épouse.

Or, l'ensemble du récit de Secret Window, Secret Garden, jusqu'à l'épilogue, développe sa trame précisément au-dessus de tels « trous de mémoire », à l'occasion desquels « John Shooter », prenant les commandes, crée une histoire que Morton Rainey s'efforce jusqu'à la fin de comprendre... « D'après Sonny, reprit patiemment Amy, voilà comment les choses se seraient passées : Tom emprunte Lake Drive avec son quatre-quatre. Il voit Mort, debout à l'intersection avec le chemin qui descend vers le lac. [...] Mort le salue de la main. Tom lui rend son salut. Il passe devant lui. Puis (toujours d'après ce que raconte Sonny, King prend parti contre la National Rifle Association (NRA) dans Guns, il concède dans le même temps qu'il possède des armes à feu, dont il se refuse à prôner la complète prohibition. D'ailleurs, c'est la fille surentraînée d'un fanatique de la carabine qui sauve la mise des héros du récent Joyland, en ajustant le tueur en plein visage.

Le débat autour du port d'armes

Gabriel Tallent, auteur de "My Absolute Darling", aborde également cette question : "C'est une question très importante. Il m'est pourtant malaisé d'en parler lors d'entretiens comme celui-ci, car je pense que résumer la chose en trois lignes ne rendrait service à personne. L'un des plus graves problèmes des Etats-Unis d'aujourd'hui est la très grande dégradation de la parole publique. Nous perdons notre capacité à discuter des sujets importants avec sérieux et nuance. Je suis pour une plus grande restriction du port d'armes, mais je ne veux pas attaquer ou caricaturer ceux qui ne pensent pas comme moi. Je ne parle pas ici du très grave soutien institutionnel dont bénéficie l'industrie des armes à feu. Je parle de ceux de mes compatriotes qui ont une position différente de la mienne. Je veux pouvoir dialoguer avec eux. J'en ai même vraiment envie. Nous ne pouvons pas nous limiter aux phrases chocs, aux positions partisanes et aux dogmes."

La censure et Stephen King

Depuis quelques mois, l’État de Floride est au centre d’une polémique qui ne cesse de faire du bruit : le bannissement de certains livres dans les écoles et les bibliothèques publiques. Parmi les victimes de cette vague de censure, des auteurs emblématiques dont Stephen King, certains de ses romans ayant été jugés “inappropriés” par des groupes conservateurs.

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Ses romans, souvent noirs et dérangeants, sont devenus une cible pour certains groupes qui y voient des thématiques trop violentes ou immorales pour les jeunes lecteurs. Stephen King ne fait pas dans la dentelle. Ses romans abordent souvent des sujets difficiles, voire tabous : la violence à l’école (Carrie), l’abus sexuel et la pédophilie (Ça), la folie meurtrière (Misery) ou encore les violences domestiques et l’addiction (Shining). Plusieurs parents et groupes militants se sont mobilisés pour faire retirer ces livres des rayonnages, estimant qu’ils pourraient influencer négativement les jeunes lecteurs.

S’il n’a pas réagi davantage, King a toujours soutenu que ses romans, bien que troublants, ont un rôle à jouer dans l’éducation des jeunes. Selon lui, ils leur permettent d’affronter des réalités difficiles à travers la fiction, de développer leur esprit critique et de comprendre le monde complexe dans lequel ils vivent. Bien qu’il ait fait lui-même retirer son roman Rage des librairies, il a toujours défendu qu’il permettait de mieux comprendre et mieux appréhender ce qu’il peut se passer dans la tête d’un ado qui commet une tuerie de masse dans son école.

L'horreur est humaine

Never Flinch, le dernier roman de Stephen King, ouvre un nouveau chapitre dans l’univers de Holly Gibney, sa détective privée devenue l’une des figures les plus aimées des lecteur·ices du maître de l’horreur. Et si, au-delà de ses succès phénoménaux depuis cinquante ans (Shining, Carrie, Misery, La Ligne verte…), Stephen King était avant tout un véritable humaniste ? Un écrivain qui a tout compris de nous, humains - de nos peurs les plus enfouies à notre désir, souvent contrarié, de beauté.

