Un argument est régulièrement invoqué à l’appui de l’idée qu’il existe une différence naturelle entre filles et garçons dans les choix de jouets : la même différence aurait été observée chez les singes. La lecture de la littérature scientifique ayant adressé cette question ne nous apprend pas grand chose sur les singes, et encore moins sur les enfants humains. Elle permet en revanche d’éclairer sous un jour intéressant le comportement des personnes qui ont utilisé cet argument, eu égard à la manière souvent fantaisiste - et toujours fallacieuse - dont ils ont résumé cette littérature.
Ce nouvel exemple de vulgarisation scientifique alimentant la naturalisation du genre est aussi l’occasion d’explorer la grande diversité de ses chemins, ainsi que celle des modalités de distorsion des résultats d’études scientifiques.
Le point commun entre ces personnes est qu’elles ont toutes invoqué, dans l’espace public français aux périodes indiquées, des études menées sur des primates non humains concernant les choix de jouets en leur faisant dire bien autre chose que ce qu’elles permettaient de dire. Dans ce qui suit, je décris dans un premier temps les deux seules études publiées à ce jour concernant des différences entre les sexes dans les « préférences » pour certains jouets chez des singes, l’une en 2002 et l’autre en 2008.
Je présente leur contexte, leur méthodologie et leurs résultats, et les commente en ajoutant mes remarques critiques à celles déjà faites par d’autres. Je rappelle dans un deuxième temps comment elles avaient été vulgarisées « à chaud », c’est-à-dire au moment de leur publication. Je passe ensuite en revue des exemples de leur instrumentalisation « à froid » dans l’espace public français, en pointant à chaque fois les reformulations plus ou moins fantaisistes, extrapolations abusives et autres arrangements avec la réalité.
La première étude a été menée sur des singes verts, également appelés vervets, par Gerianne Alexander et Melissa Hines, toutes deux docteures et chercheures en psychologie. Cette étude n’a été publiée ni dans une revue de primatologie, d’éthologie ou de biologie, ni dans une revue généraliste de psychologie ou d’anthropologie, mais dans Evolution and Human Behavior, journal officiel de la Human Behavior and Evolution Society.
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L’objectif de l’étude explicité au début de l’article était d’évaluer la possibilité que les différences entre les sexes dans les choix de jouets puissent émerger indépendamment des mécanismes sociaux proprement humains habituellement proposés pour les expliquer : « nous avons par conséquent testé l’hypothèse que les singes vervets, comme les êtres humains, présentent des différences entre les sexes dans les choix de jouets », expliquent les auteures qui ne donnent aucune justification du choix de cette espèce de primate.
Il est probable qu’elles n’ont en fait pas eu le choix : il se trouve que l’UCLA, à laquelle Hines est à l’époque affiliée, partage avec le centre médical pour vétérans de Sepulveda un laboratoire de recherche sur les primates non-humains dans lequel de nombreux singes vervets sont élevés depuis des décennies. Les 88 singes testés étaient d’âges très divers allant de 2 mois à 15 ans et demi, ce dernier correspondant dans cette espèce à un âge (adulte) avancé.
Les 44 mâles étaient en moyenne âgés de 3.3 ans et les 44 femelles de 4.2 ans. Ils vivaient en captivité dans des cages de 25 mètres carrés ou plus, dans sept groupes stables de 17 à 28 animaux. Six étaient constitués de plusieurs adultes des deux sexes et leur progéniture, un était constitué uniquement de mâles adultes.
Les auteures ne disent pas comment ont été sélectionnés les singes mais il est certain qu’il y a eu une sélection puisque 7 x 17 font 119 (> 88). Pour chaque groupe, le test a consisté à placer successivement dans la cage six jouets, dans un ordre aléatoire et pendant cinq minutes chacun, et à filmer ce qui se passait.
Les vidéos ont ensuite été codées par les auteures pour déterminer deux indicateurs de comportement de chaque animal vis-à-vis de chaque jouet : le temps d’ « approche », défini comme étant le temps passé à moins de 2 mètres du jouet sans le toucher après s’être dirigé vers lui, et le temps de « contact », défini comme étant le temps passé en contact physique avec le jouet après s’en être approché.
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Afin de les acclimater à la procédure, tous les singes ont été soumis une première fois au test. Les auteures expliquent que comme les mâles ont passé substantiellement plus de temps que les femelles (quoique non statistiquement significativement) à proximité (d=0.35) ou au contact (d=0.38) des jouets globalement, il valait mieux comparer les temps en pourcentage plutôt qu’en valeur absolue. Le pourcentage de temps de contact avec un jouet a été calculé en divisant le temps de contact avec ce jouet par le temps total de contact avec l’un ou l’autre des six jouets, et un calcul similaire a été fait pour l’approche.
