La vente d'armes à l'Arabie saoudite suscite de vives controverses, notamment en raison de son implication dans le conflit au Yémen.
C’est il y a tout juste un an, le 26 mars 2015, que l’Arabie saoudite est entrée dans le conflit au Yémen, à la tête d’une coalition de neuf pays arabes.
Depuis, les accusations fusent. La coalition procéderait à des campagnes de frappes aériennes « indiscriminées et disproportionnées », selon les termes de Human Rights Watch, ciblant les groupes armés houtistes mais touchant aussi de fait les populations civiles.
Hôpitaux, écoles et sources d’eau potable seraient régulièrement bombardés. L’Arabie saoudite refuse systématiquement toute forme d’investigation indépendante sur ces allégations. Est également évoqué l’usage de bombes à fragmentation et d’armes à sous-munitions, bannies au niveau international.
Le groupe d’experts de l’ONU sur le Yémen a lui-même estimé, en janvier, que certaines des frappes aériennes menées par la coalition emmenée par l’Arabie saoudite relevaient potentiellement de crimes contre l’humanité.
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« En continuant à vendre des armes à un pays qui commet des violations sans faire grand-chose pour empêcher ces abus, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France risquent d’être complices d’actes illégaux entraînant la mort de nombreux civils », dénonce donc Philippe Bolopion, de Human Rights Watch.
En 2015, selon les chiffres compilés par l’ONG, les États-Unis ont vendu pour 12 milliards de dollars d’armement à l’Arabie saoudite en 2015, le Royaume-Uni pour 3 milliards, et la France pour 500 millions - en l’occurrence la vente de 23 hélicoptères Airbus H145, qui s’ajoutent aux hélicoptères français déjà utilisés sur le terrain.
Second importateur mondial d’armement après l’Inde, l’Arabie saoudite reçoit 59% de ses armes de l’Union européenne, et notamment de la France. Comme le rappelle Amnesty international, notre pays « a depuis 2010 délivré 1305 autorisations d’exportations de matériels de guerre (AEMG) à l’Arabie saoudite pour plus de 5 milliards d’euros et a livré le pays pour plus de 2,5 milliards d’euros ».
« La France équipe les forces armées saoudiennes (terre, air et mer) mais aussi, plus récemment, les unités de la Garde nationale.
Rien qu’en 2014, les firmes françaises ont vendu au royaume saoudien 70 missiles de type non précisé, des véhicules blindés et des systèmes d’artillerie.
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L’Arabie saoudite est ainsi de loin le premier importateur d’armement français sur la période 2010-2014, objet du dernier rapport au parlement sur les exportations d’armement de la France.
Deux autres pays de la coalition emmenée par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Maroc, figurent à la quatrième et à la sixième place de cette liste.
Et ces chiffres datent d’avant les gros contrats de ventes d’armes annoncés en 2015 à d’autres nations belligérantes au Yémen, comme le Qatar et l’Égypte.
Sur les 16 milliards de contrats d’armement obtenus par les firmes françaises en 2015, les trois quarts concernent le Moyen-Orient.
Le 25 février dernier, les députés européens ont adopté, malgré le lobbying de l’Arabie saoudite, un amendement requérant de la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini « une initiative qui vise à imposer un embargo » sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite « étant donné les graves allégations de manquement au droit humanitaire international » au Yémen.
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Le parlement néerlandais est pour l’instant le seul en Europe (et au monde) à avoir voté une telle mesure.
Le Parlement européen, lui, n’a pas le pouvoir d’imposer un embargo. Il s’agissait surtout pour lui d’envoyer un message aux gouvernements européens qui continuent à encourager sans trop de scrupules les ventes d’armes à l’Arabie saoudite.
En Espagne, la livraison à l’Arabie saoudite de 400 bombes à guidage laser aura bien lieu. Ainsi en a décidé Madrid, jeudi 13 septembre, après huit jours de tergiversation.
Le septième exportateur mondial d’armes conventionnelles, par la voix de son ministère de la défense, avait pourtant remis en cause, le 4 septembre, ce contrat représentant un montant de 9,2 millions d’euros, controversé en raison de la guerre au Yémen, en particulier après les bombardements de la coalition militaire dirigée par Riyad, début août, qui ont fait 51 morts dont 40 enfants, dans une attaque contre un bus.