Stephen King est un sacré farceur. car l’horreur, ce vaste domaine fictionnel où il règne sans égal et que beaucoup n’osent pas encore approcher de peur d’avoir peur, n’est en réalité pas son propos. Son truc à lui, par-delà l’angoisse qu’il met en scène et les frissons que ses ouvrages inspirent aux lectrices et lecteurs, tient à la fois de la catharsis et de la plongée dans l’un des plus grands questionnements de notre époque : la santé mentale. Comment va-t-on, au fond ? Comment fait-on pour vivre avec (ou malgré) les terreurs de l’enfance, l’injustice du monde, les abus en tous genres et les souvenirs qui jamais ne nous laissent tranquilles ?

À l’inverse de ses devanciers que sont H.P. Lovecraft, Bram Stoker ou Mary Shelley, Stephen King n’a pas peuplé son univers d’extraterrestres, de créatures inhumaines ou de monstres ignobles (il y a parfois ce genre de « personnages » dans ses romans). Il répond que les histoires sont partout. Il suffit d’observer autour de soi. Puis tirer les fils, imaginer comment pourrait survenir ce qu’il appelle « la lézarde dans le miroir », ce moment où un drame secoue des vies ordinaires, et la manière dont chacun y fait face. Ainsi, une anonyme pendue au téléphone sera à l’origine de Cellulaire, un chien agressif inspirera Cujo, un séjour dans un hôtel en fin de saison servira de trame à Shining.

Plus largement, en tant qu’humains, de quoi avons-nous peur ? « Du chaos, de l’étranger, du changement. » En 2016, il balance des tweets : « Mon nouveau livre d’horreur : Il était une fois un homme du nom de Donald Trump, qui voulait être président. Peu importe, ou tant mieux ! Le fait est qu’il occupe aujourd’hui une place très élevée dans la noblesse pop, peut-être même celle du King.

Stephen King : Un Don de Conteur

Stephen King a aussi beaucoup décortiqué la position et la vie des écrivains puisque bon nombre de ses personnages en sont. L'enfance et bien sûr les peurs qui prennent racine dans l'enfance, sont là aussi des thématiques qui reviennent très régulièrement dans ses romans. Bien sûr, ce thème atteint son apothéose et le King y a d'ailleurs abordé tout ce qu'il souhaitait dire sur le sujet, dans son roman "ça". Enfin, peut-être à cause de l'éducation religieuse qu'il a reçue, il décortique aussi beaucoup l'affrontement entre le Bine et le Mal dans ses histoires. Il dit avoir été beaucoup influencé par Richard Matheson, Ray Bradbury, Edgar Allan Poe, Shirley Jackson et bien sûr H.

School Shootings et Culture Pop

Les school shootings entraînent des épidémies similaires: un cas initial d'un adolescent, largement couvert, qui entraîne un véritable culte, des identification d'autres adolescents mal dans leur peau et au final des imitations. Le résultat: un véritable effet Werther du school shooting. Certains chercheurs conseillent donc aux médias une certaine retenue dans le traitement des school shooting, notamment dans le portait qui est fait des auteur. Comme pour le suicide des célébrités, cela permettrait d'éviter les identifications et le passage à l'acte.

La pop culture a intégré ces tueries. Mais les tueurs partagent aussi souvent certaines références culturelles. Publié en 1977, c'est l'histoire d'un élève qui tue son professeur avant de prendre sa classe en otage. Plusieurs adolescents auteurs de school shootings citèrent cet ouvrage comme source d'inspiration En 1988, un adolescent, qui s'identifiait au héros du livre, prend sa classe en otage. Même scénario en 1989 et 1997, où à chaque fois un exemplaire du livre qui est trouvé chez les jeunes assaillants. En 1996, Barry Loukaitis 14 ans, abat deux élèves dans sa classe. Puis il se tourne vers son professeur de mathématiques et lui lance: «C'est plus fort que l'algèbre, hein?» avant de l'abattre. Une phrase qui aurait été inspirée du roman de Stephen King. Après la tuerie de Columbine, l'écrivain demanda à son éditeur de suspendre la publication de Rage.

Pour expliquer ce retrait, King évoque son malaise à l'idée que son livre puisse autant inspirer les auteurs de school shootings. Mais il rappelle que si parfois la réalité reproduit la fiction, c'est d'abord la fiction qui s'inspire de la réalité. Et cette réalité, c'est un pays surarmé. «Nous aimons les armes, et trop de personnes instables y ont accès. Une religion que condamne aujourd'hui la «génération des mass shootings» qui demande une restriction sur les armes.

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