Du fait de ce mode de calcul, 7 femelles sur 44 n’ayant approché aucun jouet ont été éliminées de la comparaison des pourcentages d’approche, et 14 femelles et 11 mâles n’ayant touché aucun jouet ont été éliminés de celle des pourcentages de contact. Concernant l’approche, elles n’ont trouvé de différence entre les sexes statistiquement significative ni en valeur absolue, ni en pourcentage quelle que soit la catégorie de jouet ou le jouet, c’est-à-dire pour aucune des 18 comparaisons correspondantes.
Concernant le contact en valeur absolue, elles ne rapportent que le fait que les mâles ont passé significativement plus de temps avec la catégorie « masculine » que les femelles, ne disant bizarrement rien des autres comparaisons (on peut raisonnablement supposer que c’est parce qu’elles ne présentaient pas les différences attendues). Elles ne disent pas quelle est l’ampleur de cette différence, mais la valeur F(1, 86) = 5.28 qu’elles rapportent correspond d’après mes calculs à d = 0.5, i.e. un demi écart-type.
Concernant le contact en pourcentage, les auteures ont trouvé que les mâles avaient en moyenne été autant que les femelles en contact avec les deux jouets « neutres », moins qu’elles avec les jouets « féminins » et plus qu’elles avec les jouets « masculins ».
La dispersion des données n’est pas qualifiée ni quantifiée. De même, il n’y a pas moyen de savoir précisément qu’elle est l’ampleur des différences moyennes entre les sexes rapportée à la variabilité (d de Cohen), trois petits histogrammes étalés sur une page presque entière permettant seulement d’en avoir une idée approximative.
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Bien que cette étude ait été conçue, comme on l’a vu, pour tester les différences entre les sexes dans les comportements vis-à-vis de tel ou tel jouet, les auteures rapportent également les résultats d’une analyse faite dans l’autre sens, à savoir les différences entre les jouets à l’intérieur de chaque groupe de sexe. Elles admettent qu’il est délicat d’interpréter ces données en termes de préférence relative pour les jouets « féminins » vs « masculin » dans la mesure où ils ont été présentés successivement et non simultanément (se montrant ici plus rigoureuses que Simon Baron-Cohen, qui a fait fi de ce problème dans sa fameuse étude sur les préférences des nouveau-nés).
Elles rapportent néanmoins les deux résultats suivants : en pourcentage, les femelles ont été en contact significativement plus longtemps avec les jouets « féminins » qu’avec les « masculins », alors que les mâles n’ont pas présenté de différence significative de temps de contact entre jouets « féminins » et « masculins ».
Par ailleurs, les histogrammes présents dans l’article montrent (voir la Figure B ci-dessus) que chez les mâles, le jouet « préféré » a été la peluche (environ 27.5% du temps de contact), largement devant la balle, la casserole et la voiture (env. 19% à 17% chacun) suivis de la poupée et du livre (env. 8% chacun), et que chez les femelles le jouet « préféré » a été la casserole (environ 28% du temps de contact), devant la peluche et la poupée (env. 23% et 22%) suivis des balle, voiture et livre (env.
Toujours en utilisant le temps de contact exprimé en pourcentage, les auteures ont également testé deux hypothèses intéressantes eu égard à la façon dont ce type d’observations sur les singes est parfois interprété. Conformément à leur orientation théorique, les auteures concluent que leurs données suggèrent que les différences entre les sexes dans les choix de jouets sont en partie naturelles.
Plus précisément, leur scénario est que des préférences « sexuellement dimorphiques » seraient apparues tôt dans l’évolution, avant l’émergence de la « lignée des hominidés », qui contribueraient aux choix de jouets « sexuellement dimorphiques » des enfants humains actuels. Selon elles, le cerveau des primates a en effet évolué de telle sorte qu’il développe naturellement des systèmes spécialisés de reconnaissance de catégories d’objets, ces systèmes pourraient guider les choix d’objets, et certaines caractéristiques des jouets utilisés ici auraient une « signification adaptative » différente pour les mâles et les femelles.
La question est alors de savoir quelles caractéristiques joueraient ici et en quoi leur reconnaissance/préférence aurait une fonction adaptative. Pour ce qui est de la fonction adaptative des « préférences » pour la balle et la voiture plus marquées chez les mâles que chez les femelles, il pourrait selon elles s’agir d’une prédisposition à s’intéresser à des objets avec lesquels on joue de manière « active », sélectionnée au cours de l’évolution car préparant à « la chasse, la recherche de nourriture ou de partenaires ».