« Au final, la décision est de livrer ces bombes pour honorer un contrat datant de 2015 et dans lequel nous n’avons découvert aucune irrégularité justifiant de ne pas l’exécuter », a affirmé, jeudi 13 septembre, le ministre espagnol des affaires étrangères Josep Borrell sur la radio Onda Cero, pour justifier cette marche arrière.
Il a toutefois omis la raison pour laquelle le gouvernement espagnol a finalement reconsidéré sa position : cette annulation aurait mis en danger la commande par l’Arabie saoudite de cinq corvettes, pour 1,8 milliard d’euros, qui doivent être construites par l’entreprise publique espagnole de chantiers navals Navantia en Andalousie, bastion socialiste.
Les salariés ont manifesté leurs craintes pour l’emploi si cette commande n’était pas finalisée. Le contrat prévoit également la construction d’une base navale sur le territoire saoudien pour accueillir ces navires…
Comme en Espagne, le débat sur le commerce des armes s’amplifie dans d’autres pays européens.
En Suisse, une coalition récolte actuellement des signatures afin de lancer une initiative populaire sur les exportations d’armes. À la mi-juin, le Conseil fédéral avait en effet décidé d’assouplir l’ordonnance sur ces exportations pour pouvoir livrer des armements à des pays en guerre. Cette décision, justifiée officiellement par la nécessité de soutenir l’industrie d’armement suisse face à la concurrence internationale, avait provoqué un tollé.
La controverse existe aussi en Belgique et en Allemagne. Le 29 juin dernier, le Conseil d’État belge, saisi par des ONG, a suspendu huit licences d’exportation d’armes accordées par le gouvernement wallon vers l’Arabie saoudite, jugeant que la région n’avait pas procédé aux nécessaires vérifications de respect des droits fondamentaux dans ce pays.
Le commerce continue néanmoins avec Riyad. Le secteur emploie plus de 11 000 personnes en Wallonie. Et en 2017, avec 153 millions d’euros, Riyad figurait parmi ses meilleurs clients.
« Ce qui se joue, c’est le chantage à l’emploi », dénonce l’eurodéputé belge Philippe Lamberts (Verts), qui regrette la régionalisation de cette compétence il y a quinze ans. « Cela a rendu la pression politique encore plus forte », souligne cet élu.
Outre-Rhin, le gouvernement d’Angela Merkel s’est engagé à durcir les conditions d’exportation et à « mettre fin immédiatement aux exportations d’armes vers des pays impliqués dans le conflit yéménite ».
La polémique dépasse les seules ventes à l’Arabie saoudite. En janvier, en pleine négociation pour former le gouvernement, des images de blindés conduits par l’armée turque ont choqué l’opinion lors de l’offensive contestée menée à Afrin dans le nord de la Syrie.
Dans une lettre adressée début septembre au président Emmanuel Macron, seize ONG humanitaires internationales ont réitéré leur appel à la suspension immédiate des transferts de matériels militaires et d’équipements connexes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, « dès lors qu’ils sont susceptibles d’être utilisés au Yémen pour commettre ou faciliter des violations graves du droit international humanitaire ».
Entre 2008 et 2017, Riyad a été le deuxième plus gros client de la France, devant l’Égypte et derrière l’Inde. Selon Amnesty International, l’utilisation d’armes françaises - des chars Leclerc et des Mirage 2000-9 fournis aux Émirats - dans le conflit yéménite est établie.
La France continue à livrer des munitions probablement utilisées au Yémen, à assurer la maintenance et à fournir une assistance technique pour des matériels engagés dans ce pays.
Au sein de l’UE, chaque État membre garde sa souveraineté pour autoriser ou interdire l’exportation d’armement. Et tout juste existe-t-il un droit de regard lorsqu’un pays donne son feu vert à « une transaction globalement identique » à celle qu’un autre a refusée au cours des trois dernières années, selon une position commune établie en 2008.
Il suffit au pays favorable à la vente d’en avertir son voisin « en fournissant une argumentation détaillée ».
