Longtemps tabou, le suicide fait des ravages dans le monde agricole. Les agriculteurs sont plus touchés par le suicide que le reste de la population. Chaque agriculteur breton peut aujourd’hui citer le nom d’un voisin, d’une connaissance ou d’un proche qui est passé à l’acte.
Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un phénomène nouveau, mais bel et bien un fait ancien, assure le sociologue Nicolas Deffontaines. Le suicide des agriculteurs a été mis à l’agenda médiatique au moment de la grève du lait de 2008-2009, explique le sociologue. Cela a suggéré l’idée que le suicide des agriculteurs apparaissait avec les retournements conjoncturels des prix des producteurs.
Un autre travail mené par Santé publique France (SPF) comptabilise 786 suicides d’agriculteurs entre 2007 et 2011. Bien que sous-évalué, ce chiffre révèle que près de la moitié des décès concerne des agriculteurs cultivant moins de 50 ha. Enfin, même les catégories d’agriculteurs qui se suicident le moins passent davantage à l’acte que les ouvriers, en deuxième position.
En 2021, la MSA (Mutualité sociale agricole) produisait une étude comparative portant sur les suicides chez les assurés agricoles et chez les assurés de l’ensemble des régimes de protection sociale. Statistiquement, les agriculteurs de 15 à 65 ans ont un risque de se suicider 30% supérieur aux autres catégories professionnelles.
Dans son rapport 2024 sur les charges et les produits, la MSA précise : "En 2020, les consommants de soins du régime agricole de 15 à 64 ans ont un risque de mortalité par suicide supérieur de 30,9 % à celui des assurés tous régimes". Si l’on prend uniquement les propriétaires agricoles, en excluant les salariés agricoles, "l’excès de risque est de 77,3 %". Plus les agriculteurs sont âgés, plus le risques est important : les agriculteurs de 65 ans et plus ont statistiquement un risque 63,5% supérieur de se suicider que dans l’ensemble de la population.
Lire aussi: Robert Combas : un artiste incontournable
Selon le décompte de la MSA, publié dans un rapport datant d’octobre 2022, 529 agriculteurs affiliés se sont donné la mort en 2016. Selon son décompte, publié dans un rapport datant d’octobre 2022, 529 agriculteurs affiliés se sont donné la mort en 2016. Ce sont les derniers chiffres publiés. Cela correspond à environ 1,5 suicide par jour.
Les causes du suicide sont souvent multifactorielles. Aux causes professionnelles se cumulent bien souvent des problèmes personnels, familiaux, de couple, voire de grande solitude. Les raisons sont variées, complète Annie Pasquier, de Solidarité Paysans. Il y a les difficultés techniques, l’endettement, l’isolement, les problèmes familiaux, la santé… Quand un agriculteur ne peut plus monter sur son tracteur, cela peut faire de lourds dégâts.
Les faibles revenus des agriculteurs et le sentiment de dénigrement, les principales causes pour expliquer ce phénomène. Même si les causes d’un suicide restent toujours "multifactorielles", précisent les auteurs, plusieurs facteurs reviennent régulièrement dans les témoignages recueillis par le groupe de travail : "la question économique et l'endettement, le sentiment de dénigrement, l'isolement, les relations familiales complexes dans le monde agricole en raison de l'héritage et du poids de la transmission, le modèle agricole lui-même poussant parfois à une course à l'agrandissement, un sentiment de perte de la liberté d'exploiter, la surcharge de travail et le manque de reconnaissance."
L’association Solidarités Paysans qui vient en soutien aux agriculteurs en difficulté observe d’ailleurs que les personnes qui frappent à sa porte parlent désormais en priorité de leur mal-être avant d’évoquer leurs problèmes économiques. Ils viennent chercher l’écoute qu’ils n’ont pas eue dans leur environnement proche ; et encore plus rarement de la part de leurs voisins agriculteurs plus préoccupés par la reprise du foncier que par le soutien à l’autre.
Selon Nicolas Deffontaines, ces statistiques sont trop pauvres pour comprendre les raisons du suicide paysan. C’est pourquoi il a mené sa propre enquête en retraçant le parcours de vingt-huit personnes qui se donné la mort. Il en a ressorti quatre configurations suicidogènes :
Lire aussi: Enjeux du suicide par arme à feu
« Ta ferme ne vaut pas une vie ». Cette simple phrase, ô combien lourde de sens, lui a suffi pour ne commettre l’irréparable, témoignait récemment Olivier, ex-agriculteur d’une quarantaine d’années dans la Manche. Ses parents avaient trouvé les mots justes pour décharger leur fils de la responsabilité que ce dernier pensait devoir porter sur ses épaules : assurer la transmission de la ferme familiale léguée de génération en génération. Trop d’agriculteurs en détresse n’ont pas cette chance d’entendre ce type de parole salvatrice.
Pour Yannick Bodin, président de la Coordination Rurale dans la Manche, cela correspond à ses observations dans la Manche. Les raisons de ces suicides sont souvent économiques, mais les agriculteurs souffrent de solitude.
Les agriculteurs sont davantage exposés à la pauvreté que le reste de la population : 18 % des membres des ménages agricoles vivent sous le seuil de pauvreté, avec 13 000 euros par ans pour une personne. D’après les dernières données publiées par l’Insee, dans un rapport de 2022, 26% des agriculteurs vivaient sous le seuil de pauvreté en 2019, c’est-à-dire environ un quart.
Pression financière d'abord, avec des marges de plus en plus rognées et des clients de plus en plus exigeants en terme de prix et de coûts. L'image de l'agriculteur s'est dégradée. Pollueur, fabricant de nourriture de mauvaise qualité, inculte : tous ces clichés favorisent un malaise dans les milieux agricoles. Clichés auxquels il faut ajouter le sentiment de passer sa journée au boulot, et de ne jamais s'en sortir financièrement. Les fruits du travail d'un agriculteur ne correspondent pas à son niveau d'investissement.
Pour rompre le silence, la MSA, la sécurité sociale des agriculteurs, a mis en place un numéro d’écoute, Agri’écoute, qui tente d’accompagner les agriculteurs avant qu’ils ne commettent un acte irréparable. La MSA a mis en place un numéro vert de prévention du suicide : 0800.100.660.
Lire aussi: Le suicide par arme à feu : chiffres clés en France
Alléger les démarches administratives et les normes qui pèsent sur les exploitations. Il faudrait favoriser le lien direct entre producteur et agriculteur, améliorer les transmissions des biens fermiers et pourquoi pas, réduire la taille des fermes. Il faut bien comprendre que dans un modèle social et économique consumériste et matérialiste, certains agriculteurs ne parviennent plus à suivre la cadence.
Quand un agriculteur se tourne vers l’association Solidarités Paysans, une grande partie de la mission est l’écoute. Deux bénévoles vont à la rencontre de la personne qui demande de l’aide, chez elle. Ensuite, un accompagnement est proposé. Que ce soit se tourner vers une association ou monter sur un bateau pour prendre l’air : des réseaux existent pour sortir de l’isolement, parler de sa détresse.
Il ne faut pas s'enfermer dans son travail.
tags: #agriculteur #suicide #Manche #causes