Pour ce qui est de la « préférence » plus marquée chez les femelles que chez les mâles pour la casserole et la poupée, leur hypothèse est que les femelles sont particulièrement sensibles aux indices déclenchant un « comportement maternel » maximisant la survie des bébés. Comme leur test réalisé en regroupant les jouets « ressemblant à des êtres animés » (poupée, chien) d’un côté et ceux ressemblant à des objets inanimés de l’autre n’a pas montré de différence entre les sexes, elles concluent que ce n’est pas cette caractéristique qui joue ici, d’autant qu’elle laisserait inexpliquée la différence observée pour la casserole.
Elles formulent alors l’hypothèse suivante : puisqu’ « il a été observé que les femelles macaque rhésus présentent une préférence pour la couleur ‘rose-rougeâtre’typique des visages de bébés singes vervets par rapport au jaune ou au vert » (souligné par moi), la « préférence » plus marquée chez les femelles vervets que chez les mâles pour la casserole (qui se trouve être rouge) et pour la poupée (au visage rose) s’expliquerait par une prédisposition à être réceptives à ces couleurs qui « pourraient signaler des occasions de comportement de soin nourriciers ».
D’ailleurs, soulignent-elles, on a justement constaté que les filles sont plus susceptibles que les garçons de préférer les « couleurs chaudes (i.e. rose et rouge) aux couleurs froides (i.e.
Quelques remarques s’imposent, invitant à prendre les résultats de cette étude avec précautions et leur interprétation par les auteures avec une nécessaire distance critique. Cette étude a été faite sur un échantillon de taille acceptable en éthologie mais qui reste modeste dans l’absolu (63 singes pour l’indicateur de contact principalement utilisé). La période d’observation était très courte, assez éloignée des standards de l’éthologie : 5 ou 10 minutes par jouet selon les groupes de singes, temps duquel il faudrait en outre retrancher pour chaque singe celui pendant lequel un autre singe l’empêchait d’entrer en contact avec le jouet. C’était la première étude testant ce type de comportement chez des vervets, et elle n’a pas été répliquée.
Indépendamment des biais éventuels liés à la manière dont les auteures ont codé les vidéos et choisi d’exploiter leurs données compte tenu de leurs croyance et paradigme de recherche, de nombreuses sources de biais sont susceptibles d’avoir contribué à créer des différences pouvant n’être que des artefacts du dispositif expérimental ou le fait du hasard : l’échantillon initial a été défini on ne sait comment (peut-être pas au hasard) et a en outre été amputé a posteriori d’un nombre substantiel de singes n’ayant pas touché les jouets ; davantage de femelles que de mâles ont été éliminées par cette procédure; il s’agit de singes vivant en captivité dans de relativement petits enclos, dont les comportements ne sont par conséquent pas représentatifs a priori de ce qui se passe dans la nature; les femelles étaient en moyenne plus âgées que les mâles; certains mâles vivaient dans une cage non mixte et toutes les femelles dans des cages mixtes; certaines femelles avaient eu des petits dont elles s’étaient occupées; les singes n’ont pas tous été testés à la même saison; les singes ont été testés en groupe, or le comportement des uns avait évidemment une influence sur celui des autres (ce que les auteures ont admis dans un commentaire ultérieur [21]); les singes ont pu « s’intéresser » plus ou moins à tel ou tel jouet selon celui ou ceux qui leur avaient été proposés juste avant, or l’ordre de présentation était variable; des interactions particulières ont pu avoir lieu lors de la première présentation des jouets, aux données non utilisées, susceptibles d’influencer les comportements ultérieurs des singes quand on leur a à nouveau présenté les mêmes jouets en présence des mêmes congénères; la procédure de test n’incluait pas de contrôle des conditions initiales, or si un singe était occupé à quelque-chose ou positionné loin de l’endroit où le jouet a été introduit dans la cage, cela a réduit d’autant la probabilité qu’il soit (longtemps) en contact avec lui ; etc.
Si nombre de ces sources de biais sont consubstantielles à un dispositif expérimental mal conçu dès le départ, certains de ces biais auraient du moins pu être contrôlés lors de l’analyse en utilisant des procédures statistiques adéquates. Les auteures auraient ainsi pu procéder à une régression tenant compte au moins de l’âge, de la nulliparité, du rang social, de la saison de test et de l’ordre de présentation des jouets pour dégager l’effet (statistique) propre du sexe. Elles ne l’ont malheureusement pas fait, se contentant d’indiquer que ni le rang social, ni le numéro du test (pour les singes ayant été testés deux fois) n’avaient un effet statistiquement significatif, qu’inclure l’âge comme covariable ne rendait significative aucune des différences non significatives rapportées ni inversement, et qu’il n’y avait pas d’effet statistiquement significatif « de l’âge ni de l’interaction entre sexe et âge sur les données de contact ».
En l’absence de contrôle pl...
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