En novembre 2017, le Parlement européen a voté une proposition de résolution en faveur d’un embargo européen sur les armes vendues à l’Arabie saoudite. Mais l’initiative relève du symbole.
Une autre solution consisterait à restructurer le marché européen de l’armement. Le président d’Eurodéfense-France, Patrick Bellouard, milite en faveur d’une meilleure mutualisation de moyens. « Plus on sera capables de travailler entre Européens, moins on sera tributaires des marchés qui peuvent s’avérer risqués sur le long terme », plaide-t-il.
C’est ce qu’est censé faire le fonds européen de défense, que la Commission aimerait bien doter de 13 milliards d’euros sur 2020-2027.
Encore faudra-t-il se mettre d’accord sur une stratégie de vente pour l’armement produit en commun. Aujourd’hui, pour la commercialisation du Tigre, hélicoptère de combat franco-allemand construit par Airbus Helicopters, chaque pays garde la main sur ses contrats, et l’autre partenaire est tenu d’honorer la livraison sans avoir son mot à dire sur l’acheteur.
Mais qu’en sera-t-il pour le futur avion de chasse européen (Dassault Aviation et Airbus) ?
Dans ce genre de débat sur les ventes d’armes, il faut bien reconnaître que tout est devenu de plus en plus binaire. Que des démocraties comme la France vendent des armes à des pays qui ne le sont pas, comme l’Arabie saoudite et les Emirats, voilà qui parait pour certains déjà contestable.
Mais pour illustrer la complexité de ce dossier des ventes d’armes, il faut rappeler des vérités qui font parfois mal à entendre. D’abord, la France est, selon les années, l’un des trois premiers exportateurs d’armes dans le monde.
Ensuite, elle s’efforce de livrer à des pays qui ne sont pas en guerre mais qui pourraient bien s’y retrouver confrontés. Tertio, et cette notion suscite souvent de l’indignation, mais si la France cessait de produire ou d’exporter, d’autres le feraient à sa place à commencer par les Etats-Unis, la Russie et la Chine.
Est-ce que ce secteur économique, industriel et stratégique doit leur être abandonné?
"On a beau dire que ce secteur emploie en France 150.000 personnes et 400.000 indirectement, cet argument semble négligé, comme s’il était sulfureux"
Et puis, il y a le modèle économique de l’industrie de l’armement. On a beau dire que ce secteur emploie en France 150.000 personnes et 400.000 indirectement, cet argument semble négligé, comme s’il était sulfureux.
Idem pour les résultats à l’exportation, ce qui permet de rééquilibrer un commerce extérieur structurellement déficitaire. Sans oublier la recherche et le développement qui, comme chacun le sait, a d’infinies répercussions sur les inventions et les technologies dans le domaine civil et la consommation courante.
C’est tout le paradoxe du débat public sur ce sujet. D’un côté, tout le monde est d’accord pour dire que la guerre est une chose atroce qu’il faut éviter à tout prix et c’est pour cela que la diplomatie existe.
De l’autre, l’armée française, est plébiscitée en tant qu’institution et pour son courage dans les opérations extérieures. Or, ses équipements ne peuvent être développés que s’ils sont également vendus à l’export.
Le problème, c’est qu’une fois que le conflit est là, il y a au moins trois options : La neutralité diplomatique, c’est le cas de la Suisse, qui soit dit en passant est le 11e exportateur mondial ; l’engagement aux côtés de l’un des belligérants, ce n’est pas le cas de la France au Yémen, même si une partie des armes vendues avant le conflit sont aujourd’hui utilisées par les saoudiens et les émiriens ; ou la volonté de jouer un rôle dans une zone stratégique pour l’Europe.
Or le Moyen Orient et le Golfe restent, pour l’Europe, notre sud et notre accès à l’Asie. Bref, les diplomates et les militaires français, quels que soient nos gouvernements, rappellent une chose que l’on doit prendre en considération au même titre que ce qu’énoncent, et c’est leur devoir, les ONG : la paix chez soi se construit par la défense, celle-ci n’est viable que si elle innove et exporte.
Ensuite, il est vrai qu’on peut choisir ses clients ou rompre ses contrats et ses alliances. Mais dans ce cas, c’est sa propre crédibilité et sa signature que l’on met en doute.
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