L’évocation de ces véhicules, originellement civils transformés pour un usage militaire, renvoie davantage à l’idée de combattant sous équipé sans armée officielle pour les soutenir. Pourtant, historiquement, ce système a déjà été utilisé dès le début du XXe siècle par des armées régulières. Ainsi, durant la Première Guerre mondiale, des Ford T avaient pu être équipées avec des MMG Vickers pour accompagner les forces australiennes sur le théâtre du Levant.
Ainsi, le système, que l’on associait surtout aux milices sous équipées de la « Great Toyota War »[5], a tout aussi bien pu être utilisé par des armées régulières. Et c’est justement ce qui a été observé en Ukraine.
Le technical a évidemment suivi les évolutions technologiques et les exemples d’ingéniosité mécanique et stratégique se multiplient autour de cette « cavalerie des conflits asymétriques contemporains »[6]. Une première partie de cet article mettra en évidence une sélection de technicals utilisés au travers d’un éventail d’images récupérées par Open Source Intelligence (OSINT, renseignement en source ouverte). Sans avoir la prétention d’être exhaustif, il soulignera la grande diversité technologique et l’ingéniosité que peut renfermer ce concept.
Les occurrences naturelles du technical relèvent davantage du bricolage : le véhicule qui est détourné avait originellement un usage civil. La plupart des équipements montés observés sont des mitrailleuses lourdes ou moyennes. Ce sont souvent des armes volées, datant de conflits antérieurs ou en dotation. Les véhicules sont ainsi modifiés pour y greffer des armes originellement destinées à l’infanterie.
On devine également un cruel manque de moyens pour les belligérants qui en sont réduits à utiliser des armes vieilles d’un siècle. Autre modification que l’on retrouve fréquemment sur certains véhicules civils : les dispositifs antichars ou d’artillerie. Là aussi, la récupération est de mise.
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On retrouve à nouveau des armes plutôt anciennes et qui avaient originellement vocation à rester au sol. D’autres armes encore ont été extraites de véhicules militaires pour être montées sur une plateforme civile.
Les véhicules civils ne sont pas les seuls à être détournés de leur fonction première pour se voir greffer de nouveaux armements : les véhicules militaires ont également le droit à ce traitement. Ainsi, des véhicules, non blindés, originellement dédiés au transport de troupes ou de matériel, ont été observés avec des armes ajoutées a posteriori.
On retrouve les mêmes logiques d’armement que pour les modifications de véhicules civils : on ajoute tantôt des mitrailleuses, des armes antichars ou de l’artillerie. Un lance grenade UAG-40 monté sur un pickup de la 25e brigade parachutiste ukrainienne.
Une autre modification que l’on retrouve souvent : la constitution ou l’amélioration d’un blindage avec des pièces de récupération. C’est ce que l’on appelle communément des hillbilly armour à base de tôles, de planches et de sacs de sable. La pratique n’est pas propre aux conflits contemporains, puisque qu’on en retrouvait durant la Seconde Guerre mondiale, utilisés afin d’améliorer les chars.
Ainsi, le technical peut véritablement se transformer en blindé léger capable de couvrir une avancée de troupe avec une protection, certes dérisoire face aux explosifs, mais pertinente face à des armes de petit calibre. Le renforcement artisanal a, par exemple, été utilisé par les forces russes responsables de la logistique afin de se protéger du harcèlement constant qui visait les convois[7] composé de véhicules qui ne sont pas censés être sur le front à subir le feu ennemi. Un pick-up militaire ukrainien ayant été renforcé par des plaques de blindages.
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Le technical est aussi utilisé par les forces spéciales. Cela montre bien que ce système n’est pas toujours qu’une affaire de bricolage, mais parfois un choix tactique cohérent. En effet, ce système d’arme a été adapté aux opérations commando avec une accointance pour le « tout-terrain ».
Ainsi, on a pu observer les forces spéciales ukrainiennes modifier des vélos électriques Delfast et ELEEK, annoncés avec des vitesses de pointe à 80 km/h et 320 km d’autonomie, pour les équiper de missiles NLAW[10]. Un buggy recouvert d’un filet de camouflage et équipée d’une plateforme pour monter un lance missile.
Les forces spéciales russes ne sont pas en reste puisqu’elles utilisent également des technicals. Leur stratégie d’utilisation semble néanmoins différer. Là où les Ukrainiens innovent avec le tout-terrain, les Russes ont surtout été observés selon une utilisation low profile[12] bien plus classique. C’est une tactique commune chez les forces spéciales[13] : on en a déjà repéré dans les conflits syriens ou sahélo-sahariens par les forces françaises ou encore britanniques. Un spetsnaz russe équipée d’un PKM et de lunettes de vision nocturne, un technical apparaît en arrière plan.
