L’agglomération de Châteauneuf, formée au haut Moyen Âge à l’ouest de la cité de Tours, présente des caractéristiques qui en font une zone d’étude privilégiée de la fabrique urbaine.
Au Xe siècle, une enceinte a été construite autour de la collégiale Saint-Martin et du quartier canonial, englobant également une partie du bourg laïc situé au nord.
Le castrum sancti Martini est ainsi créé en opposition avec la cité, où se trouve l’évêque. Entre ces deux pôles, le monastère Saint-Julien est établi dans une zone à l’occupation plus lâche.
Le XIIe siècle correspond quant à lui au développement démographique et économique du bourg laïc et donc à l’émergence des bourgeois, ce qui a eu des implications sur le fonctionnement de Châteauneuf.
Le bâti médiéval n’avait été que peu pris en compte jusqu’à présent dans l’étude de la fabrique urbaine, à l’exception des travaux de Pierre Garrigou Grandchamp qui ont donné lieu à deux publications.
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Le projet de construction d’une enceinte autour de Saint-Martin apparaît dans les sources écrites au début du Xe siècle où il est présenté comme une nécessité pour répondre à la menace des incursions scandinaves de la seconde moitié du Xe siècle.
Mais il s’agissait également pour le chapitre et pour l’abbé laïc de l’époque d’obtenir des privilèges politiques. Hélène Noizet a expliqué la nécessité à ce moment de renforcer l’institution martinienne pour rivaliser avec la cité de Tours. Le roi a accepté la construction du castrum en même temps que la création du suburbium sancti martini : un territoire seigneurial propre à Saint-Martin, qui bénéficie dès lors de l’immunité.
Celle-ci a été étendue quelques mois plus tard au bourg qui entourait le castrum, jusqu’à la Loire, facilitant ainsi le contrôle de l’approvisionnement par voie fluviale. L’ensemble devient donc au début du Xe siècle un territoire politique autonome, autorisé à frapper sa monnaie.
La construction de l’enceinte a été effectuée au cours du Xe siècle, mais la date exacte demeure incertaine. Les sources écrites évoquent un castrum dès le début du Xe siècle, mais Charles Lelong a émis l’hypothèse d’une première construction en terre et bois, remplacée à la fin du Xe siècle par une enceinte en pierre.
L’emprise de l’enceinte a été définie avec la basilique Saint-Martin comme centre, en englobant le quartier canonial au sud et une partie du bourg laïc au nord.
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L’enceinte est très peu conservée en élévation actuellement : seules deux tours sont encore visibles. L’une se situe au sud, rue Néricault-Destouches, et a été intégrée dans un hôtel particulier au XVe siècle. L’autre, à l’est, est l’une des trois tours dégagées rue Baleschoux dans les années 1940 après l’incendie de la ville.
L’enceinte formait un quadrilatère de plus de 200 m de côté, entouré d’un fossé de 5 m de large pour 3 m de profondeur et distant d’une vingtaine de mètres de la courtine.
La courtine a été construite en petit appareil et mesurait 2,5 m à 3 m de large. L’intérieur était composé d’un niveau bas aveugle et d’étages où s’ouvraient des baies couvertes d’arcs plein cintre alternant briques et pierres, dont deux exemples sont encore conservés.
La construction de cette enceinte et du fossé sur un plan régulier a dû avoir une incidence sur l’agglomération de Saint-Martin, dont on connaît peu l’organisation au haut Moyen Âge.
Il est possible toutefois que la forme et l’emplacement de l’enceinte correspondent à une organisation plus ancienne, celle des voies héritées de l’Antiquité, et l’étude morphologique a permis de proposer une hypothèse complémentaire. L’existence d’une patte d’oie face à la porte nord de l’enceinte et celle de rues parallèles descendant vers la Loire indiquent une réorganisation partielle de la voirie.
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Le castrum de Saint-Martin présente lui aussi des tours de flanquement et l’utilisation de briques pour le couvrement des baies. On peut en conclure que l’enceinte du IVe siècle a certainement servi de modèle à celle de Saint-Martin. Ainsi, le choix de construire une enceinte similaire à celle du IVe siècle devait constituer pour le chapitre de Saint-Martin un moyen de se présenter en égal de la cité épiscopale.
Le plan et l’emprise du castrum ne sont pas anodins : en construisant une enceinte englobant à la fois le quartier canonial et une partie du bourg laïc, le chapitre a fait le choix d’associer les autres habitants de l’agglomération de Saint-Martin au quartier canonial.
Cette enceinte a été conçue à l’origine comme un élément prestigieux, remplissant des fonctions ostentatoire et défensive, utilisées dans un but politique et identitaire. Elle matérialise les privilèges obtenus, en concurrence avec la cité, pour la création d’une nouvelle entité urbaine.
La basilique Saint-Martin était en effet entourée de nombreuses églises paroissiales et de plusieurs chapelles. La topographie religieuse a donc influencé la formation de l’espace urbain, puisque cette densité d’églises a impliqué l’existence de quartiers canoniaux, de cimetières paroissiaux et d’autres édifices liés au fonctionnement du culte. Des maisons canoniales ont ainsi pu être identifiées au sud du castrum, dans le claustrum de Saint-Martin, mais également au nord, autour de la collégiale Saint-Pierre-le-Puellier.