L’exemple des forces spéciales ukrainiennes est significatif. Le technical incarne clairement une double logique de conflit. D’un côté, il est le véhicule type des forces paramilitaires et s’illustre dans des stratégies de guérilla et de harcèlement. De l’autre, on le voit associé à des technologies modernes lui permettant d’acquérir une puissance de feu jusque-là réservée aux armées modernes.
De manière générale, l’avancement technologique était jusqu’alors le privilège des armées modernes. Ces armes coûtaient cher et nécessitaient beaucoup d’entretien : des insurgés classiques ne pouvaient tout simplement pas se les offrir. Mais avec le progrès technique constant (et exponentiel) et la pénétration de ces avancées dans le monde civil, ces technologies sont devenues plus accessible (en terme de financement de compétence).
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De plus, ce nouveau type d’affrontement met un terme au mythe de la supériorité technologique garantissant la victoire. Cette irrégularité, combinée à la puissance de feu, était une conception de la défense que l’on retrouvait déjà dans les écrits de Guy Brossollet[14]. Il proposait, en effet, un modèle de défense en refusant la bataille décisive pour laisser les forces se disperser afin d’être difficilement ciblé.
L’actualité s’illustre avec des attaques ukrainiennes qui relèvent de cette stratégie. La conception de la défense ne relève plus de la « Ligne Maginot », mais plutôt de la « toile d’araignée »[16]. C’est-à-dire que le territoire et ses frontières n’étant plus sacré, on laisse l’adversaire avancer pour s’embourber dans une stratégie d’attrition : on préfère épuiser l’ennemi et interdire ses mouvements plutôt que de détruire directement ses unités.
Le conflit ukrainien est ainsi véritablement hybride : des troupes adoptent une stratégie irrégulière tout en étant soutenues par des actions de stratégie directe menée par une armée de métier (au travers de son aviation ou de son artillerie). Il est ici pertinent de faire un parallèle avec la doctrine « by, with, through » des États Unis[17]. On l’a par exemple vue en œuvre durant le conflit syrien.
La guerre est menée par des forces irrégulières kurdes locales, avec le soutien américain/occidental à travers des appuis divers (logistique, aérien, artillerie etc.). On retrouve une logique similaire en Ukraine, mais sans la dimension « conflit proxy[18] » : la guerre est parfois menée selon une logique irrégulière, mais elle est alors soutenue par des forces régulières via différents moyens.Parmi ces moyens de soutiens, on trouve la livraison d’armes, le renseignement[19], ou encore des opérations de l’armée régulière via son aviation ou son artillerie.
Ainsi, si la techno-guérilla relève davantage de la stratégie défensive, il est plus pertinent de parler de guerre couplée (compund warfare,le fait de diviser l’effort de guerre entre des stratégies régulières et irrégulières)[20] pour ce type de manœuvre relevant de l’offensive[21].
Cette stratégie incarnée par le technical est-elle pour autant valable dans le cadre d’un conflit de haute intensité très coûteux en munitions ? La réponse est ambivalente. Le technical est très pratique dans ce contexte par son faible coût d’achat ou d’entretien. De plus, contrairement aux autres véhicules militaires (comme les blindés de transport de troupes ou les chars d’assaut), il ne nécessite pas de logistique importante ou de grande quantité de carburant pour être déplacé.
Car c’est bien la montée en puissance technologique qui est à l’origine de nouveaux points faibles. L’Ukraine est, en effet, devenue dépendante de cette puissance de feu qui est très coûteuse en munitions : si cela ne coûte pratiquement rien de remplacer un technical, le NLAW qui lui est rattaché est bien plus précieux. On pourrait ajouter que la guérilla est devenue dépendante de son niveau technologique, ce qui est un comble pour un mode d’action traditionnellement assimilée à l’infériorité capacitaire et à l’autonomie.
Les technicals sont des véhicules caractéristiques des affrontements asymétriques contemporains. À ce titre, il est normal d’en voir utilisés durant le conflit ukrainien. Il est important de souligner la grande diversité technologique qui se cachait derrière ce concept : véhicule de soutien à l’infanterie, artillerie mobile, dispositif de combat antichar ou encore blindage improvisé.
Si ce type de système relevait beaucoup du bricolage improvisé, il a rapidement été maîtrisé par les différents acteurs pour le pousser aux limites de ses capacités, notamment au niveau du tout-terrain. Le technical s’inscrit alors dans plusieurs dynamiques et impératifs propres aux conflits contemporains. Il est, en effet, révélateur de l’apparition de « techno-guérilla » où des stratégies irrégulières de harcèlement sont associées à une puissance de feu jusqu’alors réservée aux stratégies régulières. Ce faisant, il s’ancre également dans des dynamiques de guerres hybrides où des opérations de nature irrégulière sont soutenues par des moyens réguliers.
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