D’autres bâtiments situés dans le bourg sont caractéristiques des maisons mixtes, remplissant à la fois une fonction d’habitation dans les niveaux supérieurs et de commerce au rez-de-chaussée. Enfin, de nombreuses habitations privilégiées ont été identifiées dans le castrum et dans le bourg.
Un type d’habitations privilégiées est particulièrement représenté à Châteauneuf : les maisons-tours, avec seize occurrences au minimum sur une surface réduite, à l’angle nord-est du castrum.
L’exemple le mieux conservé en élévation jusqu’au XXe siècle était la tour Foubert, datant du XIIe siècle et détruite en 1958.
Un ensemble d’au moins quatre maisons-tours construites contre l’enceinte a été identifié : elles présentent des caractéristiques quasiment identiques et datent de la fin du XIIe siècle, d’après la forme des ouvertures, des éléments porteurs et des traces d’outils.
Ces maisons-tours ont été construites selon les mêmes techniques architecturales et avec les mêmes matériaux, utilisant le calcaire de l’Écorcheveau, extrait dans une carrière au sud de Tours, à Saint-Avertin.
Les façades encore conservées montrent une élévation sur deux niveaux minimum, avec des ouvertures au rez-de-chaussée (porte et baies) et de grandes fenêtres probablement géminées à l’étage. Ces édifices ont la caractéristique commune d’avoir un niveau bas semi-enterré, correspondant aux rez-de-chaussée et caves actuels, couvert d’un plancher et consolidé par des arcs de décharge retombant sur des piliers composés. Le niveau bas était relié aux étages par une tourelle d’escalier extérieure.
Ces maisons sont accessibles depuis l’extérieur de l’enceinte, et non depuis l’intérieur - au moins dans leur premier état.
Certains habitants ont également fait le choix d’annexer les tours de l’enceinte construite deux siècles plus tôt, en les associant soit à une maison-tour, soit à une habitation d’un autre type. Au 13 rue de l’Arbalète, par exemple, c’est un bâtiment vaste mais peu élevé qui a été construit contre la tour nord-ouest de l’enceinte à l’intérieur, sur l’emprise de la courtine, alors partiellement arasée. Les anciennes tours et les maisons communiquaient probablement aux niveaux supérieurs, mais les vestiges ne semblent pas indiquer de communications en sous-sol dès l’origine.
Ces habitations de type maison-tour ont donc probablement été construites dans un laps de temps court, puisqu’elles semblent correspondre au travail des mêmes artisans dans certains cas. Les choix architecturaux montrent un phénomène d’émulation entre les habitants et une volonté de faire construire des maisons sur le même modèle pour manifester leur réussite sociale.
Les sources écrites attestent au XIIe siècle l’émergence des bourgeois qui se sont enrichis par le commerce et les métiers d’argent. Certains expriment des revendications et cherchent à faire valoir leurs droits face aux chanoines, afin de profiter de la richesse que représente le pèlerinage de Saint-Martin.
Un même sujet de conflit est attesté à partir du XIe siècle et pendant le XIIe siècle : il s’agit de plaintes de chanoines concernant des constructions réalisées par des laïcs. Les bourgeois ont en effet construit leurs maisons sur le mur d’enceinte et dans les fossés, et les chanoines veulent donc les faire détruire.
Les mentions de constructions dans des espaces destinés auparavant à la défense montrent bien les transformations de la ville. Le développement démographique et économique de Châteauneuf est manifeste : la densité d’habitants augmente et les constructions empiètent peu à peu sur les espaces publics.
Les bâtiments les plus anciens en relation avec l’enceinte sont situés pour la plupart contre la face extérieure de l’enceinte, aussi bien au nord du castrum qu’au sud. Le phénomène de construction contre la face extérieure de l’enceinte ne semble en effet pas réservé aux laïcs. Des bâtiments édifiés au sud au XIIe siècle se trouvent en dehors de l’enceinte, mais jouxtent le quartier canonial et ont peu d’ouvertures au rez-de-chaussée, ce qui indiquerait plutôt des habitations de chanoines. En revanche, ce phénomène de réoccupation des espaces auparavant défensifs est plus fréquent et plus dense au nord, dans la partie laïque.
En revanche, le choix de la position de ces édifices, dont les maisons-tours bourgeoises, construits contre l’enceinte et annexant les anciennes tours, indique la volonté des habitants de s’approprier un édifice emblématique de Châteauneuf. L’enceinte avait en effet conservé une valeur symbolique, comme en témoignent les conflits : les chanoines souhaitent conserver l’enceinte et ses fossés libres de constructions pour ce qu’ils représentent historiquement. La construction d’habitats privilégiés (laïcs notamment) à cet emplacement n’est donc pas anodine : elle manifeste une volonté des habitants de s’imposer visuellement dans la ville, en remplaçant ou masquant l’enceinte, les maisons-tours pouvant être plus élevées que la courtine. Ils semblent avoir substitué leurs habitats à l’enceinte, pour en faire des symboles de leur puissance et de leur réussite.
La première expression d’une identité affirmée par l’opposition correspond aux relations entre la cité de Tours et le castrum de Saint-Martin.
La seconde opposition, entre les chanoines et les bourgeois, est moins marquée. Le conflit a été focalisé sur quelques points précis, comme la construction de maisons laïques contre l’enceinte.
Sa première manifestation est la création d’un centre urbain nouveau à partir du Xe siècle.
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